LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
en suivant, dans chaque cas, Tusage de nos pères *. En suivant la coutume, dit. le sceptique Sextus, nous affirmons qu'il y a des dieux, exerçant une providence, et nous les révérons'.
La grande majorité des personnes instruites qui, sans appartenir à une école déterminée^ étaient cependant en contact avec des influences philosophiques, directement ou indirectement, se montrait plus ou moins tolérante à l'égard de la foi du peuple, ces personnes fussent-elles imbues d'idées monothéistes, panthéistes ou fatalistes, qu'elles rendissent hommage à un polythéisme épuré, ou qu'elles eussent, enfin, perdu la foi traditionnelle, sans avoir pu en gagner une nouvelle.
Les opinions religieuses répandues dans la partie instruite du monde romain, hors des cercles philosophiques proprement dits, au premier siècle de notre ère, flottaient entre la foi à l'existence des dieux nationaux et une providence exercée par eux, fût-ce avec répudiation de toute la tradition légendaire, d'une part, et la négation absolue de ces dieux, de l'autre. Le premier de ces deux points de vue paraît avoir été celui de Tacite, par exemple ^ En parlant delà religion judaïque, il manifeste l'antipathie la plus prononcée pour tout ce qui tend à la négligence du culte héréditaire et au mépris des dieux. Il regardait ceux-ci non comme tle simples exécuteurs des lois d'un ordre
• Zeller, Philosophie des Grecs, III, 1, 398, 2 (en allemand).
' Ibidem, 2, 47, 2.
' l/auteur ne saurait reconnaître une approbation tacite du culte des Juifs et de celui des Germains dans ks deux passages {/fist., V, 5 et Germ., c. ix), où a cru la trouver Nipperdey, dont il admet parfaitement, toutefois, les appréciations (Tacite, Ann., 3, p. XIV-XVI) pour le reste.
cosmique immuable, mais comme ayant aussi, sur la marche des choses de ce monde, une action directe *, et croyait qu'ils avertissent, par des présages, des événements de l'avenir. Quintilien appartenait à la classe, certainement très-nombreuse, de ceux chez lesquels les idées du polythéisme, contractées par l'habitude et par l'éducation, étaient mêlées d'idées monothéistes, sans qu'ils éprouvassent le besoin, ou eussent le courage de s'appliquer à cette foi mixte avec l'énergie nécessaire pour y arriver à une clarté parfaite et à des convictions bien arrêtées ^ Chez lui, la croyance « aux dieux immortels » était déjà refoulée à l'arrière-plan par l'idée de la nature animée, de ce « Dieu père et créateur du monde »; mais sa foi dans une providence était ferme , et il paraît qu'il ne doutait pas non plus de la prédiction de l'avenir par des oracles et des signes. L'auteur le plus positif dans la négation de l'objet de la foi populaire est Pline l'Ancien. Ne croyant pouvoir passer, dans sa description de l'univers^ la question incessamment discutée de l'essence de la divinité , il a indiqué les formules par lesquelles on y répondait copimunément alors. Pour lui-même, Dieu et la nature étaient inséparables, la nature, cette mère de toutes choses qui s'était si souvent manifestée à l'homme dans le hasard; on pourrait donc être tenté de désigner ce dernier comme le dieu auquel sont dus la majeure partie des découvertes et des progrès de la civilisation ^ ; mais la raison portait à considérer comme la véritable
* Tacite, Hist., IV, 78 : Nec sine ope divina mutatis repente animis terga victores vertere.
' Babucke, De Quintiliani docirina (Regim. 1Ô66), p* 11-16.
=» Pline, Hist. nat, XXVII, 8 (avec les remarques de Sillig); XXXVII, 205; II, 12-27.