‹ Moines et papes [microform]Chapitre 3 sur 17 · LES DÉBUTS D* ALEXANDRE VI · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS D* ALEXANDRE VI

Une récente publication, le Journal de Jean Burchard, chapelain et maître des cérémonies au Vatican, de 1483 à 1506, a dû ramener beaucoup de personnes curieuses des singularités dramatiques de l'histoire vers une famille dont le nom

1. I. Johannis Burchardi Argentinensis Dîarium, 1483-1506, édition Thuasne, Paris, Leronz. — II. Dispàcci di Antonio Giustinian, ambasciatore veneto in Roma, 1502-1505, édition Villari. Florence, Lé Monniec. — III. Edoardo Alvisi, il Dufia Valentino. Imola, 1878. — IV. Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom im Mittelalter, t. VII, et Lucrezia Borgia. — àh. Yriartè, Leà Borgia,

seul réveille tout un cortège de légendes sinistres. Grâce aux notes quotidiennes de ce prêtre, on peut désormais suivre, dans le détail de leur vie intime, le pape Alexandre VI Borgia et son fils César. La correspondance d'Antonio Giustinian, ambassadeur de Venise près la cour de Rome, permet de contrôler page par page une partie du récit de Burchard; mais Giustinian, qui était un fin diplomate de l'école vénitienne, très habile dans l'art d'observer les figures et de scruter les paroles, nous a laissé en outre les principaux éléments d'une psychologie d'Alexandre VI; ses dépêches, complétées par la Légation de Machiavel, nous laissent encore pénétrer, aussi avant que possible, dans la conscience ténébreuse de César. Ces deux hommes, qui ont été pendant quelques années la terreur de l'Italie, et dont l'œuvre, interrompue par la mort mystérieuse du père, a donné tous ses fruits funestes sous les pontificats de Jules II, de Léon X, de Clément VII, apparaissent donc avec leur physionomie vraie, dans la complexité de leurs passions, de leurs vices et de leurs ambitions. Nous les voyons agir, et nous comprenons les motifs de leur action; nous les entendons parler, et, s'ils mentent, nous savons quel intérêt ils ont a mentir. Leurs caractères sont en parfait équilibre avec les conditions de leur puissance; il

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leur fallait cette duplicité et ces accès de vice implacable pour se maintenir sur les sommets vertigineux où la fortune les avait portés. Mais ont-ils assez expié leur grandeur sanglante, le père, par l'effroi qu'il avait de son fils et l'angoisse avec laquelle, vers la fin de son règne, il sentait venir la ruine de l'entreprise commune; César, par l'impuissance désespérée dans laquelle la volonté tenace, soit de Venise, soit de la France, l'a enchaîné au moment où il croyait tenir enfin son rêve, une royauté en Italie, et par l'écroulement de toutes ses espérances, en quelques heures, quand Alexandre mourut? Ont-ils été, l'un et l'autre, également coupables envers l'Italie, l'Eglise et la chrétienté? Le procès que l'opinion des érudits et des honnêtes gens a institué sur cette famille est-il irrévocablement clos, et les documents précis que tout le monde peut lire désormais n'autorisent-ils point une revision de cette lamentable cause historique?

Je crois que l'on peut reprendre le dossier criminel des Borgia, à la condition d'apporter à cette étude nouvelle la tranquillité d'âme et les scrupules d'un juge. Depuis Guichardin jusqu'à une époque toute récente, ils n'ont guère provoqué que des réquisitoires passionnés ou des plaidoyers d'avocats sollicitant l'indulgence de la postérité, dénaturant les faits, exagérant les

