‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarquesChapitre 21 sur 217 · LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — LE LUXE ROMAIN

examiner de près les marchandises du monde entier. Ce fut aussi seulement alors que les productions les plus rares et les plus chères de toutes les zones purent être employées largement à multiplier les jouissances du palais des gastronomes, dans leurs orgies. C'est alors qu'il y eut, comme dit Pline dans son langage ampoulé, un tel mélange d'ingrédients de toute espèce, que chaque espèce dut, pour mieux chatouiller le palais, emprunter des autres un goût différant complètement de sa saveur propre, et qu'il en résulta une confusion générale des productions de toutes les zones et de tous les climats. Pour tel mets on mit à contribution l'Inde, pour tel autre l'Egypte, ou Gyrène, ou la Crète, et ainsi de suite. Les hommes, dans leur rage dévorante, ne s'arrêtent pas même devant les poisons1.

Or, s'il n'est pas douteux que le luxe de la table fut poussé très-loin à Rome, durant la période qui s'écoula de l'avènement d'Auguste à celui de Vespasien, il n'est pas moins certain qu'il n'y* fut jamais aussi extravagant et monstrueux, ni aussi général que l'on a été souvent porté aie croire, sur la foi de maint discours des contemporains, de Pline l'Ancien et de Sénèque le Jeune surtout. Bien des choses , qui leur semblaient absolument mauvaises , nous apparaissent aujourd'hui sous un jour plus favorable ; beaucoup d'autres, neuves et mêmes inouïes pour eux, nous les trouvons toutes naturelles, y étant habitués; d'autres encore n'ont pas l'importance qu'elles semblent avoir. Si tels grands festins coûtaient des sommes énormes, cela ne veut certes pas dire qu'elles étaient exclusivement affectées à la bonne chère ; une partie , peutêtre même la plus forte, passait en frais accessoires et en

1 Pline, Hist. nat., XV, 105.

décorations. Cette circonstance ne permet pas de conclure d'une manière absolue delà grandeur de pareilles dépenses à celle du luxe gastronomique. Au banquet du lordmaire de Londres, la dépense de cuisine et de cave, qui formait autrefois la moitié de la dépense totale, n'y figura plus que pour un tiers, sous George III, et à celui qui fut offert, en 1853, par la Cité à Napoléon III, elle ne compta même que pour un quart. A ce dernier, on dépensa 1,000 livres sterling pour l'éclairage, 1,860 pour la disposition des sièges, 1 ,730 pour la décoration de la salle. A un festin donné par un ami de Néron, les roses que l'on y prodigua, et ce fut en hiver sans doute, coûtèrent seules plus de 4 millions de sesterces1. Au fameux banquet qui coûta 6 millions à Lucius Vérus, la prodigalité de l'amphitryon se manifesta surtout dans la richesse des présents qu'il fit aux convives. Parmi ces cadeaux figuraient de beaux esclaves, des animaux vivants, des vases faits des matières les plus précieuses, des chars à garniture d'argent avec des attelages de mules et leurs guides2. La somptueuse fête donnée en 72 avant Jésus- Christ par Q. Metellus Pius, en Espagne, s'était aussi distinguée principalement par la magnificence des décorations et des autres accessoires3. Ainsi, dans les 200,000 sesterces auxquels, on évaluait les frais du festin donné par Lucullus dans la salle d'Apollon 4, comme dans ceux des repas à cent deniers le couvert qu'il arrivait souvent aux prêtres de Cérès et de Bacchus (Arvaies) de s'offrir entre eux5, la part

* Suétone, Néron, ch. xxvii.

2 Histoire Auguste. — Lucius Vérus, ch. v.

3 Valère Maxime, IX, 1,5. — Macrobe, Sat., III, 13.

4 Plutarque, Lucullus, ch. xl et xli.

à Marini Atti, tab. 41 b et 42.

revenant aux dépenses faites en couronnes, fleurs, parfums, illuminations, décorations du local, livrées de la domesticité, représentations et spectacles de circonstance, cadeaux pour les convives, etc., demeure également incertaine1.

