LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
tecteur du poëte mettait à la disposition de celui-ci des affranchis doués de fortes voix, auxquels on assignait certaines places bien choisies, notamment aux extrémités des bancs, et qui, à un signe convenu du chef de claque ou «dh'ecteur du chœur », éclataient en applaudissements bruyants; ou bien aussi, l'on engageait, dans ce but, des personnes de l'auditoire même, moyennant le cadeau d'un manteau déjà porté, la promesse d'un bon repas (parasites que, par une sorte de calembour intraduisible, sonnant à peu près comme la désignation latine d' a applaudisseurs de table», on appelait Laodicènes), ou une offre d'argent directe. La paye de ces gages se faisait ouvertement, sans la moindre vergogne, dans les basiliques, où avaient lieu les débats des tribunaux, et Pline raconte même que deux de ses esclaves les plus jeunes venaient d'être ainsi engagés, au prix de trois deniers chacun, pour applaudir; il y a donc lieu de présumer qu'aux récitations les choses ne se passaient pas autrement; mais les taux du salaire variaient sans doute, selon l'habileté du claqueur dans son art, et la modulation qu'il savait imprimer à sa voix, en criant. Ainsi les lectures étaient accompagnées, de la part des auditeurs, de battements de mains, d'acclamations de tout genre et de gestes de ravissement ; on se levait pour féliciter le lecteur et lui témoigner son admiration, on allait même jusqu'à lui envoyer des baisers de toutes mains \
Mais l'intérêt le plus vif pour la chose, la meilleure volonté et la plus grande civilité ne suffisaient pas, chez la plupart des auditeurs, pour répondre toujours, jusqu'au bout, de leur détermination à faire bonne mine, en subissant le tourment de lectures continuelles, qui souvent remplissaient
* Géraud, p. 190, 193. — Pline le Jeane, Lettres^ ÏT, 14.
des journées entières. Pline, il est vrai, dont l'enthousiasmepoiir la littérature et la profession littéraire ne connaissait point de bornes, ne s'en lassait jamais, personnellement^ et ne refusait pas facilement l'invitation à une lecture, mais tout n'était pas rose dans ce qu'il fut à même d'observer. «Cette année» (l'an 97 de notre ère), écrit-il dans une de ses lettres \ a a apporté une riche moisson d'œuvres poétiques. Pendant tout le mois d'avril, il ne s'est presque pas écoulé de jour sans une lecture. Je suis heureux de voir que la science fleurit, que les esprits se mettent en évidence et se distinguent. Mais on est paresseux à se réunir pour écouter. La plupart des personnes s'asseyent aux alentours de la salle, y font leurs causeries, en se faisant avertir, de temps en temps, si le lecteur est entré, s'il a terminé son préambule, ou déjà débité une bonne partie de son rouleau ; alors seulement elles arrivent, mais lentement et avec hésitation ; néanmoins elles ne restent pas jusqu'à la fin, mais s'en vont sans l'attendre, quelques-unes clandestinement et à la dérobée, les autres ouverlement et sans se gêner. Les gens qui ont le plus de loisirs, lors même qu'ils ont été invités longtemps d'avance et avertis à plusieurs reprises, ou ne viennent même pas, ou bien, s'ils viennent, ne manquent pas de se plaindre de la perte de leur journée, par la raison même qu'ils ne l'ont pas perdue. Aussi, ceux que l'impudence et la paresse du reste de l'auditoire ne découragent pas du beau zèle avec lequel ils persistent à écrire et à faire des lectures, méritent-ils d'autant plus d'éloges et de succès dans leur application. » Dans une autre circonstance, Pline rapporte, avec indignation, à un ami que, récemment, à la
» I, 13. — Lehrs, ouvrage déjà cité, p. 182.