bonnes intentions, atténuant les mauvaises, altérant même au besoin l'état civil des enfants d'Alexandre VI. Il faut se méfier des colères oratoires de Guichardin, mais plus encore de l'apologie romanesque du père Olivier ou des falsifications historiques du docteur Nemeke. Les essais de justification fondés sur une connaissance exacte de l'histoire, la Luc/'èce BoT'gia de Gregorovius, le Cesare Borgia de M. Alvisi, sont pleins de vues excellentes, mais il convient de compter avec le parti pris général du livre, où la façon de présenter les faits est souvent paradoxale. En vérité, un témoin absolument dépourvu d'esprit, un sacristain médiocre, égoïste, réfractaire à tout sentiment délicat, tel que Jean Burchard, est une des plus, utiles sources d'information. Il nous a rendu, comme un miroir et un écho, tout ce qu'il a vu, tout ce qu'il a entendu dans le cours des trois pontificats terribles de Sixte IV, d'Innocent VIII, d'Alexandre VI ; il n'est point de fait grave de son Journal c^\ ne se retrouve, soit dans les choniques contemporaines, soit dans les dépêches des ambassadeurs. Ce qui le rend précieux, c'est une absence désolante de sens moral. Les critiques qui ont soulevé des doutes sur l'authenticité du Diarium, rejeté comme pamphlet calomnieux, oubliaient deux choses : l'une, que l'Eglise elle-même avait sauvé

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de la destruction les nombreux manuscrits du Journal, en faveur des descriptions précises du cérémonial de la chapelle''pontificale, dont il est rempli; l'autre, que, chez Burchard, il ne se trouve point la plus légère trace d'invective, de malice ou de haine. Quand il note une infamie, il est à cent lieues de penser que c'est une infamie. La sérénité de ce chapelain est merveilleuse. Une seule fois, dans sa vaste chronique, il. a été ému sincèrement, profondément, et la douleur a rehaussé un instant la platitude naturelle de son latin. C'était quelques jours après l'entrée de Charles VIII à Rome. Tandis que Burchard assistait à la messe pontificale de l'Epiphanie, je ne sais qui osa envoyer à sa maison des garnir saires français, avec leurs chevaux. On mit à la porte, sous la pluie battante, les mules du maître des cérémonies vaticanes, ses chevaux et ses ânes. A son retour, il vit l'attentat dans toute son horreur; les chevaux ultramontains « mangeaient mon foin, dit-il, fenum meum consumehant ». Il retourna près de Charles VIII et fit une affaire d'État. Le roi donna l'ordre de délivrer la maison de Burchard de ses hôtes. Le chapelain reprit alors le calme de sa conscience. « Je les fis placer, écrit-il bonnement, chez les voisins. »

Certes, cet homme est incapable de nous tromper sciemment. Il ne raconte rien dont il ne

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soit très sûr. Il ne commente jamais les faits qu'il rapporte. A deux ou trois reprises, il refuse de nous rendre les bruits de la rumeur populaire, et nous informe nettement de sa discrète résolution. Au delà du rituel de ses cérémonies, rien ne l'intéresse. Son horizon est le plus borné du monde, mais ce qu'il y aperçoit est d'autant plus clair et digne de créance. Jamais il ne s'est douté que l'Église chancelait, que la chrétienté était dans l'angoisse, que la politique de Rome inquiétait l'Europe. Il lui suffisait que, sur l'autel papal, les cierges fussent convenablement allumés, et que le pape ne revêtit point une chape rouge à la place d'une chape violette. Retenons donc auprès de nous, comme un témoin perpétuel, le pauvre sire; à lui seul, il a plus de révélations à nous faire que tous les hauts personnages — l'ambassadeur Giustinian excepté — > que nous devons interroger. Il a contemplé, de là coulisse, le drame entier, dont les autres n'ont vu qu'un acte ou qu'une scène..

Il faut, avant d'aborder cette histoire des, Borgia, se défaire résolument d'un préjugé et d'une erreur qui en fausseraient tout à fait l'in-

