LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
SOUS le charme d'une lecture agréable, après la sieste, se polissant à Piaule, se gorgeant d'Accius, s'adoucissant aux vers de Lucrèce, ou s'enflammant d'Ennius *. Gomme il va presque sans dire, le petit nombre de talents poétiques que cette époque produisit se mouvaient dans la forme des auteurs anciens. Les poètes Annien et Jules Paul-, tous les deux amis d'Aulu-Gelle, étaient parfaitement versés dans la langue et la littérature anciennes, et le second un des hommes les plus érudits du temps ^ Il y avait encore un autre poëte érudit, alors célèbre et ami de Fronton, très-versé dans Plante et En ni us ^ Un petit échantillon, très-caractéristique" cependant, de la poésie affectant l'archaïsme, s'est conservé dans l'épitaphe, en vieux latin très-élégant, d'un certain M. Pomponius Bassulus, premier magistrat municipal d'Éclanum, composée par lui-même, avec beaucoup de mesure, daiis la manière de Plante *.
Cette révolution si radicale du goût en entraîna naturellement une autre, tout aussi complète, dans renseignement scolaire, et les poètes modernes furent ou entièrement éliminés de l'école, par les anciens^ ou tout au plus encore tolérés^ à côté d'eux. Il est probable qu'au temps de Quintilien on lisait déjà , dans beaucoup d'écoles , les. anciens concurremment avec les modernes; h l'épo-
' fronton, De fer. .d^s., éd. N, p. 224.
* « Homo in memoria nostra doclissimus », ou « vir bonus et icruQi liUeraruraque irapense doclus », comme l'appelle Aulu-Gelle.
' Aulu-Gelle, XIX, 8, 3.
* Mommsen, /. R. N., 1 137, Ilenzen, 5605. — Momniscn {Hermès, 111, 465), arguant de raisons historiques, croit Bassulus à peu près contemporain deTrajan, tandis que Ritschl, jugeant d'après le style, le regarde comme appartenant au ii^' siècle, peut-être même au iir.
que où Aulu-Gelle allait à l'école, Ennius était lu partout ^
C'étaient cependant toujours des poètes que l'on mettait aux mains de la jeunesse, lisait, expliquait et faisait apprendre par cœur, à l'école. Les œuvres des poètes n'étaient pas, pour la jeunesse d'alors, un accessoire dont elle s'occupait dans ses heures de loisir, pour se divertir ou procurer à l'esprit une jouissance immédiate, mais un objet d'étude. Il est difficile d'apprécier au juste les effets d'un enseignement qui faisait usage des œuvres des poètes nationaux, ainsi que de ceux d'un peuple auquel on tenait par les liens d'une proche parenté, comme du moyen d'éducation le plus profitable, et en faisait même presque la seule nourriture de l'esprit de la jeunesse. Il devait, nécessairement, remplir la mémoire de tournures et d'expressions poétiques, exciter vivement, par une foule d'images, le travail de l'imagination, développer de bonne heure le sentiment des beautés de la forme, ainsi que de l'art d'exposer, et faire de ces dispositions une seconde nature, pour des esprits impressionnables. Toujours est-il que l'effet de ces impressions, si abondamment reçues et si fortement imprimées à l'esprit, dans les années où il y est le plus ouvert, devait persister toute la vie durant.
Il faut ajouter la circonstance que les professeurs étaient quelquefois, peut-être même assez souvent, poètes euxmêmes, qu'ils pouvaient ainsi déterminer leurs élèves à s'essayer dans la poésie, et les guider dans leurs essais, ce qu'ils faisaient réellement. L'érudition et la poésie ne
* Aulu-Gelle, XVIII, 5,7: Quumque aliquot eorum qui aderant, « quadrupes equus » apud suum quisque grammaticum legisse se dicerent.