LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
librairie étaient logés dans les quartiers les plus animés de la capitale, les piliers et les entrées des boutiques qu'ils occupaient, garnis d'annonces et de montres, offrant des exemplaires des livres en vente ; c'étaient, comme dans la Rome de nos jours encore, des lieux de réunion pour les amis de la littérature, qui venaient ou regarder les livres nouveaux, ou causer. Le travail d'esclaves mettait cette industrie en état de fournir sa marchandise promptement, à bon marché et en grande masse. Des centaines de scribes, écrivant tous ensemble sous la même dictée, faisaient, peut-être même en moins de temps, mais certainement d'une manière beaucoup plus imparfaite, ce qu'une presse exécute aujourd'hui. L'incorrection était le défaut capital des livres dans l'antiquité. Gomme il est fait mention d'une édition de mille exemplaires d'un écrit de circonstance, n'ayant qu'un intérêt purement personnel et tout passager, mise en œuvre par Fauteur à ses propres frais, on peut admettre que les grands libraires du temps ont dû, souvent, en faire de bien plus fortes encore d'ceuvres de mérite, ou en grande faveur. Le premier livre de Martial, comprenant cent dix-huit poésies, soit plus de sept cents vers, coûtait, dans l'édition la plus élégante, 5 deniers (5 fr. 44 env.), dans les éditions à bon marché seulement, paraît-il, de 6 à 10 sesterces, soit de 1 fr. 62 -J à 2 fr. 20 l'exemplaire; ses Xénies^ livre ne contenant que deux cent soixante-quatorze vers sous cent vingt-sept titres, se vendaient, chez le libraire Tryphon, 4 sesterces (env. 1 fr.08), mais trop cher, suivant Martial, qui prétend qu'en le vendant à la moitié de ce prix, il y avait encore du bénéfice. Ce livre remplit, dans l'édition Teubner, quatorze pages d'impression, et comme il y a lieu, probablement, de mettre une partie du prix indiqué
sur le compte de l'arrangement correspondant à nos reliures, il semble en ressortir, pour la transcription du texte, un prix double environ de celui de la fabrication d'Allemagne, oîi l'on fournissait la feuille imprimée à 2 gros d'argent I, ou 31 centimes |, avant les grèves, qui ont aussi presque doublé le prix dans cette contrée \ La maculature trouvait son emploi, partie à l'école, où les enfants utilisaient, pour leurs exercices, le verso blanc des feuillets, partie dans les boutiques des marchands de comestibles et des épiciers, oii elle servait à faire des cornets de poivre et d'encens, ou à envelopper du poisson salé ^
Mais il y avait aussi des trésors de livres, dans les deux langues, gratuitement accessibles à tout le monde. Le projet de Jules César de fonder, à Rome, des bibliothèques publiques, plan qui, comme beaucoup d'autres, avait été déjoué par sa mort, fut réalisé par Asinius Pollion, auquel Rome dut la première bibliothèque publique, formée de livres grecs et latins. Deux autres, sous le portique d'Octavieet sur le mont Palatin, y furent ajoutées par Auguste, et les empereurs postérieurs, notamment Vespasien et Trajan, en accrurent successivement le nombre^ par de nouvelles fondations, si bien qu'au quatrième siècle on n'en comptait pas moins de vingt-huit ^ Elles servaient^ naturellement, aussi de lieux de réunion aux amis des lettres. Asinius Pollion eut aussi le premier l'idée de se servir des salles de bibliothèque pour rendre un hommage auparavant inusité aux grandes célébrités littéraires. Leurs
* Martial, I, 118, 67; XIII, 3. — Géraud (p. 180), de son côté, dit que les prix paraissent inférieurs à ceux qui ont cours aujourd'hui (c'est-àdire en France).
' Géraud, p. 144, etc.
^ Marquardt, Manuel, V, 1, 116, etc.