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telligence. Le préjugé consiste à s'imaginer qu'Alexandre et César ont été en dehors des lois communes de l'humanité, qu'ils ont dépassé par leurs crimes et leurs vices la mesure de scélératesse permise à la fin du xv® siècle, — et du xv"* siècle italien. Les personnes qui cherchent volontiers leurs informations sur le passé dans le théâtre ou le roman n'hésitent pas à gratifier pareillement Lucrèce d'une sorte de monstruosité morale. Nous serions donc en présence d'un triple cas de. tératologie historique. Ce n'est point sans doute à des fous que nous aurions affaire, mais à des êtres d'exception, en qui la méchanceté s'est déchaînée avec une fureur incroyable, sans autre raison que la volupté perverse du mal, la joie maladive que donnent de grandioses extravagances. Cette vue se prête bien à l'éloquence et au pamphlet; elle est faite pour séduire des poètes; on la découvrira sans peine dans les chapitres colorés que Michelet a écrits sur les Borgia, et ce tableau de la Rome papale, farouche, avec ses ruines hantées par des bandits, et, au Vatican, des orgies dignes d'Héliogabale, « au milieu, un banquier, entouré de Maures et de Juifs ; c'était le pape, et sa Lucrezia, tenant les sceaux de l'Eglise ». La vision est saisissante, mais elle fait aux Borgia à la fois trop d'honneur et une réelle injure. Ne voyons pas en eux des i figures extraordinaires,

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démesurées, tels qu'ont été certains empereurs romains. Néron nous déconcerte par rincohérence de sa nature, l'absurdité du mal qu'il a fait : les chrétiens de son temps ont vu en lui l'Antéchrist, la Bête infernale sortie du puits de l'abîme ; il sut mêler, d'une façon si inattendue, la férocité, la luxure, le goût des pompes colossales, les raffinements et l'ironie d'un comédien lugubre, que, présentée par Tacite et Suétone, son histoire nous semble un insolent défi jeté à la raison humaine. La taille des Borgia est loin d'être aussi haute; il n'y a point de désaccord entre leur vie de tyrans italiens et la politique de leur tyrannie; il n'est aucune de leurs violences que n'expliquent facilement les nécessités de cette politique, nécessités d'un jour, contredites par celles du lendemain, que manifesteront des violences nouvelles; petite politique, égoïste et empirique, mais poursuivie, à l'aide de moyens atroces, avec une logique et une clairvoyance parfaites. Caligula a nommé consul son cheval favori. On rendra au pape Alexandre cette justice que, s'il a fait asseoir des courtisanes autour du maître-autel de Saint-Pierre, un jour de fonction pontificale, il n'a jamais coiffé du chapeau rouge son cheval de chasse.

Ce grand cadre de la vieille Rome, qui conve-! nait si bien à Caligula et à Néron, ou à certains

papes du moyen âge, tels qu'Innocent III et Boniface VIII, renferme encore, il est vrai, l'étrange famille, mais elle ne le remplit plus à la manière de ces maîtres du monde, soit temporel, soit spirituel. Les Borgia sont, l'un le roi de l'Etat ecclésiastique, l'autre le duc de Romagne. Leur champ d'action est l'Italie seule; ils y jouent une tragédie où les destinées de l'Occident ne sont plus engagées; un Sforza, un Malatesta, un Aragon, eussent donné un spectacle aussi émouvant si l'hégémonie de la péninsule leur avait été livrée.. Les princes italiens de xv® siècle sont véritablement leurs pairs, et, replacés dans leur compagnie, les Borgia reprennent leurs proportions justes. Leur immoralité n'est pas un jeu de la nature, mais la loi même de la tyrannie italienne. Après Alexandre VI, Pierre-Louis Farnèse, fils de Paul III, a parfois dépassé en perversité César Borgia luimême ; plus tard encore, Carlo Caraffa, neveu de Paul IV, a bouleversé la péninsule par une politique étourdie que César n'eût point pratiquée. La notion du bien et du mal, la loyauté, la bonté et la . pudeur étaient-elles donc abolies dans ces âmes superbes, qui menaient le chœur d'une civilisation de premier ordre et rehaussaient la corruption de leurs cours de tout l'éclat de la Renaissance? Je n'hésite pas h répondre affirmativement. Dans toutes ces consciences se retrouve la même

