LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
de garder Horace Flaccus en aussi bon souvenir que luimême ^ Horace était évidemment, parmi les poètes du temps, celui auquel il tenait le plus ; cependant il fascinait tous ceux qu'il attirait auprès de sa personne, nonseulement par son esprit, la délicatesse de ses manières et le vif intérêt qu'il prenait à leurs travaux, mais peutêtre plus encore comme maître dans l'art, par lequel les grands d'Italie se sont également distingués, dans les temps modernes, de ceux d'autres pays, de converser sur le pied d'égalité avec des hommes considérables sous le rapport intellectuel. Il était ainsi mieux doué que tout autre pour devenir le centre d'un cercle formé de la plus haute aristocratie d'intelligence de son temps. Quelque nombreux que fussent les palais également ouverts aux poètes, dans la suite, jamais on n'y revit une aussi brillante réunion, et aucun n'offrit plus cet accueil hospitalier de la maison de Mécène, dont la masse imposante dominait, au milieu d'un vaste parc et de jardins, sur les hauteurs de l'Esquilin, procurant de ses étages supérieurs une vue aussi étendue que magnifique sur le tumulte de la ville, la campagne de Rome et les montagnes environnantes, sur Tibur, Ésules et Tusculum^ Là s'élevèrent plus tard les tertres formés par la tombe de Mécène et par celle d'Horace, placée à côté. Après la mort de Mécène, les jardins et le palais devinrent propriété impériale. C'est des fenêtres de ce dernier que Néron contempla, en 64, l'incendie de Rome.
Si, dans la suite, les rapports des poètes avec leurs hauts protecteurs prirent généralement le caractère d'une
* Suétone, Vie d' If or ace.
* Bccker, Manuel, 1, 540^ etc.
position de clients, cela tenait bien en partie à ce qu'avec le pâlissement de l'éclat de cet âge de splendeur incomparable de la poésie latine, dans toute sa fleur, le noble sentiment, caractéristique pour le temps d'Auguste, d'une appréciation complète et délicate du génie poétique, se perdit aussi dans les cercles du grand monde. Mais c'était, sans doute, en grande partie aussi la faute des poètes eux-mêmes, auxquels, malgré toute leur présomption, manquait une ferme conscience de leur valeur propre, ainsi que le sentiment de dignité personnelle des hommes « qui avaient encore vu la république », ce sentiment que le fils pauvre d'un affranchi de Vénusie savait faire respecter, même vis-à-vis de son puissant bienfaiteur, issu d'une race de princes étrusques. Que même de son temps, il est vrai, ce sentiment manquât à des poètes médiocres et besoigneux, c'est un fait qui, s'il était nécessaire d'en avancer la preuve, ressort assez clairement d'une pièce devers, faite par un anonyme, à la louange de Messala, pauvre tissu de phrases, surchargées de détails mythologiques et d'autres bribes d'une érudition d'écolier, où, dans certains passages, l'absence de goût va jusqu'à la niaiserie, et que l'on n'en a pas moins jugé digne d'être compris dans le recueil formé sous l'étiquette du nom de Tibulle. Dans cette pièce de vers, le poëte prie que l'on veuille bien se contenter de sa bonne volonté, qu'il a parfaitement la conscience de sa faiblesse et connaît bien les défauts de sa poésie. Il avait été, dit-il, autrefois dans l'aisance, mais, réduitdepuis à la pauvreté, il venait, maintenant, se mettre entièrement à la disposition de son protecteur ; que si Messala voulait seulement un peu s'intéresser à lui, cette faveur aurait, à ses yeux, autant de prix que Tor de la Lydie et la gloire d'Homère ; que même, si