‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 4)Chapitre 67 sur 265 · LIVRE VI. — LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LES SPECTACLES

de la fête, afin de piquer sans cesse la curosité du public, avaient soin, d'habitude, de répartir sur tous les jours de la fête rentrée en scène de nouvelles paires de gladiateurs qu'on n'avait pas encore vus. On faisait aussi de ces listes {libelli) des copies, que l'on vendait dans les rues et envoyait au dehors ^ La veille du spectacle, on donnait publiquement aux gladiateurs et aux bestiaires ce qu'on appelait le festin gratuit; on les y régalait avec la plus grande munificence de mets exquis et d'excellentes boissons. Il était permis aux curieux d'y assister. Pendant qu'à ce banquet les abrutis du métier se livraient à la ripaille, sans le moindre souci du lendemain, on voyait pourtant aussi d'autres de ces malheureux prendre congé des leurs, recommander leurs femmes à des amis, donner la liberté à leiir§ esclaves, comme on voyait des chrétiens, condamnés à verser leur sang dans l'arène pour leur foi, célébrer dans ce repas une dernière agape.

Le spectacle commençait par une marche de parade des gladiateurs, en grande tenue, à travers l'arène. Peut-être le salut à Pempereur : « Ave^ Cœsnr imperator, morituri te salutant, y> dont il est fait mention dans une circonstance analogue, était-il le salut d'usage. On invitait alors le donateur de la fête à examiner les armes. Une espèce d'épées de gladiateurs^ des plus tranchantes, portait le nom du fils de Tibère, Drusus, qui, suivant un penchant inné pour la cruauté, avait l'habitude de procéder à cet examen avec une rigueur extrême^. Marc-Aurèle, au contraire, ne per-

1 On voit le dessin d'un libellus de l'espèce dans Garrucci , Graffiti di Pompe ji, pi. X, p. 66.

- Dion Cassius, LVII, 13. — Voir aussi Lipsius, Exe, ad Tac, III, 37. •

mettait de combattre qu'avec des armes émoiissées^ On commençait par un combat simulé, dans lequel on lançait notamment aussi des javelots, et qui avait môme lieu quelquefois, comme il paraît, avec accompagnement de musique.

Le son lugubre des trompes donnait ensuite le signal du combat avec les armes tranchantes, et une lutte plus sérieuse s'engageait, au milieu des fanfares de trompettes et de cors, ainsi que des modulations aiguës des fifres et des flûtes^. On voit figurer des bandes de musiciens sur beaucoup d'anciennes images, représentant des jeux de gladiateurs. Les scènes les plus variées se succédaient, sans interruption, dans cette mêlée. Les Rétiaires, figures à demi nues, se mouvant avec une prodigieuse agilité, presque sans armure défensive et munis seulement d'un filet, d'un trident et d'un poignard, s'avançaient isolément ou en troupe. Tantôt poursuivis par les secutores, légèrement armés d'un casque à visière, d'un bouclier et d'une épée, tantôt voltigeant eux-mêmes, comme un essaim, autour des Gaulois et des Myrmillons, gladiateurs pesamment armés, qui les attendaient à demi accroupis et la visière baissée, ils cherchaient à les envelopper de leur filet, pour porter ensuite, avec le trident ou le poignard, le coup mortel à leurs adversaires. Les Samnites, couverts de grands boucliers carrés de hauteur d'homme, croisaient leurs petites épées, courtes et droites, avec les sabres des Tharaces, mieux équipés, mais

1 Hîst. Aug.y Vie de Marc Antonin, chap. xi, — Dion Cassius, LXXI, 29.

2 Quondam cornicincs et municipalis arenœ Perpetui comités

Juvénat III, 35.

