LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
d'un monde de dieux, les rapports pleins de mesure et de confiance, voire même très-exactement réglés, des croyants avec la divinité, la facilité générale d'accès et la simplicité sans prétention, ainsi que la solennité sereine du service divin, qui nous frappent comme le propre de la foi et du culte des Grecs et des Romains. Néanmoins, les croyants de l'antiquité grecque et romaine n'ont, en aucun temps, vu dans ces contrastes intimes, si profonds, un obstacle absolu à toute fusion. On sait, en effet, que des éléments orientaux se sont introduits, de très-bonne heure, dans la religion grecque, et ont pénétré aussi, depuis la deuxième guerre punique au moins, dans celle des Romains. Or, si tel avait été déjà l'eifet d'un contact superficiel des nations, à plus forte raison l'union intime et la fusion de celles-ci, dans l'universalité de l'empire romain, devaient-elles, sans aucune altération dans la nature et la vigueur de la foi, avoir, môme nécessairement, pour conséquence la promiscuité des dieux, dans la plus large acception du mot. Le monde des dieux était depuis le commencement, et resta jusqu'aux derniers temps du paganisme, pour ses fidèles, un domaine qui, ne leur étant pas connu par une révélation, eut toujours pour eux un sens très-vagi^e, et la croyance qu'il pouvait embrasser conjointement les figures et les phénomènes les plus divers, était d'autant plus naturelle que la faculté de revêtir une forme quelconque constituait précisément, à leurs yeux, un des attributs essentiels de la di-vinité. A ce besoin d'expansion infinie du polythéisme antique, se joignait la tendance à rechercher, ainsi que la prétention de retrouver dans les divinités de l'étranger celles de la patrie. Cette tendance, déjà si prodigieusement accentuée chez Hérodote, avait pris, sur les âmes pieuses des croyants, un empire tellement absolu qu'elle ne leur
permit d'apercevoir, dans les différentes religions, que les côtés réellement pareils ou semblables, et qu'elle les rendit complètement aveugles pour les disparités les plus frappantes et les contrastes les plus vifs.
S'il a été, de tout temps, dans l'esprit du polythéisme antique-de chercher aussi dans les cultes des nations étrangères de quoi compléter les lacunes d'une théologie nationale encore imparfaite; si en Grèce, comme à Rome, des cultes complètement hétérogènes ont trouvé accueil, à des époques pour lesquelles il ne saurait pas même être question d'un affaiblissement de la foi : la cause de la plus grande rareté de ces emprunts, dans les temps antérieurs de l'antiquité, ne tient évidemment pas à la foi plus ferme de ces temps-là dans la religion nationale, mais à Tétat moins développé des relations internationales. Plus cellesci se développèrent, plus on vit aussi augmenter et se multiplier les échanges entre les cultes.
Avec l'établissement de la domination universelle de Rome, l'antiquité et le polythéisme, qui lui était propre, entrèrent dans leur dernière phase. Un mouvement incessant de voyages et de migrations, pendant des siècles, tout ce va et vient, ce flux et ce rellux continuel des habitants d'un aussi vaste corps de domination, ne pouvait manquer d'entraîner un mélange et une promiscuité sans exemple de peuples et de races, partant aussi de religions et de cultes. De la Tamise à l'Atlas, de la mer Atlantique à l'Euphrate demeuraient aussi, maintenant, dans toutes les provinces, des adorateurs d'Isis et d'Osiris, de Baal, d'Astarté, de Mithras, faisant de la propagande pour leurs dieux, de propos délibéré ou par leur exemple; et c'est ainsi que ces divinités et d'autres encore, d'origine asiatique et personnifiant également les forces naturelles, ga-