‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 71 sur 241 · LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES

là ses faveurs, si Ton peut du moins en croire Philostrate, dont les allégations sont assez généralement, il est vrai, d'autant plus sujettes à caution qu'il raconte beaucoup d'autres choses saugrenues, évidemment controuvées, ou du moins ridiculement exagérées, bien que la manie puérile des sophistes de s'exagérer leur importance et celle des rapports de leur position imaginaire, auprès des empereurs, montre bien que ces contes trouvaient créance. Le même Polémon doit une fois, aussi d'après Philostrate, avoir grossièrement renvoyé la nuit de sa maison , à Smyrne, le successeur d'Adrien, Antonin le Pieux, à l'époque où celui-ci n'était encore que proconsul d'Asie ; sur quoi, l'empereur Adrien, pour garantir Polémon contre toute éventualité d'une vengeance de la part d'Antonin, aurait expressément déclaré dans son testament que l'adoption de ce prince lui avait été conseillée par ledit Polémon, lequel aurait été en conséquence, après Tavénement d'Antonin au trône, aussi comblé d'honneurs par le nouvel empereur* ! Or, le livre de Philostrate est plçin d'histoires pareilles. Le sophiste Aristide, lors d'un séjour que fit Marc-Aurèle à Smyrne, attendit, pour présenter ses devoirs à l'empereur, que celui-ci le fît demander, et prit pour excuse qu'il n'avait pas voulu interrompre des études qui l'absorbaient. Quand, plus tard, Smyrne fut détruite par un tremblement de terre, sa complainte, encore existante, sur la catastrophe de Smyrne, pièce qui n'est, d'un bouta l'autre, qu'une longue chaîne d'exclamations, détermina la reconstruction de cette ville. A ce beau passage : « Les vents du soir ne soufflent plus que sur un désert, » Marc-Aurèle avait répandu des larmes *. Or, bien

' Philoslrale, Vies des sophistes, 1, 24, 3i ' Ibidem, II, 9, 2.

qu'il soit impossible de déterminer exactement la part de la vérité et celle du mensonge dans la version de Philostrate, soit de préciser ce qui y est dénaturé, exagéré ou purement imaginaire , on ne saurait pourtant mettre en doute ni la courtoisie vraiment étonnante des empereurs pour les sophistes, au deuxième et même dans une partie du troisième siècle, ni l'intérêt qu'ils prenaient à l'art de ces derniers; ce qui, comme nous l'avons déjà fait observer, suffît pour faire naître la supposition que cet intérêt était partagé par toute la société lettrée de Rome. D'ailleurs, il existe aussi^ d'autre part, des témoignages, nullement suspects, du vif intérêt de celle-ci pour les sophistes. Un des fondateurs de l'art nouveau, l'Assyrien Isée, s'était produit à Rome, peu de temps sans doute avant l'année qui clôt le premier siècle de notre ère\ et Pline le Jeune nous met à même de juger de Timpression qu'y avait produite le flot puissant de la parole de cet homme, quand il écrit à ce sujet : « Isée, qu'une grande réputation avait précédé, s'est montré bien supérieur encore à celle-ci. Voilà bien le nec plus ultra de ce que l'on peut imaginer de facilité de diction, de richesse de langage et d'abondance. Il ne faitjamais qu'improviser, et toujours on croit entendre un discours écrit depuis longtemps. Son élocution est foncièrement grecque, attique même. Les préambules sont élégants , insinuants , parfois dignes et relevés. Puis, il se fait présenter plusieurs thèmes de controverses, mais s'en remet aux auditeurs pour faire leur choix, souvent aussi pour décider s'il doit parler pour ou contre. Après quoi, il se lève, se drape de son manteau et commence. Il a tout sous la main : dès qu'il se met à parler,

' Juvénal, 111, 74,

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