LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
ayant reçu une éducation philosophique n'avaient pris une attitude absolument hostile à la religion nationale. Et, bien que dans la littérature de ce temps, comme dans celle du dix-huitième siècle, les dispositions et les tendances hostiles à la foi prédominent, elles ne conservèrent, en aucun cas, leur empire au-delà de la limite du premier siècle de notre ère. De même que le flux des tendances antichrétiennes du siècle dernier baissa rapidement, après avoir atteint son maximum d'élévation, et fut suivi d'uu puissant reflux, qui entraîna, irrésistiblement aussi, une grande partie de la société instruite, de même nous voyons, dans le monde gréco-romain, après les tendances qui avaient prédominé dans la littérature du premier siècle, une forte réaction vers la foi positive prendre le dessus et s'emparer, là aussi, des mêmes cercles, ainsi que la foi dégénérer, sous des rapports multiples, en superstition grossière, soif de miracles, piétisme et mysticisme.
On trouve la meilleure preuve de ce besoin, ressenti par les gens instruits plus profondément et plus généralement que jamais, d'accorder la foi populaire avec une théologie plus pure, dans le développement imprimé, depuis la fin du premier siècle, par les platoniciens à la démonologie, également adoptée par les stoïciens, comme on vient de le faire remarquer, et éminemment caractéristique pour les tendances religieuses de cette époque. L'idée de ce royaume intermédiaire des démons, fondée sur d'antiques traditions remontant à Pythagore et jusqu'à Orphée, se développa dans un tel sens que, chez les philosophes croyants, les démons pouvaient être substitués aux dieux populaires dans tous les cas où l'on rapportait, de ces derniers, des choses que l'on trouvait
inconciliables avec l'idée pure de t)ieu, tout en ne voulant pas les nier simplement pour cela^ Bien que ce fût un domaine sur lequel Timagination pouvait se donner un libre cours, les platoniciens du deuxième siècle sont parfaitement d'accord, entre eux, sur tous les points essentiels de la démonologie, traitée par eux avec une prédilection marquée; c'est qu'évidemment cette doctrine avait déjà gagné, dans les cercles croyants du monde instruit, une espèce d'autorité dogmatique. Plutarque ^ dit : Ceux qui ont découvert l'existence d'une race de démons, tenant le milieu entre les hommes et les dieux, et les unissant mutuellement par une chaîne de communication, ont résolu par cette doctrine, qu'elle procède de l'école de Zoroastre ou d'Orphée, de l'Egypte ou de la Phrygie, des difficultés plus nombreuses et plus grandes que Platon par sa théorie de la matière. Dans l'idée de Plutarque, les trois genres inférieurs d'êtres de raison pouvaient, en se perfectionnant, avancer chacun au degré immédiatement supérieur, et s'élever ainsi, finalement, jusqu'au rang suprême : ainsi les âmes des meilleurs parmi les hommes pouvaient passer héros, les héros démons, et tels de ces derniers même dieux, comme Isis et Osiris^ Les démons occupent le dernier rang parmi les puissances, d'un ordre triple, qui sont les agents de la Providence. Le pouvoir suprême réside dans l'âme et la volonté de la divinité primitive, créatrice et ordonnatrice de l'univers depuis l'origine des temps; après elle, ce sont les dieux du ciel qui dirigent, en haut lieu^ le cours général des choses
»Zeller, 111,2, 12 2.
' Ibidem, 1, 157, etc. — Plutarque, Def. orac, c. x.
3 Plutarque, Romulus, c. xxix, 18; Def. orac, 1. c. ; Isis et ÔsiriSy
c. XXX.