LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
surtout jouir immédiatement, et savourer, dans la plus large mesure, la jouissance des applaudissements du monde contemporain.
Que ce nouvel usage, excellent en lui-même, ne tardât pas à dégénérer, c'était inévitable, avec cette multitude d'oisifs, enchantés de tout ce qui leur offrait un nouveau moyen de remplir des heures inoccupées, avec le grand nombre de gens faisant de la poésie en amateurs, ou se croyant poètes, qui cherchaient, avant tout, à satisfaire leur vanité, et qui attendaient, naturellement, aussi d'autrui l'indulgence et la faveur que le dilettantisme ne se marchande pas à lui-même. « Vous voulez que je vous lise mes épigrammes, Geler? » est-il dit dans une de celles de Martiale « Je n'en ai nulle envie! Vous n'avez nul désir d'écouter, mais celui de lire vous-même. » Pendant que des amateurs, tels que Pline le Jeune, ne se lassaient pas, même dans la plus belle saison, de visiter des récitations, jour par jour, et d'y applaudir, c'étaient les poètes véritables qui souffraient le plus de cette manie des lectures toujours croissante. Déjà pour Horace, la plus grande des terreurs, c'était le poëte dans son délire, se démenant comme un ours furieux qui a réussi à rompre les barreaux de sa cage, cet âpre lecteur qui met tout le monde en fuite, doctes et ignorants, mais qui, lorsqu'il a pu saisir quelqu'un, le tient ferme et l'assassine de lecture, comme la sangsue, qui ne lâche pas la peau avant de s'être gorgée. « Le lecteur,» dit Sénèque, a commence à débiter une longue histoire eu écriture très-menue et brochure très-compacte, puis, après en avoir lu une grande partie, il dit : Je vais cesser, si on le. désire. Lisez ! lisez!
lui crient ses auditeurs, qui n'en seraient pas moins charmés qu'il pût être, incontinent, frappé de mutisme. » Parmi les figures du roman de Pétrone, il y a un vieux poëte, possédé de la fureur de l'improvisalion et de la récitation, lequel, à bord d'un navire près de sombrer, en face de la mort, continue encore à réciter des vers d'une voix de stentor, et à les écrire sur une immense feuille de parchemin. Dans tous les endroits publics où il y a du monde, dans les portiques, les bains, les théâtres, il est prêta recommencer aussitôt ses déclamations; mais, partout, on le chasse à coups de pierres. Le poëte avec son manuscrit, dit Martial, est plus terrible et plus redouté que la tigresse à laquelle on a ravi ses petits, que le serpent le plus venimeux, que le scorpion même. Il arrête sa victime dans la rue, la poursuit jusqu'au bain et jusqu'à table, ou l'arrache à son sommeil. Dès qu'on l'aperçoit, tout le monde de fuir; on évite sa table bien garnie, comme le dieu du Soleil se détourna du repas de Thyeste ; le vide de la solitude se fait autour de lui. Ju vénal fait articuler à son ami Umbricius, parmi les raisons qui le chassent de Rome, indépendamment des incendies et des écroulements de maisons continuels, le grief d'être obligé d'entendre les lectures des poètes au mois d'août. Il dit, dans un accès de désespoir comique, n'avoir été poussé luimême que par le désir de se venger de cette torture à la résolution de ne plus ménager non plus, désormais, le papier, que d'autres rie se feraient pas faute de gâcher tout de même, les poètes pullulant partout \ Si la vanité entraînait les poètes à mettre la patience
' Horace, At^t poétique, 472 à 476. — Sénèque, Lettres, 95, 2. — Pétrone, Satir., 90; 91, 115. — Martial, III, 144, etc. — Juvénal, III, l,9;l, 1,18.