LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
que dans celle du premier siècle de notre ère, des tendances qui dévient de l'ancienne foi et lui sont même, en partie, directement hostiles. La nécessité de croyances populaires et d'une religion de l'État était, il est vrai, volontiers admise par la classe instruite, et cela par des raisons d'utilité, notamment en considération de la sauvagerie morale et du manque d'éducation des masses. Il est impossible, dit Strabon*, d'amener à la piété, à la sainteté et à la foi, par l''instruction philosophique, la masse des femmes et tout le bas-peuple ; il faut de pkis faire agir la crainte des dieux et, pour cela, des légendes et des histoires de miracles. Les hommes d'État de l'empire accentuaient particulièrement, en outre, que les contempteurs des dieux étaient des gens qui, à d'autres égards non plus, ne respectaient personne ^
L'expression de l'aveu que l'on vient de mentionner contenait toutefois, implicitement, celui qu'une grande partie des gens instruits ne croyaient pas avoir besoin de la foi populaire 1 dans sa forme traditionnelle, dont ils ne parlaient souvent, en effet, qu'avec indifférence, frivolité ou mépris. De plus, nous trouvons, même chez Lucrèce, l'expression passionnée d'un sentiment de haine pour la foi. Elle lui apparaissait comme un monstrueux fantôme, se dressant de la terre au ciel, et dont le pas lourd pressait la vie humaine contre terre, pendant que son visage menaçait, d'un air sinistre, duhaut des cieux, jusqu'à ce que le génie hardi d'un homme de la Grèce, Épicure, osât braver la terreur qu'il inspirait. Ce sage ouvrit largement les portes de l'immense domaine de la nature, poussa
' Ainsi Mécène, daus Diuii Casbiuii, LU, 3«.
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jusqu'à l'infini, bien au-delà des murs de flammes de ce monde, et rapporta de cette course à l'humanité, en signe de triomphe, la science des causes de l'être, renversant ainsi la foi, mais nous élevant nous-mêmes au ciel, par sa victoire. Il ne faudrait pas, d'après Lucrèce, que l'on crût s'engager, avec l'adoption de cette doctrine, dans les voies du sacrilège et de l'impiété, puisque c'était, au contraire, la foi qui avait conduit, souvent, à des actes impies et criminels. Le poëte rappelle, à ce sujet, commenj; Agamemnon avait sacrifié sa propre fille au courroux de Diane, et il termine son touchant récit de la mort de cette vierge innocente, offerte en holocauste à la déesse, par cette exclamation : « Voilà jusqu'à quelles abominations a pu pousser la foi ^ »
Mais il s'en fallait de beaucoup que toute l'école des épicuriens, ni surtout la généralité des personnes ayant reçu une éducation philosophique, prissent, vis-à-vis de la religion du peuple, une attitude aussi hostile que Lucrèce. Aucun système n'enseignait l'athéisme, dont les partisans ne paraissent guère avoir été nombreux, en aucun temps. Le scepticisme se bornait à contester que l'existence de la divinité puisse être prouvée; l'épicurisme enseignait la coexistence d'innombrables dieux, jouissant de la félicité éternelle, et ne faisait que nier leur sollicitude pour le monde et l'humanité; mais les épicuriens, pas plus que les sceptiques, ne s'excluaient du culte, par principe. La divinité peut, il est vrai, se passer de notre adoration, dit l'épicurien Philodème, mais il est conforme à notre nature de lui rendre cet hommage, par l'élévation de nos idées, d'abord et surtout, puis aussi
* Lucrèce, De rerum natura, I.