LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
encore très-influent sous Nerva, était, d'après Martial, le chéri d'Apollon et des Muses ; qui buvait de leur source divine à plus grands traits que lui ? Malheureusement, il lui restait trop peu de temps pour la poésie*. Les exemples de Pollius Félix de Pouzzoles et de Ganinius Rufus de Côme, permettent de supposer que le dilettantisme poétique avait fait des progrès dans la haute classe de toutes les villes d'Italie. Il n'était pas^ alors, seulement un des symptômes de la purification intellectuelle d'une jeunesse non encore mûre, une des crises maladives du développement de celle-ci. La poésie, à laquelle s'attachaient une très-grande partie des gens instruits, demeurait la compagne de toute leur vie. On ne l'exerçait pas uniquement pou r ennoblir et embellir la vie intellectuelle, mais aussi parce qu'on y voyait et estimait un élément de culture essentiel ; aussi, l'habileté dans le maniement de la forme poétique était-elle considérée comme témoigiiant d'une éducation supérieure. Même les gens de la classe que représente le Trimalcion de Pétrone, se croyaient tenus de produire des poésies de leur cru, pour paraître bien élevés*. On comprend d'autant mieux, dès lors, que des poëtes bien avisés, préférant l'argent à la gloire, devaient trouver aussi, quelquefois, des acheteurs pour leurs vers \
' Martial, XII, U.
' Pétrone, .Sa^ir., ch. 34, 41, 55,
' Témoin Martial, II, 20 :
Carmina P^us émit : récitât sua carmina Ptulus, Nam qu()a emas possis jure vocare tuupi.
Ainsi que XII, 46 :
Vendunt carmina Gallus et Lupercus :
Sanos, Classice, nunc nega poetas.
Voir en outre I, 29, ce ; XII, 63 ; VU, 77.
Tandis qu'au commencement du deuxième siècle la tendance à la poésie avait encore un si grand empire, sur l'éducation du temps, que même des natures prosaïques, telles que Pline le Jeune, ne pouvaient se soustraire à son influence, on vit s'opérer, dès l'époque d'Adrien, la grande révolution à la faveur de laquelle la prose regagna une prépondérance telle -que, non-seulement la poésie cessa, de plus en plus, d'être le domaine principal des aspirations littéraires, pour les amateurs et les hommes de l'art, mais Tactivité littéraire même d'esprits doués d'un talent poétique, comme Apulée, se tourna de préférence vers la prose. Cette révolution, comme on l'a déjà fait observer, s'accomplit principalement sous l'influence de la nouvelle école des sophistes grecs.
Le nouvel art de la diction grecque, dont on désignait les virtuoses du nom ancien de sophistes, s'était développé depuis la fin du premier siècle de notre ère, et l'importance qu'il gagnait, la multitude de talents qu'il attirait h lui et l'admiration générale, passionnée au-delà de toute expression, qu'il excitait dans le monde hellénique j tout cela prouve que, non-seulement il répondait entièrement au goût du temps, mais comblait une lacune, profondément sentie dans la vie intellectuelle, d'une manière très-satisfaisante pour la grîhde majorité des hommes instruits. Aristide a décrit, dans un de ses discours*, l'enthousiasme de ses auditeurs. Le désir cons-
' Or., XXVII, p. 354 Jebb; éd. Dindorf, I, 542.