LIVRE VI. — LES SPECTACLES
échelle. Le cirque avait été changé en forêt, au moyen d'arbres plantés ou fichés en terre. On y introduisit des milliers d'autruches, de cerfs, de sangliers, de moutons sauvages, d'antilopes et d'autres animaux à ramure, avec tout ce qu'il avait été possible de trouver et de nourrir de gibier des autres espèces; puis, on laissa entrer le peuple, et Ton permit à chacun d'en prendre et d'en garder autant qu'il pourrait en saisir ' .
Il est à peine besoin de dire que les grandes fêtes, célébrées avec une magnificence inaccoutumée , faisaient affluer vers les lieux où se tenaient les spectacles, non-seulement toute la population de Piome, mais, en outre, des masses d'étrangers, venus de près et de loin. Déjà sous la république, les spectacles réunissaient dans la métropole une grande partie de la population de l'Italie ^ et des curieux de tous les pays, depuis que Rome était devenue le centre du monde ^. Aux jeux par lesquels fut célébré le triomphe de Jules César, l'affluence des étrangers fut telle qu'il fallut les loger, pour la plupart, sous des baraques et des tentes, dressées dans les rues, et que nombre d'hommes, entre autres deux sénateurs, périrent écrasés par la foule "*. Auguste, lors des grands spectacles donnés par lui, avait soin d'établir des postes armés sur divers points de la ville, pour empêcher les vols avec effraction et le brigandage dans les rues désertes^. A la représentation d'un combat naval, ordonnée par lui, on vit, comme dit Ovide^, ac-
1 Hist. Aug., Les trois Gordiens, chap. iii ; Prohus, chap. xix. - Cicéron, Verr., I, 18, 54 : Frequentia totiiis Italiee comitiorum lutlorum censendive causa.
:•' Dion Cassius, LXXVIII, 26.
4 Suétone, César, chap. xxxix.
^ Le même, Auguste, chap. xliii.
*^ Art d'aimer, I, 173.
courir les hommes et les femmes de l'Orient et de l'Occident. Rome devenait, dans ces circonstances, un lieu de rendez-vous pour le monde entier. Dans une description poétique des spectacles donnés lors de la fête d'inauguration de l'amphithéâtre Flavien par Domitien, on dit qu'il n'était pas un peuple, étranger ou barbare, qui n'eût fourni son contingent dé spectateurs. On y voyait le laboureur venu du pied des Balkans, le Sarmate nourri de lait de cavale, l'habitant de la région des sources du Nil et l'hôte des bords de l'Océan. A côté de Sabéens et d'Arabes figuraient des Sicambres, les cheveux noués en chignon sur le sommet de la tête, et des nègres à laine crépue. Leurs idiomes si divers se confondaient dans l'unanimité du cri par lequel tous saluaient l'empereur comme le père de la patrie ^ .
On voit, d'après cela, qneh moyens prodigieux on déployait pour l'amusement de la population de Uome. Il est vrai que cette population était blasée sur les grandeurs comme nulle autre ne le fut jamais. Les générations d'alors n'avaient pas oublié que, par ce même cirque, dans une longue suite de processions triomphales, depuis des siècles, les rois vaincus des pays les plus lointains avaient été promenés comme sujets de Rome, les richesses du monde entier, exhibées comme la propriété du peuple roi. A lui était échu l'héritage de ce grand passé, le monde continuait à lui obéir, les prodiges lui étaient familiers, tous les jours il voyait des choses qui pouvaient paraître incroyables, et le plus grand des prodiges de l'ancien et du nouveau monde, la ville éternelle, ne Tavaitil pas constamment sous les yeux. Cependant, l'effet pro-
^ Livre des spectacles, 2.
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duit par les spectacles ne devait pas toucher les masses seules, qu'ils avaient pour premier but d'amuser. Qui aurait pu résister à des impressions capables de surexciter, d'égarer et d'enivrer les sens, ainsi que de lâcher le frein aux passions à un si haut degré ? Elles remplissaient l'atmosphère de la vie intellectuelle, à Rome, d'une contagion dont les avantages d'une haute culture de l'esprit, d'une condition sociale privilégiée même, étaient impuissants à neutraliser les influences, auxquelles le beau sexe aussi n'était que trop accessible. On respirait l'intérêt passionné pour les jeux du cirque , de la scène et de l'arène , en quelque sorte avec l'air dans lequel on vivait; c'était l'une des maladies propres à la grande ville et dont le principe y était déjà, pour ainsi dire, inoculé à l'enfant dans le ventre de sa mère^ Mais, quelque pernicieux que fussent en général les effets que l'on pouvait attribuer à l'influence des spectacles sur la moralité des classes supérieures mêmes, il n'en est pas moins difficile, cela se comprend, pour ne pas dire impossible, de tes spécifier. Mais, il importe de mentionner ici un fait qui parle assez haut , il faut en convenir, pour faire reconnaître très- clairement jusqu'où pouvait aller cette influence démoralisante; nous voulons parler de la participation directe, comme acteurs, d'hommes et même de femmes de la noblesse , ainsi que de plusieurs empereurs, aux jeux du théâtre, de l'arène et du cirque. Il est vrai que divers mobiles concouraient à rendre possible une pareille déviation de la règle traditionnelle des bonnes mœurs et des lois : l'appauvrissement et la dégradation d'une partie des classes supérieures, notamment, ainsi que la contrainte exercée sur les esprits par certains empe-
1 Tacite, Dialogue des orateurs, chap. xxix.
reurs; mais ces causes ne suffisent pas pour expliquer complètement ce phénomène inouï; et déjà la part active que les empereurs prenaient aux représentations prouve surabondamment qu'il y avait, jusque dans les sphères les plus élevées de la société, pour les jeux, une passion dégénérée en véritable manie, qui ne se laissait arrêter par , aucune des barrières que lui opposaient les anciennes mœurs et les lois. Si plusieurs empereurs ne mirent pas seulement leur amour-propre à se distinguer dans les arts delà scène, de la danse, de la musique, de l'hippodrome et de la gladiature, mais se complurent même à faire admirer, en petit comité comme en public, la virtuosité qu'ils y avaient acquise; si Néron parcourut la Grèce comme un artiste de profession, si Commode transféra son domicile du palais à l'école des gladiateurs, si Caracalla n'eut pas honte de faire lui-même publiquement, en livrée bleue, le cocher au cirque, il ne saurait évidemment plus rester le moindre doute sur ce fait que même des personnes de la plus haute naissance étaient poussées à se ravaler ainsi par des mobiles tous empreints du caractère d'une passion irrésistible.
Il est vrai que, déjà sous Auguste, la gladiature était, ! assez souvent , la dernière ressource pour les libertins rui- \ nés des deux ordres supérieurs ^ ; cependant il est certain qu'une dégradation pareille était encore , alors , une excentricité beaucoup plus rare chez les membres du premier ordre que chez ceux du deuxième. Ce n'est aussi qu'exceptionnellement qu'il y eut, de la part des empereurs.
» Horace, Épîtres, I, 8, 36. — Properce, IV, 8, 25. — Sénèque, Lettres, 87, 9; 99, 13. — Tacite, Annales, XIV, 14 : {Nero) nobilium familiaruin posleros egestate vénales in scenam deduxit. — Voir aussi la satire VIII (183) de Juvénal, qui décrit les mœurs du temps de Néron.