‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 25 sur 241 · LIVRE X. — LES BELLES- LETTRES · texte numérisé non relu

LIVRE X. — LES BELLES- LETTRES

devait, d'ailleurs, y avoir de l'attrait à continuer l'exercice et à se ménager la conservation du bénéfice de cette habileté de forme acquise, même pour ceux qui ne se faisaient pas rillusion de considérer comme original et leur appartenant en propre le produit de simples réminiscences, ce qu'ils s'étaient, en autres termes, seulement assimilé par la communion de l'esprit ou du sentiment. Mais, indubitablement, le plaisir que l'on trouvait au succès, réel ou imaginaire, obtenu dans ces exercices poétiques, qui ont du reste^ pour le dire en passant, prêté beaucoup aux interpolations, dans les textes des poètes qu'on lisait le plus, entraîna plus d'un amateur à se faire un but d'une occupation, qui, d'abord, n'avait été regardée par lui que comme un moyen d'étude. Même parmi les véritables odes d'Horace, qui pourtant n'exerçait peut-être que trop sévèrement sa critique sur lui-même, il se trouve assez d'exercices en vers dont le mérite consiste uniquement dans la forme. Or si Horace fut, d'après le jugement de Quintilien, le seul poëte lyrique latin qui méritât d'être lu^ on pouvait bien admettre que tout l'art lyrique du temps postérieur au règne d'Auguste fût surtout une poésie d'écoliers et d'amateurs.

Les rapports politiques de l'empire, les intérêts et les inclinations des gouvernements, des cours et des cercles approchant de celles-ci, concouraient, avec les influences de l'école et de la poésie classique du temps d'Auguste, à tourner principalement vers la poésie les vocations, les goûts d'amateur et les occupations littéraires. La pacification générale qui suivit la bataille d'Actium et le dépérissement de la vie politique, depuis l'avènement d'Auguste à la monarchie, fermèrent presque entièrement au peuple romain les deux domaines sur lesquels son génie avait

déployé tant de richesse et de vigueur, pendant des siècles. Une masse de talents, de forces et d'ardeurs, que cette révolution avait poussés hors de leur voie naturelle, se rejetèrent alors sur la littérature. Mais, là aussi, les portions du champ qui avaient été cultivées avec le plus de succès, sous la république, n'étaient plus que partiellement ouvertes à leur activité : la liberté de la parole était entravée, la tâche de l'historien, jusqu'au temps de Nerva et de Trajan, qui procura de nouveau aux hommes «la rare bonne fortune de pouvoir penser ce qu'ils voulaient et dire ce qu'ils pensaient », pleine de périls, déjà sous le régime, autrement si tolérant, d'Auguste. Titus Labiénus, l'un des derniers républicains et l'irréconciliable adversaire du nouvel ordre de choses, à Rome, crut devoir passer, en faisant publiquement la lecture de son histoire des événements les plus récents, des pages entières, sans autre explication que ces mots : « Voilà ce qui ne sera lu qu'après ma mort. » Gela n'empêcha pas la condamnation de son œuvre à être brûlée, sentence d'une rigueur inouïe jusque-là. Quant à l'auteur, il ne voulut pas survivre à la destruction de son livre ; s'étant fait transporter au lieu de la sépulture de ses ancêtres, il s'y enferma, comme un homme qui se ferait enterrer vivant. Onze ans après la mort d'Auguste, Grémutius Gordus fut mis en accusation, pour avoir appelé, dans ses Annales, Brutus et Gassius les derniers des Romains; il prévint une condamnation certaine, en se faisant volontairement mourir de faim. Ses livres furent également brûlés. Dans des temps pareils, la poésie offrait aux esprits paisibles, désireux de trouver un aliment idéal pour leur vie, en même temps que d'échapper à la réalité, .un asile qui devait leur convenir doublement. Mais cet asile non plus n'était parfai-

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