LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
même contradictoires à bien des égards, l'une dans la littérature, l'autre dans les monuments, notamment dans les pierres portant des inscriptions. La littérature est principalement issue de cercles gagnés par l'incrédulité et l'indifférence, ou dans lesquels on s'appliquait à spiritualiser, à épurer et à transformer les croyances populaires, par la réflexion et l'interprétation. Les monuments, au contraire, proviennent, en grande partie du moins, des couches de la société le moins influencées par la littérature et les tendances qui y dominaient, d'un milieu dans lequel on n'éprouvait pas le besoin et l'on n'était souvent même pas en état de bien exprimer ses convictions en pareille matière; aussi témoignent-ils, en majeure partie, d'une croyance positive aux divinités du polythéisme, d'une foi exempte de doute ainsi que de subtilité, c'està-dire toute naïve et irréfléchie. En supposant que le monde moderne dut périr un jour, comme apéril'ancien, et que la postérité, après des siècles, cherchât à se faire une idée des rapports de la vie religieuse de notre temps, d'après des restes et de simples débris de la civilisation actuelle, à l'état de ruine, comme ce qui nous est resté de celle de l'antiquité, il est certain que la postérité recevrait de même, de restes fragmentaires de notre littérature, des impressions tout autres que des pierres tumulaires, des tables votives, ou de nos autres monuments d'église, et en partie des impressions qui se contrediraient aussi. Si, dans ce cas, on ne pourrait arriver à se faire une idée approximativement juste des rapports dont il s'agit qu'en utilisant les deux genres indiqués de* témoignages, qui se complètent mutuellement, cela doit être vrai aussi pour la période de l'antiquité qui nous occupe. Tandis que la littérature païenne de ce temps nous' révèle
l'activité des forces, qui, dans le sein du paganisme même, travaillaient à sa dissolution et à sa décçmposition, il s'exhale des monuments le souffle d'une foi qui sut résister, pendant des siècles, à toutes les influences destructives. Or, comme la littérature, païenne et chrétienne, de cette époque, a toujours été utilisée presque exclusivement, par les écrivains théologiques surtout, ou du moins, dans tous les cas, beaucoup plus largement que les monuments contemporains, pour déterminer la situation religieuse, il est arrivé que l'on n'a jamais prêté au côté de celle-ci, par nous mentionné le dernier, toute l'attention qu'il mérite.
Même dans l'usage de la littérature, on a subi T influence du préjugé, en s'attachant de préférence au côté irréligieux de celle-làj et ne considérant pas assez jusqu'à quel point non-seulement la foi, mais la superstition même est un besoin des masses ^ Ajoutons que même les sources litté* raires ne confirment qu'en petite partie l'opinion dominante^ d'après laquelle le paganisme aurait déjà été dans la plus profonde décadence et en pleine dissolution, à la naissance du christianisme.
Il est vrai qucj déjà dans le siècle qui précéda celle-ci, des auteurs latins et grecs se plaignaient beaucoup d'une diminution de la crainte de Dieu, d'incrédulité et d'indifférence religieuse ^ et imputaient expressément le déclin de la religion aux doctrines d'une sagesse en délire "*, propagées par les écoles des philosophes grecs. En effet^ il règne dans la littérature latine de cette époque, ainsi
1 Gibbou, History of décline, etc., ch. xv; éd. de 13âle, 1782, II, 294.
2 Marquardt, Manuel, IV, n. 480.
Horace, Odes, I, 34,