‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 38 sur 241 · LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES

lecture d'un excellent ouvrage, deux ou trois des auditeurs sont restés assis à leurs places, avec l'impassibilité de véritables sourds-muets. Que de paresse, s'écrie-t-il, que d'impertinence, d'inconvenance, de démence même, dans la conduite de ces gens qui passent toute la journée à ojffenser une personne, et quittent comme un ennemi celui chez lequel on est venu à titre d'ami particulier*! Lui-même était un modèle pour l'observation de tous les égards. Il raconte comment, après une lecture, il s'avança vers le jeune poëte, l'embrassa, le combla d'éloges et l'encouragea à persister dans sa voie. La famille aussi, la mère, le frère du jeune homme étaient présents ; le frère en particulier avait excité l'attention générale, par l'intérêt vif et profond, anxieux d'abord, puis joyeux, avec lequel il avait suivi la récitation. Pline ne manqua pas de leur adresser également ses félicitations, et aussitôt rentré chez lui, il écrivit au sujet de ce petit événement, une de ses élégantes petites épîtres, afin de répandre aussi au dehors la nouvelle de l'heureux succès du jeune poëte. Une lecture pareille était, pour les cercles littéraires, l'événement dont on s'entretenait les jours suivants, puis la librairie entreprenait la propagation de l'ouvrage, ainsi introduit auprès du public.

Avec la grande importance des récitations pour la vie littéraire de Rome, on peut admettre que les empereurs les honoraient souvent de leur présence, d'après ce qui a déjà été rapporté d'Auguste. Claude, empereur, pour réci« ter ses nombreux ouvrages', avait un lecteur; Néron, peu de temps après son avènement au trône, récita lui-môme ses poésies au théâtre, ce qui causa une telle joie qu'on

' Pline le Jeune, Lettres, VI, 17.

' Suétone, Claude, ch. xli.

lui vota une fête d'actions de grâces et arrêta l'inscription en lettres d'or des poésies lues par lui, au temple de Jupiter capitolin^ Domitien, n'étant encore que prince, se fit également entendre en public*. A partir du deuxième siècle, les lectures paraissent avoir eu lieu particulièrement à l'Athénée, où un local disposé en amphithéâtre y servait ^ Pertinax avait eu, le jour même où il fut assassiné; Fintention de s'y rendre pour entendre un poëte*; Alexandre Sévère y assista souvent aux conférences et aux récitations des poètes et des rhéteurs grecs et latins ^

Enfin, l'introduction de la coutume grecque du renouvellement périodique de concours de poésie réguliers, à Rome, y vint également ouvrir aux poètes la perspective de l'honneur, auparavant inouï, du couronnement, et donner ainsi un stimulant tout nouveau à l'ambition poétique. Il existait déjà un pareil agon ou concours, pour la poésie grecque, dans les Augustales, à Naples, fondées en l'honneur d'Auguste, dans la deuxième année de notre ère, que l'on célébrait de quatre en quatre ans, au mois d'août, et qui, dans le monde hellénique, étaient comptées parmi les plus brillantes et les plus célèbres solennités de l'espèce ^ Claude y fît jouer une comédie grecque de son frère Germanicus, dont il ne négligeait aucun moyen d'honorer la mémoire, et lui décerna le prix, suivant la décision des juges '^ ; lui-même y parut en costume grec ^

'Suétone, Néron, th. x.

^ Le même, i)o'mitien, ch. ii.

^ Sidoine Apollinaire, II, 9 ; IX> 14.

'' H. A. Vie de Pertinax, ch. xi.

^ Ibid., Vie d' Alexandre Sévère, ch. xixiT.

^ Krause, dans V Encyclopédie de SiuUg^Siïdi, art; AiignûtaWa.

' Suétone, Claude, ch. xi.

^ Dion Cassius, LX, 6;

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Stace aussi, en l'an 90, y remporta le prix, consistant en une couronne d'épis ^ A Rome, le premier concours de poésie avait été l'agon Néronien; mais, comme on l'a déjà fait obserter, il ne fut institué que pour la glorification de Néron, et il passa presque sans laisser de traces, dans la poésie latine. Le concours ou agon capitolin, fondé par Domitien en l'an 86, et qui se tenait aussi de quatre en quatre ans, acquit une importance d'autant plus grande. Le concours pour le prix d'éloquence grecque et latine, dont le sujet constant était l'éloge de Jupiter capitolin, par lequel, dans les premiers temps, s'ouvrait le programme, ne tarda pas à y tomber en désuétude ; mais le prix de poésie grecque et latine, unique dans son genre, que l'on y décernait également, resta, dans tout l'empire romain, le but suprême de l'ambition des poètes, et Tespoir de recevoir, sur la décision des juges, de la main de l'empereur, cette couronne , tressée de branches de chêne , conduisait les poètes les plus remarquables par leur talent, des provinces même les plus lointaines, dans la capitale, sans que la mer fût un obstacle. Dans le cas d'insuccès, ils pouvaient se consoler avec la pensée qu'on voyait d'un œil de dépit, à Rome, toute adjudication de prix à des provinciaux; du moins, l'Africain P. Annius Florus, qui échoua dans un des premiers concours, avec une poésie sur le triomphe de la guerre contre les Daces, assure- t-il que l'auditoire avait unanimement réclamé le prix pour lui, mais que l'empereur avait refusé, ne voulant pas que la couronne du grand Jupiter échût à l'Afrique. La question de savoir qui obtiendrait, au prochain concours, cette

' stace, SUveSy II, 2, o ; V, 3, 226^ etc. (ChalcidioE cerenlia dona corona3).

couronne capitoline, était naturellement un sujet de discussions fréquentes, dans les cercles littéraires de Rome^ Stace aussi la brigua en vain, probablement en l'an 94; un certain Gollinus, qui l'avait reçue, paraît-rl, en 86, nous est totalement inconnu, et nous ne connaissons guère que de nom un frère du poëte satirique Turnus, le poëte tragique Scévus Mémor, qui l'eut sous Domitien^ Tout récemment, on a découvert à Rome le monument tumulaire d'un jeune Romain, Q. Sulpicius Maximus, mort à l'âge de onze ans et demi à peine : or, d'après l'inscription du tombeau, cet enfant, s'étant présenté, comme candidat pour le prix, à l'agon capitolin de l'année 94, concurremment avec cinquante-deux, poètes grecs, avait su, par son génie, élever jusqu'à l'admiration la faveur que lui attirait sa tendre jeunesse, et était sorti avec honneur de la lutte. Ses quarante-trois 'hexamètres grecs, improvisés par lui, sur le thème « comment avait dû parler Jupiter, quand il tança le dieu du Soleil d'avoir confié son char àPhaéton^), sont également gravés sur le monument, les parents n'ayant pas voulu qu'on les crût influencés, dans leur jugement, par l'amour qu'ils avaient pour leur fils. Ces vers témoignent d'une forte étude de l'art épique des Grecs. De deux épigrammes grecques à la louange du défunt, l'une dit que la maladie et l'épuisement l'ont emporté^ parce que son esprit se donnait jour et nuit aux muses ^ En l'an 110, L. Valérius Pudent d'Histonium, âgé de 13 ans, eut le prix que les juges,

1 Martial, IX, 35, 9.

2 M. Herz, De Saevo Memore poeta trag., Breslaa (ind. I, Pâques, 1869).

3 G. L. Yisconti, Il sepolcro del fanciullo Q. Sulpicio Massimo, Roma,

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