LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
majorité des lecteurs, en général, ne trouvaient rien plus de leur goût que les obscénités, Martial, à cet égard aussi, s'accommoda au goût de son public. Il est vrai que les idées du temps, sur la décence, permettaient au poëte toute obscénité, sous une forme élégante ; seulement, la prédortinance extraordinaire de ces poésies lubriques montre coriibien Martial était toujours prêt à mettre sa plume au service des goûts les plus vulgaires de la majorité, et l'on reconnaît, à ses manières d'excuse, que lui-même avait bien aussi la conscience d'être allé au-delà de ce que l'on peut se permettre.
Martial, avec sa joyeuse .poésie de Saturnales, malgré l'éclat de son talent réel, rappelle un peu ces poètes vagabonds du bon vieux temps, qui s'invitaient à tous les festins et qu'on avait du plaisir à y voir, mais que l'on estimait peu. Stace fut préservé d'une dégradation semblable par la nature même de son talent, qui visait toujours au pathétique et au solennel, outre qu'il avait plus le sentiment de sa propre dignité et une plus haute idée de la poésie.
Le recueil de ses poésies diverses, ou Silves, nous fait connaître ce qu'était, de son temps, la poésie de circonstance d'un ordre supérieur, quels en étaient les sujets ordinaires et quelles occasions la déterminaient. Des trois genres principaux que l'on y distingue, relatifs aux mariages, aux naissances et aux décès, le dernier est celui dans lequel Stace avait particulièrement sa force. Les quatre poëmes de consolation de son recueil sont choisis dans un très-grand nombre de pièces de vers semblables, de sa composition. Il s'y nomme « le doux consolateur des affligés, ayant tant de fois adouci la douleur de blessures, encore saignantes, des pères et des mères en deuil, consolé
des fils aimants sur les tombes de leurs pères, séché tant de larmes et si souvent fait entendre sa \oix^ auprès des tertres funèbres, pour l'édification des esprits qui se séparent de ce mondée » Il est clair, d'après cela, qu'il avait fourni une masse de poésies pareilles. Du reste, les gens riches commandaient aussi des chants de deuil et de consolation pour les obsèques d'esclaves qui leur étaient chers et qu'ils avaient affranchis^ voire même à la mort de bêtes favorites.
Stace a admis dans son recueil une de ces poésies, sur la mort d'un perroquet vert parlant d'Atédius Mélior, et une sur celle d'un lion apprivoisé de l'empereur, déchiré dans l'arène par une autre bête féroce ^ En général, dans les grandes maisons, tout événement, heureux ou triste, était chanté, d'habitude par les poètes familiers ou clients de la maison, comme il va sans dire. Les poésies de Stace sur la convalescence de Rutilius Gallicus, revenu d'une grave maladie, sur le dix-septième consulat de Domitien, et sur le départ de Mécius Geler pour sa garnison en Syrie % offrent des exemples des occasions sans nombre qui se présentaient, pour les poésies de circonstance. On recourait aussi, tout particulièrement, aux poètes, pour so* lenniser les fêtes*, ou inaugurer des travaux d'art et de
' Stace, Silves, II, 1, 30, etc.; V, 5, 38. — Épithalame pour Stella, I, 2 (Martial, VI, 21). — Poésies célébrant la naissance d'un fils ; IV, 7 et 8, pour Maxime Junius et Jules Ménécrate. — Consolations : II, 1 (Glaucias Atedii Melioris, dans Martial, VI, 28, etc.) ; III, 3 (Lacrimœ Claudii Etrusci, dans Martial, VII, 40); II, 6 (Consolationes ad Flavium Ursum de amissione pueri delicati)et V, 1 (Abascanti in Priscillam pietas).
' Ihiderriy II, 4 et 5.
^Ibidem, I, 4; IV, 11 et III, 2.
* Ibidem^ I, 6 (Kalendœ Décembres).