LIVRE YI. — LES SPECTACLES
procureurs de leur permettre de se produire. Sous le règne de Tibère, alors que les jeux étaient rares, Sénèque entendit un myrmillon se plaindre d'être condamné à perdre ainsi ses plus belles années K Les gladiateurs avaient leur point d'honneur professionnel; ils regardaient comme une honte de combattre avec des collègues reconnus moins forts qu'eux 2. Une bravoure sauvage et la certitude que l'attachement à la vie était le dernier de leurs titres à la pitié des spectateurs, les remplissaient d'un souverain mépris de la mort^ Les blessures les plus graves ne leur arrachaient pas le moindre cri^. Épuisés par la perte de leur sang, ils faisaient encore demander à leurs maîtres s'ils devaient cesser le combat ou mourir^; les moins braves même savaient garder une certaine dignité en succombant^. Employés parles chefs de parti dans les guerres civiles, ce qui arriva maintefois encore sous l'empire, ils ont le plus souvent combattu et môme fait campagne vaillamment. On les a vus porter jusqu'au sacrifice le dévouement à la personne du maître qui les engraissait pour l'arène. Quand, après la bataille d'Actium, princes et peuples se détournaient delà cause perdue de Marc-Antoine, les gladiateurs qu'il avait fait réunir à Cyzique, pour fêter les victoires sur lesquelles il comptait, lui restèrent fidèles. Ils se mirent en route de leur propre mouvement, avec la détermination de pénétrer jusqu'à lui en Egypte, sans se laisser arrêter par les remontrances, ni parles obslacles. N'ayant pu, néan-
1 Sénèque , De provid.y 4, 4.
■^ Ibid., 3, 4.
^ Sénèque, DiaL, II, chap. xvi, 2.
4 Cicéron, Tusc, II, 20, 46 .
'" Ihid., W, 17, 41.
•' Ibid. et Sénèque, Lettres, 30, 8.
moins, forcer le passage, et désespérant de la possibilité de rejoindre leur maître, ils lui envoyèrent un message, avec la prière de venir les trouver lui-même en Syrie, et ne renoncèrent à son drapeau qu'à défaut de toute réponse de sa part \ C'est contre ces mêmes gladiateurs qu'Hérode prêta son appui à Didius , légat d'Auguste ^.
Mais malheur à celui que poursuivait, au milieu de cette société abrutie, abjecte et misérable, le regret d'un passé heureux, d'une patrie lointaine^! La vie pour lui devenait un insupportable tourment; il désirait et cherchait ]a mort, comme le seul bonheur auquel il pût encore aspirer. En pareil cas, la surveillance la plus rigoureuse ne servait à rien. Quand on croyait avoir retiré à ces malheureux tous les moyens de se suicider, ils n'en poursuivaient l'accomplissement de leur dessein fatal que d'une manière plus héroïque. On n'a, comme il va sans dire, que des rapports isolés sur de pareils exemples; mais il ne s'ensuit pas que ceux-ci fussent rares. On peut se faire une idée des- horreurs qui se passaient dans ces affreuses tanières, sans qu'il en transpirât rien, d'après un
1 Dion Cassius, LI, 7.
- Josèphe, A. J., XV, 6, 7; B. J.,l, 20, 2. — Voyez aussi sur les gladiateurs (le L. Antoine, Appien, B. C, V, 30, 33; Suétone, Auguste, chap. XIV ; sur ceux de D. Brutus et l'occupation du Capitole, Vellejus Paterculus, !!, 58, 2; Appien, B. C, III, 49; sur ceux d'Othon, Tacite Hist., II, 12, 23, etc., 34, etc., 43; sur ceux de Vitellius, ihid., III, 57, 76, etc. ; sur les armements postérieurs de gladiateurs, Hist. Aug., Vie de Didius Julien, chap. viii, etHérodien, VII, 11. — Marc-Aurèle forma d'eux le corps des Obsequejites. (Voir sa biographie, chap. xxi et xxiii.)
3 Quintilien, Decl., IX, 7 : Namque et natura redit in extremis tristis prseteritœ voluptatis recordatio, et mihi cum generis conscientia, cum fortunœ conscius aliquando fulgor, cum libérales artes, cum omnia quondam honestiora munerario meo, domus, familia, amici ceteraque nunquam videnda in ultima mortis exspectatione succurrerent tenenli servilia arma et ignominiosa morte perituro, etc.