LIVRE X. LES BELLES-LETTRES
qu'il fit adopter par Antonin le Pieux, s'était de même, comme on l'a déjà dit, appliqué dans son jeune âge à la poésie. Marc-Aurèle aussi avait, encore à l'âge de vingtdeux^ans (en 143), fait des hexamètres, auxquels il tenait tellement qu'ils ne furent pas, comme ses autres essais, menacés du sort de s'en aller en fumée *.
Mais ici se termine cette série de princes poètes, presque sans pareille dans l'histoire de la littérature, et depuis lors la poésie resta longtemps bannie de la cour; car, parmi les empereurs suivants, le plus rapproché duquel on rapporte qu'il faisait des vers, mais des vers grecs, est Alexandre Sévère, dont la belle éducation et le dilettantisme poétique, ainsi que celui de Balbin, des deux premiers Gordiens, de Gallien et de Numérien% montrent qu'au troisième siècle encore les anciennes traditions littéraires elle soin des intérêts de la culture intellectuelle se maintenaient, dans quelques-uns des cercles de la haute société, comme des îles vertes, au milieu des flots toujours grossissants de la barbarie.
Or, si dans la période qui s'était écoulée d'Auguste à l'empereur Adrien, il avait été presque de règle que les souverains, les uns avant d'être princes régnants, les autres môme après leur avènement au trône, s'occupassent de poésie, chose qui ne se rencontre ailleurs que comme une rare exception, ce phénomène n'eh, sans doute, pas plus un pur effet du hasard que le fait de l'impossibilité dans laquelle on se trouve de citer, pour toute la période suivante, depuis les Antonins jusqu'à Alexandre Sévère, un seul prince qui fût poëte, bien que les empereurs de
' Fronton, ad ^farcum Cœsarem, II, 10, p. 34 ; éd. Naber.
* Histoire Auguste, Maxime et Balbin, 7 ; voir aussi Macriiiy ch. liV;
cette époque aussi fussent, pour la plupart, à la hauteur de la culture de leur temps.
Reconnaissons plutôt que, manifestement, les uns comme les autres n'ont fait que suivre les directions, et la pente des intérêts qui dominaient de leur vivant, et que leur goût ou leur indifférence pour la poésie devait, en général et au fond, s'accorder avec le sentiment de la partie instruite de leurs contemporains. On peut donc conclure, avec non moins de certitude, de cette observation seule, qu'autant le dilettantisme poétique devait être répandu dans la généralité de la société instruite du premier siècle de l'ère impériale, autant il subit une diminution forte et surprenante, vers le milieu du deuxième siècle.
Il n'est pas douteux, en effet, qu'à l'époque d'Adrien un nouveau courant, déterminé par la force des choses, et tendant à refouler les aspirations poétiques, qui dominaient au premier siècle, s'empara des esprits et commença à prendre le dessus. L'histoire de la poésie latine est, jusqu'à la limite des deux premiers siècles de l'empire, aussi riche en noms d'auteurs qu'elle est pauvre, même presque entièrement vide, à cet égard, dans les temps postérieurs. Il semble qu'il ne faudrait pas chercher la raison de ce fait dans une diminution de la puissance créatrice, dans une disparition de l'originalité et du génie, regardées par Gibbon * comme des phénomènes caractéristiques du deuxième siècle; car les poètes de la période qui suit immédiatement le règne d'Auguste n'étaient, eux aussi,
* History ofthe décline and fall of Roman Empire^ ch. ii, à la fin. — Nous ne saurions pourtant considérer comme une réfutation du jugement de Gibbon les considérations, très-justes d'ailleurs, dans lesquelles entre ici M. L. Friedlœnder. Elles nous semblent plutôt indirectement confirmer ce jugement. {Observation du traducteur.)