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lacune. Mais l'explication du douloureux phéno-' mène moral est dans le Prince de Machiavel. La tyrannie du xv° siècle traînait à sa suite la fatalité de son origine ; elle était illégitime par son point de départ même, par l'attentat du prince nouveau contre les libertés communales ou les pouvoirs féodaux; la papauté, bien que puissance séculaire, avait été atteinte de cette contagion depuis plus de cent ans ; elle avait été condamnée k lutter jusqu'à l'extermination contre les grandes familles féodales de Rome, et à jeter en pâture aux neveux pontificaux les domaines des barons. A partir de Sixte IV, c'était l'Italie elle-même qui, de proche en proche, devenait la proie du népotisme. Or, comme tous ces princes dont la maison a été fondée par la violence et ne subsiste que par le crime, les papes de la Renaissance ont dû recourir, pour assurer leurs ambitions, à une politique impitoyable, mêlée de fourberie et de cruauté; comme eux, ils ont dû écraser sans merci leurs ennemis intérieurs, les comtes et les villes, les condottières indociles et les cardinaux trop puissants, les moines, qui veulent ramener sur la terre les libertés du royaume de Dieu, jusqu^^aux humanistes, qui parlent trop haut de la libre république de Titè-Live. Renard et lion, dit Machiavel, il fallait être alors l'un et l'autre : au dedans, pour espérer un lendemain; au dehors,

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sur leurs frontières, chez leurs alliés, chez leurs rivaux, les tyrans italiens, et le pape, comme tous les autres, ont à se défendre contre la conspiration permanente, l'intrigue auprès des souverains de l'Occident, la violation des traités, les trames des exilés, des fuorusciti, qui préparent leur retour par le régicide ou l'émeute populaire. Il n'est pas un prince qui n'ait contre lui tous ses voisins immédiats, et, pour appuyer secrètement la politique de ses ennemis, quelqu'une des puissances de l'Europe : si celles-ci, occupées ailleurs, sont neutres, il reste toujours Venise, république patricienne, qui hait également tous ces tyrans et dont la main s'aperçoit dans tous les désastres qui les accablent. C'est pourquoi ils n'ont, pour durer, qu'une ressource, la terreur et le parjure. Les Médicis, qui ont eu longtemps plus d'humanité que les autres, ont été frappés par des sectaires en pleine église et dépossédés ; ils ne sont enfin rentrés en 1512 à Florence qu'après avoir épouvanté la Toscane par le massacre de Prato. Les Borgia ont été de ce monde qui ne connaissait ni douceur, ni scrupules, ni remords; ils ont mené cette guerre sauvage qui n'a point connu de droit des gens. En nous, c'est la conscience moderne qu'ils étonnent. Mais, pour l'Italie princière, « l'hôtellerie de douleur » que Dante avait chantée déjà, jls n'ont été ni une déception ni une surprise.

Le préjugé que je viens de signaler se compliquait encore, pour les Borgia, d'une idée historique qu'il s'agit de redresser, sinon on risquefait de considérer leur figure et leur œuvre sous une sorte de verre grossissant. Alexandre VI, dit- . on, était pape : c'est donc l'Eglise romaine qu'il entraîna dans la complicité de sa politique, l'Église chrétienne dont sa vie a compromis l'honneur, le christianisme, dont il était responsable, aussi bien en face de l'histoire que devant Dieu, et que lui et tous les siens ont renié impudemment.

Cette notion a préoccupé d'une façon difiFérentè un certain nombre d'historiens. Les uns l'ont employée à assombrir davantage le tableau de ce pontificat, aggravant, ainsi la culpabilité de la famille de tout le poids d'une véritable apostasie. D'autres, persuadés que la grâce divine n'avait pu à un tel point être impuissante, se sont récriés, ont imaginé je ne sais quelle conspiration de calomniateurs, ligués contre les Borgia, ou plutôt contre l'Église, supposant la légende introduite au sein de l'histoire, déclarant apocryphes et mensongères les dépositions des témoins et les relations des chroniqueurs, en première ligne celle du chapelain Burchard, qu'on n'avait point lu parallèlement avec les récits ou les pièces diplomatiques des contemporains. L'opinion qui, dans Alexandre VI, place au premier rang le pontife et

