LIVRE X. — LES BELLES-LE'ITRES
les pensées les plus imprévues lui viennent du coup, ainsi que les paroles, et quelles paroles choisies, exquises! Quelle multiplicité de lectures et d'exercices de composition par écrit se trahit dans ces flots d'improvisation I Son exorde est parfaitement approprié au sujet, sa réfutation acérée, son argumentation vigoureuse, la parure du discours le sublime du goût. Bref, il instruit, charme et saisit. Il use souvent de la forme dite enthymème, souvent aussi de syllogismes définis et arrêtés dans la perfection. Ce qu'il a largement improvisé, il le reprend de temps en temps dans un résumé succinct, sans jamais se tromper d'un seul mot. Cette habileté consommée, il la doit à des exercices auxquels il a commencé de bonne heure à s'appliquer avec suite. En effet, jour et nuit, il ne fait que cela, n'écoute rien d'autre et ne parle pas autrement. lia passé la soixantaine, mais il est toujours resté uniquement homme d'école*. » Après ce compte rendu de Pline, on peut croire à la lettre ce que rapporte Philostrate de l'inimitié entre les deux sophistes Favorin et Polémon, entretenue par la circonstance que des consuls et des fils de consuls prenaient parti tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre, ou de l'admiration pour le sophiste Adrien, telle que chevaliers et sénateurs, même ceux qui ne savaient pas le grec, se pressaient à l'Athénée, pour l'entendre \
Les grands effets de l'éloquence des sophistes, énergiquement appuyés des leçons de la chaire d'éloquence grecque à Uome, ne pouvaient rester sans influence, dans la partie instruite du monde romain, sur les tendances littéraires de la société, comme il appert assez clairement des
' Pline U". Jeune, Lettre.s,U, :J; Lehrs, Écrits popul., 184, etc. ' i'bilostrate, Vies des sophistes, I, 8; 11, 10, 5.
faibles restes qui se sont conservés de la littérature latine de toute la partie du deuxième siècle postérieure au règne d'Adrien. Peut-être aussi ces restes sont-ils si chétifs, par la raison même que nombre de Romains s'étaient alors laissé entraîner, par le charme éblouissant de la nouvelle prose grecque, à écrire en grec plutôt qu'en latin. Chez Marc-Aurèle, le choix de la première de ces deux langues a été déterminé, sans doute, par l'étude des œuvres originales de philosophes grecs; mais que Favorin, natif d'Arles, et Claude Élien, qui était Romain, ou du moins Itahen de Préneste, aient recherché la gloire de briller, comme écrivains de style, non pas dans leur idiome naturel, mais dans la langue grecque^, et qu'on les comptât effectivement parmi les sophistes grecs éminents, voilà bien un des symptômes les moins équivoques de l'influence des philosophes grecs sur les cercles littéraires du monde romain. Nous ne possédons de cette époque, en fait de prose latine, que les écrits de trois auteurs, dont l'un, Aulu-Gelle, n'ayant eu l'ambition d'offrir qu'un recueil de variétés savantes et divertissantes , était un érudit, méritant à peine le nom de littérateur ; et cependant l'élégance étudiée qui y règne , particulièrement dans la narration , semble bien trahir l'imitation de modèles grecs contemporains ; c'est que son grand ami Hérode, « cet homme célèbre pour les grâces de l'esprit et l'éloquence grecque, » avait publié des recueils, d'érudition semblables \
' Aulu-Gelle, IX, 2, 1. — Keil, Atticus, dans V Encyclopédie de Stuttgardt, I, 2100,
Note biographique sur Aulu-Gelle. — Voici, d'après M. FriedlaBuder^ lé cours probable de la vie, assez peu connue, de cet écrivain. Aulu-Gelle parait avoir vu le jour vers la fin du règne d'Adrien, entre les années 1 30 1)