LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
Grannus de Fi^lsace et des pays rhénans était pour les Romains un Apollon; Bélutucader et Cocide du comté actuel de Cumberland, Leherennus et Albiorix de la France méridionale, comme beaucoup d'autres dieux locaux, étaient pour eux Mars; Atécine ou Adégine de Turobrige, dans le midi de l'Espagne, Proserpine ^; Sulis, révérée près des bains de Bath, Minerve, la déesse Abnoba de la Forêt-Noire, Diane, et ainsi de suite. Gomment aussi, d'ailleurs, ces divinités celtiques eussent-elles pu être identifiées avec les dieux gréco-romains, si ces derniers avaient déjà cessé d'être, pour les croyants, des personnalités réelles et pleines de vie?
Gependant, la foi n'avait pas seulement le pouvoir d'opérer l'assimilation de divinités hétéroclites, mais aussi celui d'en créer de nouvelles, et cette productivité constitue la preuve la plus certaine du fait que la première n'avait encore rien perdu de sa vigueur et de sa vitalité. Ne concevant pas comme un tout unique cette perpétuelle action divine que l'on sent, jour par jour et heure par heure, à chaque pas, mais éprouvant le besoin de résoudre en individualités sans nombre la divinité infinie, elle avait toujours encore roccasion d'ériger en personnalités divines toute sorte de phénomènes et d'effets considérables, ayant une grande influence sur la vie humaine. La croyance à une déesse du blé, Annone, et le culte de celle-ci ne semblent pasi remonter au-delà de la première époque de l'empire', mais particulièrement appartenir au temps oii l'existence et la sûreté de la ville éternelle dépendaient de la régularité et de l'abondance des arrivages de grains d' outre-mer.
' llubncr, c. i. l., If, 462.
» Prolier, Mythologie romaine, 621, etc.
Il fallait la sollicitude d'une divinité pour faire confluer ces immenses approvisionnements en Afrique et en Egypte^ les expédier sûrement de l'autre côté de la mer, en amasser des montagnes dans les magasins de Rome, et procurer ainsi, année par année, le pain quotidien à la population d'une ville dont les habitants se comptaient par centaines de mille. Sainte Annone a été certainement invoquée dans mainte prière, avec le plus de ferveur par ceux qu'occupaient et faisaient vivre, à Rome, l'administration très-étendue des céréales et les industries qui s'y rapportaient, dans les provinces, le commerce des grains même. Un vœu à sainte Annone, provenant d'un mesureur nommé à vie de la très-vénérable corporation de la boulangerie fine, a été retrouvé à Rome\ D'après une inscription de Rusicade (Philippeville), port d'exportation de la Numidie, qui était très-riche en grains, un homme riche y fit ériger deux statues vouées l'une « au génie de notre ville natale», l'autre «a l'Annone de la ville sainte (de Rome)*)). C'est surtout l'antique croyance des Romains aux génies qui déterminait une multiplication continuelle et indéfinie de divinités; et ce dernier fait est déjà une preuve suffisante de la vive persistance de cette croyance, partant aussi de la religion en général. L'esprit dont les vues formaient la base de celle-ci continuait toujours à peupler la nature et à remplir l'existence d'un nombre infini de puissances divines, actives et conservatrices, génératrices et vivifiantes,- secourables ettutélaires, à savoir de génies. Chaque individu, chaque famille avait
• Orelli, 1810,
2 Henzen, 5320. — Preller, Mythologie romaine, 622, 3. —0. Hirschfeld, PMloL, XXIX, 75, 113.