LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
son génie, de même chaque ville et chaque province ; les légions, les cohortes, les centuries avaient les leurs, tout comme les collèges, les corporations de métiers et toutes les autres associations. Il n'y avait pas d'espace que ne peuplât cet esprit de piété, qui voyait ce partout la trace d'un dieu », dans les fontaines, les montagnes, les solitudes*, comme dans les marchés, les palais, les magasins, les bains, les archives et les théâtres. Aussi, quiconque hantait ces lieux ne manquait pas d'y faire sa dévotion au génie tutélaire {tutela), « dieu ou déesse^ ».
C'était une conséquence de rigueur de la transformation de la république en monarchie impériale que le génie de l'empereur régnant eût sa place à côté de celui du peuple romain, génie révéré depuis les temps les plus anciens. Cela paraissait si naturel et si nécessaire qu'Auguste n'hésita pas à se faire lui-même l'ordonnateur de ce culte à Rome. Or comme, dans la croyance du peuple, l'idée du génie impérial, révéré en sa qualité de dieu tutélaire de l'empire, se confondait avec la personne même de l'empereur, c'est l'empereur lui-même qui, dans ce cas, devenait le dieu tutélaire et ordonnateur. Le culte des empereurs vivants, comme celui des empereurs déifiés après leur mort, est dérivé de la manière de voir de l'antiquité en général, où l'on ne voyait pas la divinité et l'humanité séparées par un abîme sans fond, mais rapprochées par l'intermédiaire d'une chaîne de transitions, tant on y était porté à regarder comme un être supérieur toute personnalité qui s'élevait, en apparence ou en réalité, au-dessus du niveau ordinaire de l'humanité. On ne saurait ainsi
* Genio devii (Moguntia;). Henzen, 6823.
* Preller, Mylhologie romaine, 666, etc.
méconnaître même dans ces cultes, quelque large abus qu'en ait fait généralement, avec pleine conscience, Thypocrisie du servilisme, la manifestation d'un esprit religieux, vivace et créateur. Même en dehors du culte des empereurs, il y a eu, à cette époque, des exemples de la déification d'autres hommes, au sujet desquels il n'est pas permis de douter de la sincérité ni de la bonne foi dans l'intention qui la dicta. Les Garpocratiens, secte gnostique de la première partie du deuxième siècle, laquelle révérait Jésus à côté des philosophes grecs, comme un modèle de la plus haute purification de l'homme, ont élevé à Céphalonie un temple au fils du fondateur de la secte, Epiphane, après sa mort, à l'âge de dix-sept ans ^ Si des personnes de tout âge et de tout sexe, de toutes les conditions et de toutes les classes, rendirent des honneurs divins à l'empereur Marc-Aurèle, non-seulement après, mais dès avant sa mort, et quiconque n'avait pas son image dans sa maison passait pour impie, si la place de sa statue, dans bien des maisons, était entre les pénates, encore au temps de Dioclétien, et l'on citait beaucoup de prédictions confirmées par le succès, dont on se croyait redevable à des révélations faites par lui en songe à des visionnaires ^, il ne peut y avoir de doute sur le fait que cet empereur, plein de bonté et de mansuétude, ainsi que chéri de tous, était réellement devenu comme un dieu pour le peuple. Alexandre Sévère aussi révérait dans sa chapelle domestique^ où il avait l'habitude de célébrer chaque matin l'office divin, outre a les âmes des saints », parmi lesquels doivent avoir figuré Apollonius de Tyane,
' Gieseler, Manuel d'ÉistûiiB ecclésiastique^ 4»^ éd., 1, 1, 190 (enallem. 2 Vie de Marc-Antonirii ch. xvm.