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le pasteur des âmes, a donc servi à la fois à redoubler la sévérité de quelques-uns de ses juges, à exciter le zèle de ses avocats. Mais cette opinion est contredite par la réalité historique. La papauté avait longtemps incarné l'Église elle-même, et, par l'Eglise, la religion de tout le monde chrétien. Dans les plus mauvais siècles du .moyen âge, au temps où les papes se voyaient presque tous chassés de Rome par le peuple, les barons ou les empereurs, les pontifes, même exilés, remplacés par des antipapes, avaient tenu d'une main, souveraine la règle de la foi universelle. Les hérésies, les philosophies, les infractions à la discipline ecclésiastique, les entreprises des princes, tous les intérêts qui, de près ou de loin, touchaient au christianisme, avaient constamment abouti à un concile du Latran, à une décision du pape, à' un acte solennel de l'autorité apostolique. Rien ne se faisait ou ne se disait en Occident qui ne dût recevoir l'approbation ou le blâme de Rome. L'Italie et l'Europe tourmentaient de mille manières le suzerain du patrimoine de Saint-Pierre; elles s'inclinaient toujours en tremblant quand l'évêque de Rome parlait au nom de Dieu. Les têtes rebelles qui n'avaient point fléchi furent frappées d'une façon terrible : l'empereur Henri IV^ Arnauld de Brescia, Frédéric II, le roi Manfred. La fonction politique du pape, précaire et sans cesse suspendue

à Rome et dans le domaine ecclésiastique, indécise et contestée dans le reste de l'Italie, excepté au moment des ligues communales contre TEmpire, était, quand elle agissait au loin, d'une grandeur incomparable. Quand le pape se tournait vers l'empereur, le roi de France ou la Terre- Sainte, il montrait dans Son geste et sa parole toute la puissance surhumaine du sacerdoce. Ce furent les temps héroïques de la papauté romaine, qui s'arrêtèrent brusquement après Boniface VIII. Par l'attentat de Philippe le Bel, les princes commencèrent d'annuler le droit de l'Église à intervenir dans les affaires religieuses de l'Europe. L'exil d'Avignon fut une déchéance tou^autant pour l'Église que pour son chef. Le pape perdit alors le prestige de cet épiscopat œcuménique que Rome seule pouvait contenir ; hors de Rome, capitale spirituelle et politique du monde, il ne semble plus, aux hommes du moyen âge, qu'un archevêque français. L'Eglise, protégée et surveillée par le roi de France, ne fut plus, comme jadis, la suprême autorité morale, plus haute que tous les rois, et qui, dans la misère même de son siège à Rome, faisait à tous la loi. Ses décisions doctrinales, qui n'étaient plus promulguées au Latran, ne furent plus que l'œuvre impuissante d'une Église nationale. La chaîne qui, par le pape, rattachait l'Eglise à Dieu, parut rompue en son

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anneau essentiel. C'est bien le sentiment des grands chrétiens et des politiqwes de l'Italie au XIV® siècle : Dante, Pétrarque, sainte Catherine de Sienne. Le pape rentra dans Rome, mais, grâce à l'horrible désordre du schisme d'Occident, il ne fut plus capable de ressaisir toute sa primauté apostolique. L'Europe se demanda, durant plus d'un -demi-siècle, où étaient l'Eglise et le pape véritables, et les conciles de Constance et de Bâle purent seuls empêcher le morcellement de la chrétienté en Eglises indépendantes. Mais ces conciles eux-mêmes amenèrent un amoindrissement nouveau dans la puissance religieuse du Saint- Siège. IJs attribuèrent à l'épiscopat la suprématie doctrinale et le droit de discipline qui avaient fait, antérieurement à tous ces troubles, la force du pontife romain ; ils constituèrent théoriquement l'Eglise en monarchie parlementaire. A chaque élection, le pape dut jurer, entre les mains de ses cardinaux, les capitulations pa:r lesquelles il abdiquait en faveur du sacré collège les prérogatives les plus grandes du gouvernement ecclésiastique. Dès le lendemain, il avait oublié ses serments, et s'efforçait de revenir à la plénitude de ses anciens pouvoirs. Les papes de la seconde moitié du xv^ siècle ont tous déchiré la charte pontificale. Cet acte de mauvaise foi n'eut pour aucun d'eux des conséquences graves. Les cardinaux italiens

se souciaient médiocrement des intérêts de l'Église universelle; chacun d'euxj rêvant de la tiare, voyait sans déplaisir une usurpation qui tendait non pas à relever la puissance spirituelle de leur maître, mais à consolider dans sa personne une réalité dont les grands papes d'autrefois n'avaient jamais connu que l'ombre, le principal ecclésiastique, la royauté temporelle de Rome.

