‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 41 sur 241 · LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES

on s'étend avec plus d'insistance sur les observations dérivant de ce cours d'idées que sur l'éloge de la poésie. Indépendamment de la gloire, on y regarde comme l'é* lément du bonheur des poètes, que, dérobés aux soucis, à l'agitation et aux mauvaises passions du monde, ils passent leur vie dans la retraite, au milieu de la belle nature, dans la solitude des forêts et des bocages, et que leur esprit a la chance de pouvoir se réfugier dans des lieux de pureté et d'innocence, de pouvoir se fixer dans des endroits sacrés ^ Mais, précisément dans l'ordre d'idées dérivant de la manière dont Tacite concevait la vie, l'homme ne devait pas fuir ainsi le monde, bien que notre auteur n'eût nullement pour la poésie l'aversion qu'il prête, dans son dialogue, à l'adversaire des poètes. La poésie et les vers, fait-il dire à ce dernier, ne procurent aucune espèce de dignité à leur auteur, ne lui rapportent même aucun avantage durable : on n'obtient par eux qu'un plaisir très-court,, de vains et stériles éloges. Même quand le poëte a passé toute une année, avec force veillées, à terminer son œuvre, il est encore obligé de courir partout et de solliciter, pour trouver des personnes de bonne volonté qui condescendent à en écouter la lecture, et tout cela ne se fait pas sans argent : car il est obligé de louer une maison, de faire arranger une salle de lecture, de payer la location des banquettes et de faire porter des invitations; or, de quelque mirobolant succès que sa lecture soit couronnée, dans un ou deux jours c'en- est fait de la récompense qu'il en tire; de vagues applaudissements, de vaines paroles et un moment de plaisir fugitif, voilà tout ce qu'il en a.

' Tacite, Z)to^, ch. xii, etc.

La gloire même des poètes est peu de chose, les médiocrités parmi eux ne sont connues de personne, les bons ne le sont que d'un petit nombre de personnes ; il est extrêmement rare que la renommée d'une lecture se répande dans toute la ville, à plus forte raison dans les provinces. La moindre partie des étrangers venant à Rome de provinces lointaines, comme l'Espagne et l'Asie Mineure, font visite en personne aux poètes les plus célèbres, et, alors, ils se contentent de faire connaissance de la manière la plus superficielle avec le grand homme. Quelle différence, à tous égards, de la position d'un orateur éminent, auquel échoient la richesse, les honneurs, l'influence et une réputation universelle M Martial, pareillement, conseille à un ami de quitter l'Hélicon, n'offrant que des bravos sonores, mais stériles, et de se tourner vers le Forum, où, dit-il, « on entend sonner les espèces, tandis qu'autour de nos estrades et de nos chaises, qui ne rapportent rien, on n'est frappé que du son creux des baisers qu'on vous envoie (Je la main. » Rencontrait-on des gens en manteaux râpés, à Rome, on pouvait être sûr que c'étaient les Ovides et les Virgiles du temps. L'homme intègre, savant, aimable, allait grelottant dans un capuchon brun, uniquement parce qu'il avait le seul mais bien grand tort, il est vrai, d'être poëte. Un fils faisait-il des vers, le père devait se hâter de le renier ^ C'est Juvénal qui s'est le plus étendu sur les misères de la vie des poètes. Avant que l'empereur retournât ses bonnes grâces vers les muses affligées, les choses en étaient venues, à Rome, au point que des poètes connus,

' Tacite, Liai., ch. ix, etc.

2 Martial, T, 76 ; III, 38 ; V, 56 ; X, 76,

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