LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
Beaucoup de grandes familles s'étaient ruinées, par leur faste et leurs prodigalités, d'autres étaient tombées victimes de la haine, de la défiance ou de la cupidité du despotisme impérial. Avec Vespasien surgirent, à Rome, des hommes nouveaux, originaires des villes d'Italie et des provinces, qui conservèrent leurs anciennes habitudes, contractées dans les conditions d'une vie plus restreinte, et Vespasien lui-même donnait l'exemple d'une économie parcimonieuse. SousDomitien, les grands durent, déplus, se garder d'éveiller des soupçons, par trop d'éclat et de libéralité, ou par l'étendue de leurs clientèles. Les poètes de l'époque eurent donc, certainement, des raisons pour soupirer après le retour non-seulement du bon temps de Mécène, mais aussi de celui des Sénèques et des Pisons. Quand Martial vint à Rome vers 63, à l'âge d'environ vingt-trois ans, la grande salle des Pisons, remplie des portraits de leurs ancêtres, et les trois maisons de ses compatriotes, des trois Sénèque, à savoir du philosophe, de Junius Gallion et d'Annéus Mêla, père de Lucain, lui étaient ouvertes ^ . Elles tombèrent toutes , dans les an nées 65 et 66, et, vers la fin du siècle, la seule survivante de la grande famille des Sénèques était l'épouse de Lucain, PoUa Argentaria, que Martial désigne encore, en l'an 96, comme sa patronne, en l'apostrophant du nom de « reine »*. Sous Domitien, il n'y eut plus de protecteurs des lettres tels qu'avaient été les Pisons et les Sénèques, Vibius Grispus et Memmius Régulus (consul en 63) ^ ; au moins
* Martial, IV, 40.
' Le même, X, 64; VU, 21 à 23.
' Le même, XII, 36, 8, etc. — Peut-être aussi Martial voulait-il nummer non Vibius, mais Passiea Crispus, dont parle ScDcque {De be-^ neflciis, I, 15, 6; Ç. A., IV, prœf. 6, epigr. 6)
voyons-nous les deux poètes les plus éminents du temps, Martial et Stace, s'évertuer à gagner la faveur de nombre de personnes, sans pouvoir néanmoins obtenir d'elles ce que la protection d'une seule leur valait largement, autre* fois.
Martial avait eu des rapports avec la cour, pour le moins déjà sous Titus. Il en avait reçu les privilèges de père de trois enfants, dans lesquels il fut confirmé par Domitien^ ; il avait aussi été promu à l'ordre équestre, par l'obtention du tribunat titulaire, que lui avait peut-être même déjà conféré Titus. Sa recommandation suffît pour faire obtenir le droit de citoyens à plusieurs solliciteurs ^ ; il eut l'honneur d'être invité, dans l'occasion, à venir dîner à la grande table impériale^, tandis qu'une demande de quelques milliers de sesterces, adressée par lui à l'empereur, ne fut point agréée, mais essuya un refus, non dis-
* Martial, I, 101 (au sujet d'un esclave mort à l'âge de 19 ans) :
nia manus quondam studiorum tida meorum Et felix domino notaque Gœsaribus.
Ces empereurs ne sauraient être, comme il semble, que Titus et Domitien, auxquels doit également s'appliquer, dans ce cas, la mention contenue dans cet autre distique (II, 95, 5) :
Prœmia laudato tribuit milii Caesar uterque, Natorumque dédit jura paterna trium.
Même observation pour le passage analogue (IX, 97,^5) :
tribuit quod Caesar uterque
Jus mihi natorum
Quant à la confirmation, le poète la sollicite lui-même de Domitien, dans le suivant (II, 91, 5) :
.... Permitte videri, Natorum genitor credar ut esse trium.
* Martial, 111,95, 11.
3 Le même, IX, 93. •