LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
Statues, avec des casiers de livres à leurs pieds, comme nous en possédons encore de Sophocle et d'autres écrivains, ou leurs bustes couronnés de lierre, l'ornement réservé pour le front des penseurs, à titre de récompense, partie en bronze, mais partie aussi en or et en argent, ornèrent ces salles et portiques ; et, probablement, cet honneur ne tarda pas à être également décerné à des poètes, et à d'autres auteurs vivants \
Cependant, la fondation de bibliothèques publiques rendant accessibles, à tous, les ouvrages d'un grand mérite reconnu; c'est-à-dire les ouvrages anciens à titre de préférence, jointe au développement d'une librairie aussi active qu'étendue, mettant tout son zèle à répandre promptement tout ce qui paraissait de nouveau, n'était pas encore, à celte époque d'une vie littéraire extrêmement riche et animée, oh régnait un intérêt non moins vif, en général, pour la littérature, suffisante pour l'office d'intermédiaire entre l'offre et la demande, c'est-à-dire les poètes et tous les gens de lettres d'une part, et le public de l'autre. C'est qu'à cette époque on était encore tellement habitué au débit oral et à la parole vivante, que la lecture ne pouvait, alors, devenir aussi commune que dans les périodes du grand développement littéraire des temps modernes, et qu'en outre la fatigue devait, assurément, presque toujours faire grand tort au plaisir de lire, avec le défaut de ponctuation et de séparation des mots, les abréviations fréquentes et, souvent aussi, la mauvaise écriture, ou l'incorrection des
• Marquardl, Manuel^ V, 2, 2io. — Horace, Sat., 1, 4, 21 : Beatus Faunius ultro Delatis capsis el imagine...
Odes, I, 1, 29 : Doctarum liederw pra>mia frontium. — Juvénal, VII, 159 : Ut dignus vcnias hedcris et imagine macra.
Perse, Prol., 5, avec les notes do Jahu.
textes manuscrits. La poésie surtout perdait beaucoup, quand elle ne pouvait être perçue par l'oreille; car étant, notamment la poésie lyrique, destinée soit directement pour le chant avec accompagnement de musique, soit du moins pour un débit musical, ou quelque chose d'approchant, et l'euphonie ainsi que le rhythme comptant parmi les qualités essentielles que l'on y sentait le plus finement, et appréciait le plus généralement, les poésies que Ton n'entendait pas réciter, mais que Ton était réduit à lire, devaient, d'après la manière de sentir du temps, s'évanouir en quelque sorte et prendre uq air de fantômes. La prose elle-même perdait aussi, bien qu'à un moindre degré, de son effet, à la simple lecture. Juvénal disant que, sur l'annonce d'une lecture de la Thébaïde de Stace par Fauteur lui-même, on était accouru de toutes parts, pour entendre un organe et un poëme chéris, dit assez que cet organe avait bien aussi son attrait. Par cette raison déjà, les récitations^ ou lectures d'ouvrages nouveaux, dans de grands cercles d'invités, introduites par Asinius Pollion, allaient au-devant d'un besoin généralement senti. En outre, le public toujours grossissant qui prenait un intérêt de plus en plus vif aux productions les plus récentes de la littérature, apprenait ainsi à les connaître de première source, et dans une forme indubitablement authentique^ en même temps qu'il satisfaisait sa curiosité naturelle, au sujet de la personne de Fauteur. Il était, naturellement, non moins agréable aux gens de lettres et aux poètes de pouvoir, à la même occasion, se présenter en personne au public, s'assurer de l'effet produit par leurs œuvres, faire leur profit du jugement des hommes instruits, mais
* Gierig, Pline le Jeune, lettres (1802), II, p. 538. Exe. 1 — Géraud, p. 186 à 194.