‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 69 sur 241 · LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES

tant et insatiable de trouver des moyens nouveaux d'occuper spirituellement l'intelligence , et un sentiment très-impressionnable pourl'art^ avaient persisté dans l'élément vital de la nation vieillissante des Grecs, sans rien perdre de leur force ; mais la pureté et la sûreté du goût pour le véritable art, qui, dans les siècles de l'expansion florissante du génie hellénique, avait pu se former, sur tous les domaines, par la contemplation d'une merveilleuse exubérance des plus magnifiques créations, s'étaient perdues. L'art des sophistes, qui convenait si bien au goût dépravé des siècles postérieurs, n'était qu'un faux art. Il imagina des formes difficiles à manier et minutieusement arrêtées, jusque dans les moindres détails, des règles exactes et minutieuses pour toutes les espèces de style et toutes les formes du mouvement de la pensée, des constructions de phrases et des rhythmes. On y attachait aussi beaucoup de prix à corriger l'expression, au moyen d'un purisme auquel on tendait par l'étude et une imitation, parfois déraisonnable et pédantesque, des modèles anciens, de ceux de l'Attique surtout. La virtuosité des sophistes consistait, en grande partie, dans l'aisance apparente avec laquelle ils surmontaient les difficultés techniques de leur art. Quand Polémon tournait une période, il souriait en mettant les derniers deux points, de l'air satisfait d'un homme pour lequel, tout cela n'était qu'un jeu*. La connaissance des règles techniques de ce nouvel art de la prose, en se répandant de plus en plus, avec le temps, dans la partie instruite du public, fortifia la sagacité et accrut l'admiration des auditeurs. Ce que l'on admirait par-dessus tout, c'était l'art de l'impro-

* Philostrate, Vies des sophistes, I, 25, 7.

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visation, auquel ne purent cependant atteindre tous les sophistes, et auquel un des plus grands d'entre eux, Hérode Atticus,-doit avoir attaché plus d'importance qu'à l'avantage d'être lui-même de rang consulaire et de famille consulaire \

Il s'y joignait une déclamation étudiée, qui n'affectait que trop souvent, il est vrai, comme toute la personne de l'orateur, son jeu de physionomie et ses gestes, des allures théâtrales, ou l'air d'un débit musical. Mais tout cela , même avec l'insatiabilité persistante de l'oreille grecque , toujours encore si impressionnable au charme de l'art oratoire, ne suffirait peut-être pas à expliquer l'étonnant succès de ces discours d'apparat, dont le formalisme, tout artificiel et souverainement prétentieux, nous répugne toujours par ce qu'il a de creux, en réalité, et n'est d'ailleurs, avec son affectation doucereuse, son air guindé et d'emprunt, sa redondance et sa boursouflure, assez souvent arrivé qu'à former une caricature désagréable de cette éloquence grandiose de l'ancien temps, qu'il avait la prétention de vouloir reproduire, sous une forme rajeunie. L'enthousiasme pour les sophistes et leurs travaux, qui se manifestait aussi par toute espèce de démonstrations honorifiques, l'affluence de la jeunesse studieuse vers les villes oii ils s'établissaient comme professeurs, l'importance qu'on leur accordait et qui les autorisait à prendre le rôle de censeurs, de conseillers et de conciliateurs ; enfin la haute idée, souvent poussée par leur imagination à un degré voisin de la folie, qu'ils se faisaient eux-mêmes de l'importance de leur mission et des effets de leur activité,

• Philostrate, Vies des sophistes, I, 25, 6.

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tout cela n*eût pas été possible ou ne serait, du moins, pas arrive à ce point, si la sophistique n'était pas venue, aussi, offrir à la vanité nationale des Grecs une satisfaction nouvelle, qui lui manquait depuis longtemps. Les Grecs aimaient toujours encore à se considérer comme a la grande nation, » et étaient affermis par les Romains eux-mêmes dans l'orgueil d'avoir été, de plus, les précepteurs de ceux-ci. Or, voilà que la Grèce venait d'enrichir la civilisation d'une nouvelle forme brillante, et donner, derechef, le ton sur le domaine de la littérature. Mais, ce qui gagna surtout Tintérêt passionné du monde hellénique à l'école des sophistes, c'est que celle-ci prit pour tâche principale la glorification du grand passé de la Grèce. La nation déchue ne connaissait pas de plaisir plus grand que celui de se mirer dans ces souvenirs. C'est dans l'histoire grecque que les sophistes, ainsi que leurs auditeurs, choisissaient de préférence les thèmes de leurs improvisations. L'histoire avait conservé la tradition des hauts faits des ancêtres; on pouvait donc célébrer ces hauts faits ; mais elle n'avait pas conservé les discours qu'ils avaient tenus, en cent occasions; on pouvait donc dire, en se mettant à leur place, ce qu'ils auraient pu dire eux-mêmes et ce qu'on aurait pu leur répondre, comme aussi dire ce qu'ils eussent dit, s'ils avaient pris la parole dans telle ou telle occasion, où ils ne le firent point. On peut citer, comme exemples de pareils thèmes, le cas de Démosthène après la bataille de Ghéronée; la justification du même, accusé par Démade de s'être laissé corrompre par un présent de cinquante talents du roi de Perse ; un discours aux Grecs, après la fin de la guerre du Péloponnèse, pour établir que, celle-ci ayant eu le caractère d'une guerre

civile, il convenait d'en arracher les trophées; une délibération des Lacédémoniens sur la convenance de laisser, ou non, rentrer à Sparte les Spartiates revenant sans armes, de Sphactérie ; ou bien, la question de savoir s'il y avait lieu de protéger par la construction d'un mur, à l'approche des Perses, Sparte qui, d'après les lois de Lycurgue, devait rester sans mur. On aimait beaucoup la plupart de ces thèmes et, en général, tout ce qui y ressemblait ; on était charmé de les entendre traiter, ce que les sophistes, rivalisant entre eux, faisaient h l'envi. Mais les sujets favoris par excellence furent toujours les thèmes dits médiques et attiques. Dans les premiers, on faisait débiter à Darius et à Xerxès leurs forfanteries barbares contre les Grecs, le roi de Perse étant alors aussi demandé que, de notre temps en Allemagne, la vaporeuse et saisissante mélodie du Boi des aulnes ^ de Schubert. Dans les thèmes attiques, au contraire, c'étaient les batailles de Salamine et de Maratlwn, leurs diverses phases et leurs divers héros que l'on exaltait. C*est ce que Lucien fait très- spirituellement entendre, dans les conseils ironiques donnés par lui à un rhéteur. Avant tout, lui dit-il, parlez de Marathon et de Gynégire, sans lesquels rien ne doit se faire; que les navires ne cessent pas de voguer autour de l'Athos, ni les armées de franchir l'Hellespont ; que les flèches des Perses obscurcissent le soleil, que l'on voie fuir Xerxès et admire Léonidas ; mais, surtout, ne vous lassez pas de lire le récit d'Othryade et de répéter les noms de Salamine, du promontoire d'Artémise et de Platée*.

Bien que la doctrine des sophistes dût son importance

' Lehrs, Écrits populaires ^ p. l86^ etc.

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