LIVRE X, — LES BELLES-LETTRES
célèbres même, devaient se résigner, pour ne pas manquer du nécessaire, à essayer d'entreprises industrielles des plus infimes, h prendre à bail soit une chambre de bains à Gabies, soit un four banal à Rome, ou à se faire conimissaires priseurs ; car les riches n'étaient prodigues que de leurs éloges. Un poëte venait-il présenter ses hommages à un riche patron, il apprenait que celui-ci faisait des vers lui-même et ne croyait devoir s'incliner que devant Homère seul, à cause de la prééminence qu'emportait une gloire millénaire. Pour leurs dépenses de luxe, les riches ne manquaient jamais d'argent; ils avaient toujours de quoi repaître un lion apprivoisé, mais il ne leur restait jamais rien pour le poëte, comme si celui-ci avait l'estomac plus large. Tout au plus ils consentaient à lui prêter une maison vide, depuis longtemps fermée et condamnée, aux murs couverts de taches d'humidité, pour y organiser une lecture, mais sans même lui donner l'argent nécessaire pour faire élever l'estrade, ou payer la location des chaises et des bancs. Mais de quoi la plus grande gloire servait-elle au poëte pauvre, lorsqu'il n'y trouvait absolument pas autre chose que de la fumée? Stace lui-môme, ce poëte tant vanté, n'avait rien à manger, quand il ne trouvait pas l'occasion de vendre, au pantomime Paris, quelque libretto encore neuf, pour une pantomime comme Agave , avec un rôle principal très-avantageux pour l'acteur. Et néanmoins, il y en avait tant que la maladie chronique incurable du besoin d'écrire ne lâchait pas, s'invétérant dans leur esprit, et les poëtes ne cessaient pas de faire la nuit, dans leur cellule, h la lueur d'une lampe solitaire, des poésies sublimes, à l'effet de voir leur maigre visage immortalisé dans un buste portrait, couronné
de lierre. Mais comment était -il possible que l'esprit s'élevât à l'enthousiasme poétique, pendant que le corps souffrait de privations et rappelait, jour et nuit, les exigences des besoins à satisfaire? L'esprit d'un homme qu'agitait le souci de se procurer un drap de lit, ne pouvait, évidemment, se lancer dans l'espace des grandes contemplations poétiques; l'imagination de Virgile même se fût trouvée paralysée, s'il n'avait pas eu un esclave pour le servir, et une habitation passable; et l'on demandait à un Rubrénus Lappa, obligé de mettre en gage sa vaisselle et son manteau, pour écrire sa tragédie d'Atrée, de s'élever à la hauteur du cothurne antique. Une âme affranchie de tous les soucis terrestres, entièrement remplie du désir de la solitude des bois, des grottes et des sources, oii se plaisent les muses, n'était-elle pas seule susceptible d'acquérir la véritable consécration poétique? Ainsi passaient, en vains efforts, les années que l'on eût pu utilement employer à se faire une position ou une fortune, par l'économie rurale, dans la marine, ou au service militaire; l'âge arrivait, l'indigence ou le donûment avec lui, et le poëte, quelque bien que l'on parlât de lui, finissait par maudire son sort et sa muse. Il en était autrement jadis : au temps des Mécène, des Cotta, des Fabius, il était très-avantageux d'avoir un air de pâleur et de rester sobre, même à l'époque du carnaval de décembre*. C'est que la pâleur
' Juvénal, VII, 36-97. — M. Friedlaender, frappé du manque de liaison et de l'espèce de contradiction qui existe, entre ce tableau désespérant de la misère des poètes et des gens de lettres, dans la VII** satire de Juvénal, et le commencement, notamment les 21 premiers vers de celle-ci, où on leur donne, au contraire, l'espoir du secours efficace de la protection d'un empereur aimant la poésie (Adrien sans doute), croit que celte satire n'a pas été composée d'un trait, mais que le tableau, probable-