LIVRE X. — LES belles-lettres
coup plus des modernes; il ne partageait pas l'enthousiasme des premiers pour Ennius et Plante, et ne se croyait tenu envers Ennius qu'à la vénération due à ce qui a obtenu la consécration de l'âge. Quant à Gaton et à Gracchus, il ne les a même pas nommés, dans sa revue des littérateurs à prendre pour modèles. Cependant, il accordait la convenance de lire les poètes anciens, à l'école. Cette lecture était propre, selon lui, à nourrir sainement et à fortifier dans son développement l'esprit de l'écolier, bien que leur force soit plus dans le naturel que dans l'art de leur poésie. Il la croit notamment bonne pour communiquer plus de richesse à l'expression, grâce aux modèles de gravité sérieuse et de dignité qu'offre la tragédie, et aux modèles d'élégance que présente la comédie. Il trouvait aussi la partie artistique de la composition plus soignée chez ces auteurs que chez la plupart des modernes, habitués à voir dans les sentences la beauté principale de toute œuvre poétique. Puis, il recommande d'adopter des anciens le ton moral et sérieux, ainsi que la vigueur native, l'expression des modeAies ayant donné jusqu'à l'extrême dans une mollesse luxuriante. Finalement, Quintilien invoque l'exemple de Cicéron et d'autres grands orateurs, qui savaient bien ce qu'ils faisaient, en introduisant dans leurs discours tant de passages d'Eunius, d'Accius, de Pacuvius, de Lucilius, de Térence, etc.*. Ce fut, selon toute apparence, sous Adrien que le parti des auteurs anciens prit le dessus. Le fait que cet empereur, qui préférait Gaton à Cicéron, ainsi qu'Ennius à Virgile', se prononça hautement en sa faveur, dut décider de sa victoire; et il
■ Quintilien, I, 8, 8.
* Vie d'Adrien, ch. xvi.
paraît que, sous les deux Antonins, il parvint à une domination presque absolue, dans l'école et sur tout le domaine delà littérature; on est du moins amené à cette conclusion quand on voit de quelle considération jouit, comme son champion quand même, une nullité telle que Fronton. Il y eut naturellement aussi dans ce parti plusieurs directions, et c'est, comme on vient de le dire, dans Fronton que nous trouvons l'adoration la plus exclusive et la plus absolue des anciens, jointe à un dédain de parti pris, tout aussi absolu, des modernes. Dans sa correspondance avec les deux princes ses élèves, Marc-Aurèle et Lucius Vérus, correspondance qui fourmille de citations de l'ancienne littérature, c'est en vain que l'on chercherait les noms de Virgile et de Tite-Live, et Horace n'est mentionné qu'une seule fois*. Gela ne veut pas dire, cependant, qu'elle soit dépourvue de toute allusion à Virgile*.. Ce n'est qu'après l'avènement de son élève Marc- Aurèle au trône impérial, en lui demandant la permission d'user de nouveau de son droit d'ancien précepteur, pour lui exprimer, sur un ton d'appréhension d'un comique indescriptible, ses craintes sérieuses au sujet d'un certain penchant pour le moderne, qui se trahissait dans un des discours de ce prince^ que Fronton nomme aussi Sénèque et Lucain, en suppliant l'empereur de se tenir en garde contre ces deux auteurs. 11 convenait bien qu'il y eût dans Lucain beaucoup de jolies choses, mais «ne trouvet-on pas de petites pièces d'argent même dans les égouts % et qui voudrait y fouiller pour arriver à les découvrir 1 Le
' Fronton, ad M. Cxsarem et invicem, I, 8 ; éd. Naber, p. 23.
2 Voir Herz, Renaissance et rococo, M , 67 (en allemand).
3 Fronton, ad Marcum Anton'mum de orationibus, éd. N., p. 155, etc. (écrit, suivant Naber, en l'an 162 après J.-Ghr.).