‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 88 sur 241 · LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE

Sylla, pour avoir détruit le temple de Minerve à Alalcomènes, fut dévoré lentement par les vers, « d'autres disent par les poux », qui sortaient partout de son corps *; comment enfin un sculpteur, u ne regardant qu'au bénéfice et n'ayant pas d'yeux pour la piété, exécuta une image divine plus mal qu'il n'aurait dû, d'après le prix qui lui avait été payé, et ne livra qu'une statue chétive, en marbre de mauvaise qualité, péché pour lequel il fut ensuite puni dans son corps, afin de servir d'exemple et d'avertissement, pour tout le monde, de ne plus jamais rien tenter de semblable ni rechercher de profits pareils \ »

Si, par les écrits d'Élien, nous apprenons à connaître l'exagération extrême de l'orthodoxie païenne, dans ce qu'elle avait de plus inflexible et pouvait, en effet, comporter de zèle et d'ardeur, nous avons aussi dans les confessions d'un homme, rangé par ses contemporains et par la postérité parmi les premiers génies de son temps, dans celles du rhéteur P. iElius Aristide, un témoignage remarquable du degré d'intensité auquel pouvait se monter alors, sous l'influence de circonstances particulières, l'exaltation religieuse. Aristide ^ né vers l'an 117, à Adrianes, en Bithynie, d'une famille aristocratique et riche, fils d'un prêtre de Jupiter, maladif et, suivant un auteur, même épileptique depuis son jeune âge, s'appliqua de bonne heure aux études avec passion. L'irritabilité nerveuse de cette nature si délicate fut entretenue et

• Elien, fr. 53.

» Ibid., 62.

> Encyclopédie de Stuttgardt, V, 340. — Welcker, Écrits divers, III, 89 à l6o [Incubation, Aristide le rhéteur). Pour les dates, on a suivi la Chronologie de la vie du rhéteur Elius Aristide, par Waddington, dans les Mémoires de V Institut, XX VI (i8ô7), p. 203, etc.

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surexcitée au plus haut degré, tant par des exc(>s de travail que par les émotions inséparables de la profession de sophiste, plus propre en même temps que toute autre à développer, au plus haut points l'ambition et la vanité, toutes les deux innées chez lui. En automne 144, il fut pris d'une maladie, avec laquelle il se traîna dix-sept ans, et sur laquelle il a laissé les rapports les plus détaillés, dans ses Saintes oraisons^ composées en 175, longtemps après le rétablissement de sa santé. C'est aussi dans le cours de cette maladie que se développa sa piété mystique qui, avec le temps, se concentra dans une vénération de plus en plus exclusive pour le dieu de la médecine, Esculape, devant Tirnage duquel les autres dieux rentrèrent, pour lui, de plus en plus dans l'ombre. Gomme, pour trouver sa guérison, il n'avait, pendant des années, pas cessé de fréquenter les temples et de converser avec les prêtres de ce dieu, toutes ses pensées arrivèrent, peu à peu, à converger vers ce centre, dans ses songes comme lorsqu'il était éveillé; car, d'après la croyance générale, le dieu conseillait, par des inspirations données en songe, ceux qui^ implorant son secours, venaient dormir dans son temple, et depuis lors l'existence d'Aristide ne fit plus que tourner autour de ses songes, que le dieu lui avait ordonné de consigner tous. Il considérait comme un devoir sacré l'accomplissement de cet ordre, et, quand il se sentait trop faible pour écrire, il dictait ^ Il ne manquait pas, cela va sans dire, de suivre toutes les prescriptions qu'il croyait avoir été faites dans ces songes, fussent-elles insensées, ce qui, probablement, empira souvent beaucoup son état; il

' Welcker, 1. c.,p. 139, etc.

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avoue même que sa faiblesse avait toujours augmenté avec le temps ^ Il se trouvait quelquefois, ni dormant ni réveillé, dans un état mitoyen, avec une espèce de sensation de l'approche du dieu ; ses cheveux se hérissaient alors, ses yeux se remplissaient de larmes de bonheur, et il sentait son cœur se gonfler d'orgueil : bref il se voyait dans un état que personne ne saurait décrire, que les initiés seuls, d'après lui, comprennent et connaissent^ Le dieu lui prédit aussi que sa maladie durerait dix sept ans, mais qu'il serait sauvé par la grâce divine, et il lui ordonna en même temps de se baigner dans le fleuve, au milieu de l'hiver, par le vent du nord et la gelée. Or, après le bain, il se trouva merveilleusement soulagé, c( par une température égale et douce, qui n'avait rien d'artificiel et qui lui rendit des forces, en réchauffant tout son corps : c'était un sentiment de bienôtre ineffable dans lequel tout s'effaçait devant le plaisir du moment, et il ne voyait plus rien d'autre, tout en ayant les yeux ouverts, tellement il se sentait près du dieu'. » .

Bien que les extases d'Aristide se lient intimement à l'exaltation de son orgueil, et que celle-ci forme essentiellement le fond de la disposition qui les produisait, non l'absorption dans les choses divines, ses rapports n'en rappellent pas moins, à maint égard, les confessions de piétistes chrétiens, tant par l'observation constante de sa personne, l'exaltation de celle-ci et les illusions dont il se nourrissait, que par la conscience d'a-

* Welcker, l.c.,p. 153.

' Aristide, Ora^,XXlV, p. 298, JeW).

3 Ibidem^ p. 269.

voir été jugé digne d'une grâce toute spéciale, et d'être un élude la divinité, comme aussi par la présomption spirituelle qui devait nécessairement en résulter. Dans un songe, il vit l'image du dieu avec trois têtes et ayant tout le reste du corps enveloppé de flammes. Le dieu, ayant fait signe de sortir à tous ses autres adorateurs, venus pour lui adresser leurs prières, dit à Aristide de rester. Celuici tombant en extase : «Dieu unique !s'écria-t-il. C'est toi que j'appelle, repartit le dieu. 0 Esculape, mon seigneur, ajoute Aristide, cette parole vaut bien plus que toute la vie humaine ; toute ma maladie, toute ma reconnaissance sont peu de chose à côté de cela, qui fait que je puis aussi ce que je veux \ » a Moi aussi, » dit-il dans un autre passage, « j e me suis trouvé au nombre de ceux qui, par la grâce du dieu, ont été gratifiés, non deux fois seulement, mais bien des fois, sous des formes diverses, d'une vie nouvelle, et qui, pour cette raison, regardent la maladie comme une chose salutaire. » Il n'eût pas voulu échanger les faveurs que lui avait accordées le dieu contre tout ce que les hommes sont convenus d'appeler leur félicité ^ La conviction d'Aristide, d'être au nombre des élus, était connexe avec sa propension à reconnaître partout la main de la divinité, et avec sa manie de voir des conjonctures providentielles et des miracles jusque dans les événements les plus simples de la vie quotidienne. Il croyait chacun de ses pas guidé par le dieu, qui ne cessait de l'appeler, de l'envoyer çà et là, ou de le retenir, dont il recevait des ordres et des commissions, ou qui lui faisait des défenses. Lors du tremblement de terre qui détruisit

Aristide, Ora^.,XXVI, p. 333.

Ibidem, XLII, p. 520.

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