Du reste les sommes prodiguées en festins somptueux, mais surtout les prix élevés que Ton payait pour certaines friandises, ne doivent pas être portés uniquement sur le compte d'une gourmandise effrénée, mais aussi sur celui de la mode du temps, delà vanité fanfaronne, de l'ostentation, de l'envie qu'on avait de faire parler de soi, dans les cercles des viveurs raffinés, et cette remarque est applicable à beaucoup d'autres phénomènes du luxe de cette époque, ce Les dissipateurs, » dit Sénèque2, «visent ace que la vie qu'ils mènent forme continuellement l'objet des conversations. Ils croient avoir perdu leur peine si on ne parle pas d'eux. Dès qu'une de leurs actions échappe à la renommée, ils sont mécontents. Il en est beaucoup qui mangent leur fortune en faisant grande chère, beaucoup qui entretiennent des maîtresses à grands frais. Pour se faire un nom parmi eux, il ne suffît pas de mener une vie luxueuse, il faut s'arranger de manière à frapper l'attention. La dissipation vulgaire ne fait pas naître de cancans dans une ville aussi affairée. »

C'est précisément cette envie de faire sensation qui amena, entre autres, plus d'un prodigue à payer pour un mulet3 d'une grosseur extraordinaire ces sommes folles dont on a si souvent avancé la mention comme preuve

1 Tertullien, Apol., ch. vi : Vides enim et centenarias cœnas a centenis jam sestertiis dicendas. Dans le passage suivant de Sénèque {Lettres, 95, 41 : Et totiens tamen * sestertio aditiales cœnœ frugal issimis vinîs constiterunt) le chiffre s'est perdu.

2 Lettres, 122, 14.

3 C'est-à-dire le poisson de mer de ce nom (en latin mutins).

d'un luxe de gourmet sans exemple1. Ainsi, un certain P. Octavius, en donnant 5,000 sesterces pour un poisson de l'espèce, du poids de 5 livres et demie romaines, achetait réellement à ce prix la gloire d'être devenu l'acquéreur d'une pièce que non-seulement l'empereur Tibère, mais le prince des gourmets, son rival Apicius lui-même., avaient trouvée trop chère2, et cela valut au surenchérisseur une grande considération dans la société de ses pareils. Ces prix, comme beaucoup d'autres certainement aussi, rentrent dans la catégorie dés prix d'ostentation, qui ne s'arrêtent qu'aux limites de la solvabilité des acheteurs mêmes3. Du reste, il n'y a pas bien longtemps qu'en Russie un grand esturgeon valait sur les bords de l'Oural même jusqu'à 400 roubles de banque (468 fr. 7S) ; donc peut-être le double ou le triple à Moscou et à Saint-Pétersbourg4.

Ajoutons 5 que sous le premier empire, en France, la somme des frais d'achat, de préparation et de transport d'une truite énorme avec sa sauce, envoyée par la ville de Genève à l'archichancelier Cambacérès, n'aurait pas été évaluée, par la Cour des comptes, à moins de 6,000 fr. Pline dit, en exagérant parla phrase selon son habitude, que les cuisiniers, de son temps, coûtaient plus qu'autrefois le triomphe d'un général romain6; et cependant, nous doutons fort qu'on les payât alors aussi cher qu'on les paye dans notre siècle, à Londres et à Paris. Antoine Carême, qui tint successivement l'emploi de chef chez lord Ste-

1 Marquardt, Manuel, V, 2, 45.

2 Sénèque, Lettres, 95, 42.

3 Roscher, Principes d'économie nationale, 4e éd., p. 131, 1.

4 De Haxthausen, III, 160.

5 D'après le recueil des Grenzboten, 1852, p. 151.

6 Hist. nat., IX, 67. .

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