LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
les mystères et les pratiques du culte des barbares et des Hellènes, un argument d'un grand poids en faveur de sa vérité \ Isis et Osiris sont des puissances ayant le génie du bien, Typhon est le génie du mal : voilà une conviction générale, un point sur lequel tout le monde est d'accord ; tandis que, sur la question de savoir quelle est l'essence propre et intime de ces divinités, les spéculations théologiques ont conduit aux résultats les plus divers. Les uns déclaraient avoir reconnu dans Osiris le Nil, d'autres le principe de rhdmidité en général, d'autres le dieu Bacchus, d'autres encore le monde lunaire, le foyer de la lumière sereine, humectante et fécondante. Aucune de ces interprétations ne tombait juste dans l'opinion de Plutarque, mais il y avait chance d'arriver à la vérité, en les combinant toutes ^ Les énigmes de la théologie égyptienne, que lui semblaient figurer les rangées de sphinx devant les temples ', ne le décourageaient pas; elles ne faisaient que l'exciter davantage à la recherche de leur sens véritable. Il conseille d'apporter à celle-ci un esprit pieux en même temps que philosophique, rien n'étant plus agréable à la divinité que le succès dans cette application à la recherche de sa véritable essence. Il arriva ainsi à se familiariser avec les légendes égyptiennes les plus répulsives * et les pratiques les plus bizarres de ce peuple, notamment avec le culte des animaux '. Il sait même découvrir des analogies avec le culte grec dans les fêtes funèbres", et une symbolique profonde dans la forme et les
' Plutarque, De Is, et Os ^ 31 à 45. ' Ibukm, 9.
^ Ibidem, il.
* Ibidem, 55.
• Ibidem, 71 à?:..
« Ibidem, (i9.
ornements du sistre, instrument métallique de percussion très-usité dans les cérémonies religieuses de l'Egypte *. Toutefois, cette tendance à s*absorber dans les monstruosités des croyances et du culte de cette contrée n'a pas exercé la moindre influence sur le sentiment de Plutarque à l'égard des divinités nationales, dont les personnalités restèrent pour lui non-seulement aussi vivantes, mais entièrement les mêmes qu'auparavant. La foi qu'il leur gardait différait, il est vrai, de celle d'Hérodote, mais n'était, sans doute, guère "moins robuste, ni moins profonde.
Or si, dans la conscience des hommes les plus instruits, les dieux étrangers pouvaient trouver place à côté des indigènes, sans faire tort à la foi en ces derniers, ni la transformer, à bien plus forte raison devait-il en être de même pour les masses, qui ne sentaient même pas ce qu'il y avait de choquant dans l'adoration parallèle ou simultanée des divinités les plus hétérogènes. La vitalité des anciens dieux gréco-romains avait quelque chose de si indestructible que leurs formes parvenaient toujours à se dégager de nouveau des nuages du mélange tendant à les éclipser, et que leur personnalité ne souffrit aucune atteinte. La foi en ces dieux avait de si profondes attaches dans les âmes, par la raison même qu'elle tenait par tant de racines au culte de l'État, à l'art, à la poésie, à l'école, à toute la civilisation en un mot, avec laquelle elle s'était identifiée, et de laquelle elle ne cessait de tirer de nouveaux aliments. La multitude, dit par exemple Pausanias % croit ce qu'elle a entendu, depuis l'enfance, dans les chœurs
' Plutarque, De Is. et Os., 03.
2 Pausanias, I, 3, 2.