LIVRE X. — LES BELLES -LETTRES, H
Vis-à-vis de ces sorties, toutefois, faites dans les années mêmes où Stace lisait, devant de grandes réunions de beau monde, au milieu de salves d'applaudissements, les derniers chants de sa Thébaïde et les premiers de VAchilléide, ce dernier ne s'est pas laissé aller à la moindre critique déplaisante, au sujet des épigrammes. De ses propres menues poésies, composées dans le genre des épigrammes, il parle comme de bagatelles insignifiantes, jetées au hasard dans l'occasion ; on l'avait blâmé d'avoir publié de ces choses-là ; mais, dans son opinion, le badinage aussi avait sa raison d'être, qui le justifie. A la fin de sa Thébaïde^ il se plaint des nuages de brume, que Tenvie accumule pour ternir l'éclat de ce poëme^
A cette époque, comme dans tous les temps, l'envie et la jalousie des poètes n'étaient pas excitées seulement par leur vanité, facile à blesser, leur présomption excessive et leur soif de renommée ; mais leur position de clients aussi, la rivalité de leurs démarches qui, nécessairement, se croisaient souvent, pour gagner la faveur et l'approbation des grands, desquels dépendait leur existence, n'étaient que trop faites pour soulever les vilaines passions de natures ignobles, et il est certain qu'elles n'ont que trop souvent conduit à de mauvaises excitations, des persécutions et des calomnies, des intrigues et des cabales de tout genre. Martial eut à souffrir d'ennemis, de jaloux et de critiques envieux de différentes espèces. En général, la critique exercée dans les cercles littéraires de Rome n'était rien moins que bienveillante *;
douze ans, ne fut terminée qu'après la guerre de Dacie, c'est-à-dire pro-. bablement en 93. VAchilléide suivit (Clinton, F. r., ad annum 95).
• Stace, Silves, prœf., II et IV ; Thébaïde, XII, 819.
> Martial, 1, 8.
bien des gens (des envieux, d'après Martial) blâmaient encore l'indécence de ses épigrammes*, mais plus nombreux étaient probablement, alors comme dans tous les temps, ceux qui, ne voulant généralement pas reconnaître de mérite aux poètes vivants, ne prônaient que les anciens\ En général^ notre poëte ne voyait, dans le blâme des poètes, qu'une preuve de plus de l'universalité du bon accueil fait par le public à ses vers% aimant mieux, et avec raison, voir ses poésies goûtées par les convives que par les cuisiniers*. Parmi ceux qui «crevaient d'envie» de voir que tout le monde, à Rome, lisait ses épigrammes, qu'on se le montrait du doigt quand il passait, qu'il était bien accueilli, dans beaucoup de maisons, et même parvenu à quelque aisance^, il y avait aussi un poëte juif, qui critiquait partout ses vers, mais ne l'en pillait pas moins ^ Cependant Martial prenait peu de souci de ce que ce plagiaire, et d'autres de son espèce, récitassent ses vers, en les faisant passée pour des productions de leur propre cru, surtout parce qu'il y avait, entre son savoir-faire et celui d'autrui, une si grande différence que l'on ne pouvait manquer de s'apercevoir tout de suite du plagiat'. Ce qui était beaucoup plus compromettant, non-seulement pour sa renommée de poëte, mais pour toute sa position, et ce dont il se plaint à diverses reprises, c'est que des poëtes 'anonymes, de cachettes où ils étaient sûrs de ne pas être découverts, s'appliquaient à répandre, sous son nom,
« Martial, XI, 20.
2 VIII, 69, à Régulus, qui probablement s'en plaignait aussi, et V, 10.
MX, 81.