‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 50 sur 241 · LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES

ses vers ne devaient que rarement avoir la bonne fortune de venir sur les lèvres de ce patron admiré, jamais la destinée ne l'empêcherait de continuer à chanter sa louange; qu'il était prêt à faire bien plus encore et que, pour Messala, il n'hésiterait pas à braver en marchant les flots impétueux de la mer, à affronter seul de gros escadrons de cavalerie, ni même à livrer son corps aux flammes de l'Etna \

Des grandes maisons de Rome, la plus aristocratique et la plus brillante était, vers le milieu du premier siècle, celle de ce Pison, connu comme le chef d'une conspiration contre Néron, laquelle devait le porter au trône, mais en réalité causa sa mort, en l'an 65 après Jésus-Christl Sa munifîcencls princière paraît avoir aussi tout particulièrement profité aux poètes *. Il n'était lui-même pas étranger à la poésie ; les vers chez lui coulaient de source, est-il dit dans une poésie composée à sa louange : il jouait aussi en maître de la cithare, et toute sa maison retentissait des effets multiples de l'ingénieuse activité de ses habitants, car tout le monde s'y occupait d'art et de science. Une pièce devers, connue et très-supportable, au moyen de laquelle un poëte, fort jeune encore, voulut s'introduire auprès de Pison, offre un échantillon, non dépourvu d'intérêt, de cette poésie de client. Elle commence par célébrer la gloire de sa race, puis prise l'excellence du chef actuel de cette illustre maison, en faisant mention de l'insigne honneur du consulat qui lui est déjà échu; elle vante sa noble prestance, son esprit plein de sérénité et de franchise, sa libéralité et son affabilité, puis sa belle éducation,

« Tibulle, IV, 1 à 8; 16, etc, 177, etc.

' Voir la notice sur Pison, dans le supplément au tome I.

son talent pour la poésie et la musique, son adresse à l'escrime et au jeu de paume, etc., ainsi que son habileté au damier : portrait entièrement concordant, dans ce qu'il y a d'essentiel, avec celui que Tacite a donné de Pison. Dans sa conclusion, le poëte déclare que l'objet de sa requête se borne au désir que Pison veuille bien le juger digne de la faveur d'être admis dans sa maison, ce qui le guidait n'étant pas la soif de l'or, mais le pur amour de la gloire. Qu'il se sentirait heureux de pouvoir passer sa vie avec Pison et régler, sur les vertus d'un tel patron, l'émulation qu'elles imprimeraient à ses propres poésies ; que certainement il irait loin, si Pison voulait bien lui ouvrir la carrière de la renommée et le tirer de son obscurité. Virgile même, s'il n'avait pas eu un protecteur comme Mécène, serait peut-être resté inconnu ; et Mécène ne s'était pas contenté d'ouvrir sa maison à ce poëte seul, il fonda aussi la gloire de Varius et d'Horace. Sous l'égide d'un tel protecteur, les poètes n'avaient jamais à craindre rindigence, pour leur vieillesse. Pison voulant bien exaucer ses vœux, le poëte promettait de le chanter, comme son Mécène, en vers bien tournés ; car il se sentait bien capable de transmettre un nom à l'éternité, s'il est permis de promettre de pareilles choses. Il sentait en lui le courage et la iorce d'en faire de grandes, pour peu que Pison voulût tendre la main au nageur qui l'implorait, et le tirer du réduit où son humble naissance et sa pauvreté le retenaient. L'esprit d'ailleurs, assurait-il, l'emportait chez lui sur le nombre des années, ses joues commençant seulement à se couvrir de leur premier duvet, et sa vie ne touchant encore qu'à son vingtième été.

Après Néron, la position des poètes changea, à leur préjudice, avec celle de l'aristocratie, dont ils dépendaient.

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