Or, pendant les cent cinquante années qui vont de la captivité d'Avignon au pontificat de Pie II, le régime politique et social de l'Italie avait changé de fond en comble» La tyrannie avait remplacé les communes. Les provinces s'étaient, bon gré mal gré, constituées en principats. Milan appartenait aux Visconti, puis aux Sforza; Florence s'était accomjnodée du régime indécis du premier Médicis; le royaume des Deux-Siciles était, avec lès Aragons, une monarchie taillée sur le patron des royautés européennes; il y avait des tyrans à Bologne, à Ferrare, à Rimini, à Pérouse, dans chacune des villes de Romagne, dans chaque tour féodale, pour ainsi dire; mais ici, le baron ou le duc n'attendait plus rien de la fidélité de ses sujets dont il était le despote ; il ne reconnaissait audessus de soi aucun suzerain. Ce fut, pour le pontificat romain, une inexorable nécessité de s'adapter à ce milieu, de chercher des conditions

de vie pareilles à celles des autres puissances italiennes. La politique nationale d'Innocent III et de Bonifacé VIII, l'hégémonie des cités guelfes avait fait son temps ; il n'y avait plus ni Guelfes ni cités; la chimère d'une Église libre, mais privée d'un domaine indépendant, au sein d'une Italie princière, était insoutenable; la papauté eût été confisquée par les Aragons ou les Médicis, comme elle l'avait été, au x° siècle, par les barons de Tusculum ou par les empereurs. Le seul parti à prendre, pour les papes, fut d'être tyrans au même titre que tous les autres; plus grave était leur déchéance religieuse, plus pressante était l'obligation de faire grande figure dans la péninsule, afin de retrouver par la diplo^ raatie une situation analogue à celle dont ils avaient joui au temps de leur maîtrise mystique sur le monde. Dès qu'ils se sentirent libres du côté de la chrétienté, par la fin du schisme, la clôture des conciles, la répression des hérésies de Huss et de WiclefiF, les papes du xv° siècle se mirent à édifier leur grandeur temporelle. Les dernières traces de l'autonomie communale de Rome disparaissent sous Martin V, antérieurement à 1450. Nicolas V, Calixte III, premier pape Borgia, Pie II, Paul II, sont rois de Rome sans conteste-; mais leur royauté est encore chancelante dans le Patrimoine, où les vieilles familles

gardent, sur leurs fiefs, toute l'indiscipline féodale. D'autre part, ces pontifes se rallient, par le mécénat, par la protection des humanistes et des artistes, à la civilisation princière de la Renaissance; mais, pour eux, accueillir la Renaissance, c'est-à-dire l'esprit de critique et les lettres païennes, c'était témoigner une fois de plus de leur abandon du rôle théologique soutenu par l'ancien pontificat. Le règne de Pie II, qui va de 1458 à 1464, marque le terme dernier de cette crise historique de l'Eglise romaine. Quelques années auparavant, Eugène IV avait encore essayé, non sans grandeur, de réconcilier l'Eglise d'Orient avec la foi latine; sa tentative avait échoué. Mais Nicolas V, quatre ans avant l'élection de Pie II, avait été pris pour arbitre par toute l'Italie, et avait présidé à la signature d'une trêve de vingt-cinq ans entre Rome, Naples, Florence, Milan et Venise. Avec ce pape, le Saint- Siège fut quelques jours, et pour la première fois, le point d'équilibre de la péninsule. Puis Calixte III, revenant, mais trop tard, à la tradition purement ecclésiastique, s'attacha, avec une passion tout espagnole, à la croisade contre les Turcs; il mourut, convaincu de l'impuissance politique de la papauté en matière religieuse. Pie II reprit le projet de croisade; il voulut rétablir la primauté de Rome sur les Eglises natio-

