‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 84 sur 241 · LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE

pratiques et sacrifices diurnes ou nocturnes, publics ou clandestins, gais ou lugubres : ainsi les démons égyptiens aiment les chants élégiaques, les grecs la danse, les barbares une musique bruyante. De là cette grande variété^ dans les formes des cultes divins, en divers pays : dans les processions, mystères, actes sacerdotaux^ prières des croyants offrant des sacrifices, les images et les attributs des dieux, la situation et les usages des temples, le sang et la couleur des animaux immolés comme victimes, tout cela ayant son importance, selon la coutume de chaque lieu ; et souvent des songes, des prophéties et des oracles nous apprennent que les divinités, c'est-à-dire les démons, sont en colère, par suite de quelque négligence, provenant d'incurie ou d'orgueil, dans le service de leur culte.

A Texception d'un très-petit nombre de mécréants qui nient Dieu, dit Maxime de Tyr^, tout le genre humain s'accorde dans la croyance à un Dieu, roi et père, ainsi qu'à des dieux multiples, ses enfants, associés à son règne : or ces derniers ne sont pas trente mille, comme a dit Hésiode, mais innombrables comme, au ciel, les natures des astres et, dans Féther, les existences vaporeuses des démons. Tantôt visibles, tantôt invisibles, ces êtres divins participent à la domination du Dieu suprême; ceux qui forment sa plus proche parenté se pressent, en quelque sorte comme ses locataires ou ses commensaux, auprès des portes de son palais, et lui servent de messagers; d'autres sont les serviteurs des précédents; d'autres, enfin, ont des rôles encore plus subalternes. Ainsi, une hiérarchie sans lacune d'êtres surhumains entretient la communion de l'humanité avec la divinité, et les sous-dieux

« Diss., XVII, 5 et 11. — Zollcr, III, 1, 187, de.

(les démons) font, en quelque sorte, l'office d'interprètes entre la faiblesse humaine et la splendeur divine*, ce Ce sont eux qui apparaissent aux hommes et leur parlent, vont et viennent au milieu d'eux, et leur prêtent l'assistance dont la nature humaine a toujours besoin de la part des dieux. Ils guérissent des maladies, conseillent dans la détresse, révèlent ce qui est caché, aident au travail et guident en route; les uns exercent dans les villes, les autres dans les fertiles campagnes, ceux-ci sur terre, d'autres sur mer; d'autres encore se comportent comme les génies protecteurs d'individus, et sont tels affreux, tels pleins de philanthropie, avec des préférences pour la vie civile ou pour la guerre : car, autant il y a de natures d'hommes, autant il existe aussi de natures de démons ou génies. A cette famille ^ appartiennent notamment aussi les âmes humaines séparées du corps, qui ne veulent pas renoncer, même dans la vie supérieure de l'autre monde, à leurs inclinations, ni à leurs occupations terrestres : ainsi Esculape continue toujours d'exercer la médecine, Hercule de faire des exploits de vigueur, Bacchus de s'exalter, Amphiloque de faire des prédictions, les Dioscures Castor et Pollux de naviguer en vrais marins, Minos de juger, et Achille de s'armer de toutes pièces. Maxime prétend avoir vu, de ses propres yeux, les Dioscures guider, avec des traits de lumière, partant des étoiles scintillantes qu'ils occupent au firmament, un navire fortement menacé par la tempête, et Esculape lui apparaître, non pas en songe, mais dans une veillée. On n'aura pas de peine, dès lors, à comprendre parfaitement que des

* Maxime de Tyr, Diss., XIV, 8. ■ •^/6id.,XV, 6,7.

adversaires du christianisme, tels que le platonicien Gelse, n'aient cru pouvoir trouver aucune différence entre les démons et les anges de la religion chrétienne et du judaïsme \

Ainsi la doctrine des démons mettait les dévots à même de maintenir debout la religion du peuple, dans toute son étendue, sans entrer en conflit avec les exigences de la raison, et même de la conserver dans le sens littéral, sans recourir, ce qui n'eût pas manqué d'effaroucher les croyants très-convaincus, à ces interprétations allégoriques, 'artificielles et forcées, dont usait le stoïcisme. Par ce détour, une grande partie du monde instruit revint à ces légendes et histoires merveilleuses, que la critique paraissait avoir écartées pour toujours, et qui, dans l'opinion de Strabon, n'étaient un besoin que pour les masses et pour le sexe féminin. La recherche, ainsi que la découverte d'une pareille transaction, entre la religion du peuple et une théologie plus rationnelle, fait supposer, comme on l'a dit, précisément dans le monde des gens pourvus d'instruction philosophique, l'existence d'un attachement aux anciens dieux aussi répandu qulndestructible, et un profond désir de retrouver, dans la religion positive du temps passé, une satisfaction que no procurait aucune abstraction, même la plus subUme.

C'est ce que confirme pleinement l'impression générale de la littérature grecque et latine du deuxième siècle, dans laquelle se reflète aussi l'état religieux de la partie instruite du monde d'alors. Parmi les auteurs latins, Juvénal et Pline le Jeune paraissent en général, ainsi que dans leurs opinions religieuses en particulier, s'être le plus

• Origùue, C. CeUum, V, •, ulc, p. 238.

rapprochés de la doctrine stoïcienne, supposition que corrobore, chez Pline, une très-grande foi aux songes et aux présages. De plus, nous savons de tous les deux qu'ils participaient au culte. Juvénal a, en accomplissement d'un vœu, offert une dédicace à Gérés Helvina, révérée dans sa ville natale, Aquinum*; Pline a fait construire deux temples. Tacite a lutté avec de graves doutes, sans que néanmoins, comme nous l'avons fait observer plus haut, ils eussent aliéné sa foi à la religion positive. La croyance puérile de Suétone aux présages et aux miracles ne permet guère de douter de la fermeté de sa croyance aux dieux. Chez Aulu-Gelle il y a lieu, d'après toutes les tendances de son esprit et celle des maîtres sous lesquels il étudia en Grèce , d'admettre pour le moins comme vraisemblable, en matière de foi aussi, la persistance rigide d'un conservateur dans son attachement à la tradition; on peut même l'admettre avec certitude chez Fronton qui, pendant une maladie de Faustine , ne manquait pas d'adresser chaque matin ses prières aux dieux % desquels il solUcita et obtint aussi des inspirations^ dans ses songes, pour guérir de la goutte. Les contemplations de Marc- Aurèle respirent l'esprit de la véritable piété ; le souffle béat d'une foi mystique se fait partout sentir dans les écrits d'Apulée, et Élien s'appliquait à faire également, avec ses propres œuvres, de la propagande en faveur de son orthodoxie, affolée de miracles et alliée à une haine très-passionnée pour l'incrédulité.

C'est toutefois la littérature grecque du deuxième siècle, qui porte, bien plus encore que la littérature latine, le ca-

» Mommsen, i. a. N., 4312.

2 Fronton, ad Marcum Cœsarem, V, 25 (40); éd. Naber, p. 83;

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