Voir aussi C. I. G., 3675.

seulement munis d'un petit bouclier rond. Les liommes d'armes (Hoplites), tout bardés de fer comme des chevaliers du moyen âge, visaient, en portant leurs coups, aux joints et au défaut de la cuirasse, dans l'armure de l'adversaire. Les cavaliers se ruaient les uns contre les autres, armés de longues lances; les Essédaires combattaient du haut de chars de combat bretons, dont les attelages étaient dirigés par un guide, qui se tenait debout à côté du champion. On distinguait encore diverses autres espèces de gladiateurs, mais les mentions qui les concernent sont trop rares et trop superficielles pour donner une idée précise de leur équipement et de leur manière de combattre ^

L'un des deux champions était-il vaincu en combat singulier, et à la merci de son adversaire , le donateur de la fête abandonnait, ordinairement, aux spectateurs le soin de décider s'il fallait ou non tuer le malheureux. Le gladiateur blessé, demandant grâce pour sa vie, levait un doigt ^. Les spectateurs consentaient-ils à lui accorder sa grâce, ils agitaient leurs mouchoirs ou levaient aussi le doigt peut-être. Du moins voit-on sur un bas-relief, découvert depuis peu à Cacillargues et représentant le combat d'un Samnite avec un Rétiaire, quatre spectateurs, dont une femme, qui tous lèvent le pouce. Le pouce tourné, au contraire, équivalait à l'ordre de porter le coup mortel. De vaillants et fiers champions déclinaient bien, quelquefois, l'intervention du public, en signifiant du geste que leurs blessures était sans gravité; c'étaient là ceux auxquels on s'intéressait le plus, tandis que les poltrons ne faisaient

1 Pour de plus amples détails sur le costume et l'équipement des gladiateurs de toutes les armes, nous renvoyons à l'annexe n° 1.

2 Perse, scolie, V, 119. — Garrucci, Graffiti, pi. XI. — Voir aussi le monument de Scaurus, Mus. Borb., XV, tav. 27, etc.

qu*irriter le peuple, qui ressentait comme une offense la crainte de la mort chez un gladiateur ^ On poussait au combat, avec des fouets et des fers rouges, les hésitants et les timides. Des rangs des spectateurs courroucés on entendait crier partout : Tuez, le fouet, le fer chaud! Pourquoi celui-ci aborde-t-il si timidement le glaive? Pourquoi celui-là craint-il tant d'achever son adversaire? ou cet autre meurt-il de si mauvaise grâce? Auguste avait défendu les spectacles dont le programme, n*admettant pas que l'on fît grâce aux gladiateurs blessés, voulait que le combat durât jusqu'à ce que l'un des deux champions fiit étendu sur la place '^. Mais on voit par une inscription deMinturne, de Tan 249^, que cette défense ne fut pas observée partout, ni en tout temps. Il paraît même que, très-souvent, on se hâtait d'opposer au vainqueur, pour remplacer l'homme mis hors de combat, un autre adversaire, désigné par le sort, et ainsi de suite un troisième ou même un quatrième^. Dans les pauses du combat, on retournait avec des pelles la terre ensanglantée de l'arène ^ sur laquelle des esclaves noirs répandaient ensuite du sable frais®. Les morts étaient recueillis par des hommes portant le masque de Mercure, dieu des enfers. D'autres, sous le masque

* Sénèque, De ira, 1, 2, 5. — Laclaiice, Inst. div., Yl, 20.

2 Suétone^ Auguste, chap. xlv. — Le même, Néron^ chap. iv : (Domitius) .... munus etiam gladiatorium (dédit), sed tanta saevitia ut necesse lueril Augusto clam frustra monitum ediclo coercere.

3 Mommsen, /. R. JS., 4063.

* Lipsius, Saiurn., II, chap. xiv. — Pétrone, chap. xlv (Tertiarius).

Nam duo de tenera, puerilia corpora, turba, Sanguineam rastris quae renovabat humum, etc.

Martial, II, 75, 5.

'^ Pétrone, chap. xxxiv : Duo ^Ethiopes cum pusillis utribus, quales soient esse qui arenam in amphitheatro spargunt.

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