LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
Cependant, il existait de lui un poëme, en hexamètres, sur la Sicile, et un petit recueil des épigrammes qu'il avait l'habitude de faire au bain. Il détruisit une tragédie, intitulée Ajax^ avant qu'elle ne fût achevée ; (c son Ajax, disait-il, s'était noyé dans une éponge » . C'est bien assez de poésies, pour l'œuvre d'un grand politique qui avait la mission de reconstituer le monde sur de nouveaux fondements. Asinius Pollion, Messala, Mécène, faisaient aussi des vers. Les poésies de ce dernier confirmaient, d'après ce que l'on en rapporte, cette observation, s'appliquant également à d'autres domaines de l'art, que le goût le plus pur et la plus grande rectitude d'esprit, dans le jugement des productions d'autrui, ne préservent pas toujours celui qui les possède du mauvais goût et de l'affectation, dans ses propres essais. Les drôleries poétiques de Mécène étaient, comme tout ce qu'il composait, écrites dans une manière ampoulée et un style corrompu ; Auguste riait ce des petites boucles onctueusement parfumées» de ce style ((frisé comme avec le fer chaud » ; Sénèqueen a conservé un échantillon dans lequel Mécène, cet homme si remarquable d'ailleurs, appuie sur le prix que fait attacher à la vie l'habitude de vivre, dans des vers qui rappellent plus l'humeur un peu cynique de Heine que la bonhomie de La Fontaine, auteurs qui ont, tous les deux, traité aussi le même sujet.
Tibère, qui s'appliquait, avec la plus grande ardeur, aux études nécessaires pour compléter l'éducation en général, était admirateur des Alexandrins et affectionnait particulièrement l'érudition mythologique, dont ils aimaient à parer leurs œuvres. Dans ses poésies grecques, il imita Euphorion, Rhianus et Parthénius. Il composa aussi en latin une poésie lyrique, une élégie sur la mort de Lucius César (en l'an de Rome 755), événement qui le rap-
prochail d'un grand pas du trône lui-même*, alors âgé de 43 ans. Il existait aussi de lui des poésies légères^ Il est peu probable qu'une nature aussi grandement douée et aspirant aux grandes choses, comme celle de Tibère, eût condescendu à se prêter au dilettantisme poétique, s'il n'y avait pas été presque fatalement porté par sa tendance à s'approprier la culture de son temps, dans- sa plus grande étendue. Le noble Germanicus trouva également, dans sa vie si agitée, des loisirs pour la poésie ; il laissa, entre autres compositions, des comédies grecques.
Galigula se borna à l'étude de l'art oratoire, dans lequel il acquit une certaine habileté. Claude composa nombre . d'ouvrages savants, mais seulement en prose. Néron fut le premier empereur et demeura le seul qui fit de la poésie non pour s'amuser, se divertir, ou remplir ses moments libres, mais avec la prétention d'occuper une place éminente dans le monde poétique. Il était resté étranger à toute culture de l'esprit sérieuse et fondée sur une étude raisonnée de principes dont l'avaient détourné son naturel et son entourage. Sa mère doit l'avoir dissuadé de l'étude de la philosophie, qu'elle regardait comme incompatible avec l'éducation d'un prince destiné à l'empire ; son précepteur Sénèque, de l'étude de la littérature ancienne, pour retenir plus longtemps l'élève dans l'admiration des œuvres du maître. Bien qu'avant comme après son avènement au trône, quand il n'avait pas encore accompli sa dix-septième année, Néron se produisît^ avec ses déclamations, devant de grandes assemblées, il n'en était pas moins obligé de se faire écrire ses discours publics par
* Suétone, Tibère, ch. x. *
' Pline le Jeune, Lettres, V, 3, 5. ,