LIVRE XI. LA SITUATION RELIGIEUSE
Smyrne, ce fut, écrivit-il aux deux empereurs, le dieu qui le poussa à sortir delà ville et le mit en lieu de sûreté ^ Ce fut le dieu qui sauva mainte et mainte fois, contre toute attente, une fois également d'une maladie, Philoumène, la vieille nourrice d'Aristide, que celui-ci chérissait par-dessus tout \ Une autre Philoumène, fille de sa sœur de lait Callityque, étant morte, un songe lui révéla qu'elle avait donné son âme et son corps pour sa vie àlui\ Le frère de la défunte, Hermias, « avait aussi failli mourir pour lui, » le fait étant que ce jeune homme, le plus chéri de ses pupilles, était mort, ainsi qu'Aristide l'apprit plus tard, le jour même où, déjà revenu de sa maladie de dix-sept ans, en 162, il se relevait luimême d'une atteinte de la grande épidémie que l'armée de Vérus communiqua, postérieurement, à l'Occident aussi \ (( Aiubi, » dit Aristide, « j'eus le temps écoulé jusque-là comme un présent des dieux, et reçus ensuite, par le secours divin, une vie nouvelle, comme une espèce d'équivalent de cette autre vie qui s'éteignait. » A cette époque, « le sauveur (Esculape) et sa patronne Minerve l'avaient visiblement secouru **; » la déesse lui était apparue telle que l'offrait aux regards émerveillés la statue de Phidias; une douce senteur s'exhalait de son égide ; lui seul la vit et appela, pour leur en faire part, deux amis présents et sa nourrice^ qui crurent qu'il délirait, jusqu'à ce que la vertu émanant de la déesse les toucha également, et qu'ils
• Welckcr, 1. c, p. 133 et 129.
» Aristide, Orat., XXI II, p. 290.
^Ibidem, XXVII, p. 361 et 352.
* Waddinglon, p. 249, etc.
^ Aristide, Orat., XXVI, p. 323.
i8r> CIVILISATION ET MŒURS ROMAINES.
entendirent eux-mêmes les discours qu'il avait entendus de sa bouche ^
Des moines qui, au moyen âge, lurent les oraisons d'Aristide n'ont, eux-mêmes, pu s'empêcher d'exprimer çà et là, dans des notes marginales, leur déplaisir en présence de la sottise , de là folie même de cet homme (( qui encore avait la réputation d'un sage, » et ne s'en complaisait pas moins dans des lubies aussi puériles ^
Le fait d'une telle réaction de la religion contre les influences de la critique et de la philosophie, d'une restauration aussi complète de la croyance positive aux dieux , dans la conscfence des gens instruits même , ainsi que le prouvent les phénomènes décrits ci-dessus et d'autres qu'il nous reste à mentionner, ce fait montre assez que les plaintes, au sujet dû déclin supposé de la foi, n'étaient occasionnées que par l'action toute superficielle de courants temporaires, bornée à certains domaines, puis refoulée par l'action plus forte d'un puissant courant contraire. En effet, rien ne tend à prouver que les dispositions et tendances hostiles à la religion se soient jamais , même au temps de leur plus grande force, répandues en dehors des cercles étroitement limités du monde instruit. Il y a même toute apparence qu^elles ne pénétrèrent guère plus dans les masses que la littérature, opposée au christianisme, du dix-huitième siècle n'a exercé, à tout prendre, une
' Aristide, Oral.., XXIV, p. 300.
2 Welcker, 1. c, p. 116, 35.