LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
lequel on avait, du reste, à sa disposition, outre Virgile, le plus de modèles, de l'école alexandrine surtout, et suppléait, probablement aussi, le mieux au manque d'invention propre et d'un génie créateur de formes nouvelles. De plus, ce genre offrait le plus de latitude pour le développement de tous les avantages que pouvait espérer de s'approprier même un amateur médiocrement doué, tels que la beauté de l'expression, une structure de vers irréprochable, le pathos de la rhétorique et, par-dessus tout, des descriptions vives et animées. Horace^ déjà parle de tableaux de la nature employés, comme des ce chiffons de pourpre » , pour couvrir mainte nudité, dans les poésies de longue haleine, a d'un bois sacré et d'un autel de Diane, d'une source dont les eaux parcourent, en serpentant, de riantes campagnes, d'un fleuve puissant comme le Rhin et des magniflcences de l' arc- en-ciel » ; et JuvénaP dit que personne ne connaît sa propre maison aussi bien qu'il se sent lui-même chez lui dans l'antre de Vulcain et le bois sacré du dieu Mars. L'auteur du poëme de VEtna déclare son intention d'aborder une voie nouvelle, les vieux mythes étant des sujets trop rebattus, et chacun connaissant l'âge d'or mieux que le monde contemporain. Qui, dit-il, n'a pas chanté l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie, les malheurs de Niobé et de la maison des Atrides, les aventures de Gadmus, ou l'abandon d'Ariane"? Némésien, à la fin du troisième siècle, annonce en termes semblables, au commencement de son poëme sur la Chasse \ qu'il ne marchera pas « dans les sentiers
• Art poétique, 15.
^Sa^,I,7,etc.
^ Lucilius, VEtnUt ^t etc.
♦ Cynég., 12^47.
connus; » puis, après Ténumération d'une longue série de sujets mythologiques, tout cela, poursuit-il, a déjà été d'avance accaparé, par nombre de grands poètes, et les vieux mythes de l'ancien temps sont connus de tout le monde. Nonius Vindex avait chanté les exploits d'Hercule, ou se proposait du moins de le faire*. Du reste, il y a lieu de croire que non-seulement VÉnéide^ mais aussi les Églogues et les Géorgiques de Virgile, trouvèrent de nombreux imitateurs. Jules Géréalis, l'ami de Martial, avait, outre une Bataille des Géants^ composé des poésies agrestes, approchant de celles de « l'immortel Virgile*, »
Cependant, la majorité des hommes instruits, qui ne faisaient pas de la poésie leur profession, mais qui, comme Atticus, ne voulant pas se priver du charme qu'elle prête à la vie % ne s'occupaient de poésie que pour se récréer, se divertir, s'amuser en société, ou s'exercer, n'avaient, d'ordinaire, naturellement pas le temps de s'appliquer à la composition de poëmes épiques de longue haleine. Pline le Jeune recommande à un ami, faisant son éducation d'orateur, d'écrire aussi quelquefois, un peu d'histoire, ou une lettre. « On peut, » dit-il dans une de ses lettres (VII, 9, 8 à 15), « se passer quelquefois^ pour sa récréation^ la fantaisie de faire une pièce de vers, non pas un long poëme d'un intérêt suivi) car il faut, pour cela, beaucoup de temps entièrement libre, mais un de ces riens spirituels qui font une diversion opportune à des occupations et travaux de toute sorte. On
' Stace, Silves, IV, 6, 100, etc.
2 Martial, XI, 52, 7.
'■' Cornélius ^é^os, Atticus, 18, 5 : Attigit quoque poeticam : credimus ne expers esset ejus suavitatis.