LIVRE X. — LES BELLES -LETTRES
Sénèque, ce qui étonnait beaucoup. Il fut le premier empereur qui fît servir, à son usage la plume d'autrui. Mais, moins il eut l'avantage d'une éducation scientifique, plus il mit de variété dans son dilettantisme en fait de beauxarts. On a déjà parlé, au tome IIÏ, de son application à la musique, dans laquelle consistait, comme il le croyait, sa force principale. Il jouait avec le ciseau et la baguette du modeleur, et mettait presque autant d'ardeur à faire de la poésie qu'à chanter et à jouer des instruments de musique. Dans cette dernière occupation, il voyait en même temps, comme le pense Tacite, un moyen de contrebalancer, dans l'opinion publique, le mauvais efTet que pouvaient y produire^ses autres exercices artistiques, réputés plus malséants pour un prince. Il est difficile de bien déterminer s'il eut réellement du talent pour la poésie, et dans quelle mesure. Tacite ne lui en accorde point du tout. Suivant cet historien, Néron « s'entourait de gens faisant des vers avec une certaine facilité, mais peu éminents et d'une renommée douteuse. Ces gens se réunissaient, rajustaient ensemble les vers qu'ils apportaient tout faits, ou composaient séance tenante, et brodaient sur le canevas des mots que leur jetait fugitivement l'empereur, de manière à en faire sortir quelque chose. C'est ce que trahit aussi le caractère de ces poésies, qui manquent de ressort, ainsi que d'originalité, et ne sont pas d'un seul jet. » On ne se trompera guère, en admettant que nombre de poésies des grands personnages du temps, jouant les poëtes, comme par exemple les élégies qu'ils dictaient, pendant leur digestion, couchés sur des lits de repos en bois de citre, devaient être nées dans des conditions semblables, d'autant plus que les grands devaient sans doute, alors, sur ce domaine aussi bien que sur celui
du savoirproprement dit et deTérudition, considérer comme leur propriété légitime, et se croire parfaitement en droit de faire valoir, en conséquence, les services de leurs clients, de leurs esclaves et de leurs affranchis*. Dans les poésies de Lucius Vérus aussi, le meilleur, disait-on, avait été fait par ses amis, gens de talent'. Il est vrai que, d'un autre côté, Suétone prend, à cet égard, la défense de 'Néron, qui, d'après cet historien, aurait eu d'autant moins besoin de se parer des plumes d'autrui que, chez lui-même, les vers coulaient de source. Les compositions écrites de la main de Néron, qu'il avait eues sous les yeux, n'étaient évidemment, dit-il, ni des pièces remaniées, ni des copies, mais avaient entièrement le caractère de compositions originales, tant il y avait de ratures, de corrections et de substitutions. Les poésies de Néron étaient nombreuses et variées, consistant en petits badinages, comme la pièce oîi il est question des cheveux d'ambre de Poppée, en satires, en poésies lyriques, composées pour le chant avec accompagnement de la cithare, et parmi lesquelles figuraient probablement aussi des solos de tragédies, enfin, dans une épopée, la Troïque, dans laquelle Paris, apparaissant comme le héros principal, l'emporte, sans faire connaître qui il est, dans un combat de lutteurs, sur tous ses adversaires, y compris Hector lui-même. Un autre poëme épique, dans lequel il voulait embrasser toute l'histoire romaine, ne paraîtrait avoir existé qu'en projet. Martial qui, généralement, traite Néron fort mal, rend pourtant justice à ses poésies^; quelques vers, conservés par
' Perse, Sa^., I, 51, etc.
' Histoire Auguste, Vie de L. Vérus^ ch. ii.
3 Martial, VIII, 70, 8 ; Carmina docti Neronis.