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nales. Louis XI lui accorda l'abolition de la Pragmatique de Bourges, mais le Parlement et l'Université aidèrent le roi à l'observer en dépit du pape. Quant à la croisade, ce pape aimable usa à la préparer les dernières forces de sa vie. A Ancône, au moment de mourir, il conjurait, en pleurant, son ami Bessarion de ramener à Rome sa dépouille mortelle. Il s'était trompé en venant seul au bord de cette mer, sur le chemin de Jérusalem, que les chrétiens avaient oubliée. C'est à Rome qu'il donnait sa dernière pensée, à la capitale toute temporelle de la royauté pontificale, au souvenir des lettres antiques, à la civilisation séculière dont la papauté allait partager avec Florence la direction pendant plus d'un demisiècle, après avoir d'abord tranquillement fermé l'Evangile.

Or, dans le temps même où une grande crise sociale obligeait la papauté à se retirer du gouvernement œcuménique du monde, pour se renfermer dans une royauté italienne, l'Occident commençait une évolution historique analogue à celle de l'Italie, et sortait du cadre vague de la vieille chrétienté pour entrer dans les formes définies des nationalités européennesv Le déclin profond de l'Empire, l'affaiblissement du pouvoir spirituel des papes, furent à la fois des effets et des causes dans ce renouvellement des conditions

politiques de l'Europe. Les peuples prirent uae conscience claire de leur vie nationale quand le sens de la vie générale baissa chez les deux maî-? très mystiques de l'humanité ; le pape et l'empe-: reur virent leur puissance universelle perdre tout le terrain gagné par l'autonomie individuelle des nations. La majorité politique de celles-ci rendit caduque la tutelle sociale de ses anciens patrons. Les nations, à mesure qu'elles se reconnaissaient maîtresses d'elles-mêmes, s'enfermaient en des frontières plus précises, la famille chrétienne se morcelait en familles particulières toutes prêtes à se combattre les unes les autres; l'autorité pontificale s'arrêtait à chacune de ces frontières et ne passait au delà qu'à la condition de se conformer au droit public de la nation ; le pontife semblait de plus en plus un prince sécu-r lier .au même titre que les autres, et les rois de l'Europe étaient tous disposés à le traiter en prince étranger, et, à l'occasion, en ennemi.

Cette période originale de l'histoire de l'Église, où les papes n'eurent plus rien d'apostolique, s'ouvrit par le règne de Paul II, grand seigneur d'esprit léger, tout occupé de statues grecques, et de fêtes carnavalesques. Elle se termina en 1527,^ par une catastrophe inouïe, le Sac de Rome, la captivité de Clément VII au château Saint- Ange, l'humiliation du pontife aux pieds de

Charïes-Quint. La tyrannie ecclésiastique perdit alors sa valeur politique en Italie, son importance diplomatique en Europe. Mais sa ruine fut, comme l'avait été sa grandeur, entraînée dans le mouvement général de la péninsule. Par Milan et par Naples, l'empereur tenait l'Italie entière; ce qui restait de princes, à Florence, à Ferrare, à Mantoue, dépendait- étroitement de l'étranger. Le pontificat romain, dépossédé de son action temporelle, commença dès lors une évolution très belle vers les traditions de son passé. Les papes comprirent que l'Eglise, déchue politique-r ment, devait retrouver l'ascendant religieux qui fit sa force au temps où elle était si faible sur son domaine terrestre Paul III Farnèse, qui avait grandi dans la corruption de Rome sous Alexandre VI, réunit le concile de Trente. L'Église œcuménique rendit à son chef l'autorité doctrinale que Constance et Baie avaient affaiblie ; elle lui remit un droit de discipline tel que le Saint- Siège n'en avait jamais exercé de plus rigoureux. Mais lorsque, sous Paul IV, les Caraffa prétendirent restaurer la puissance temporelle dont Clément VII avait vu la chute, lorsque le neveu du pape, le cardinal Carlo, voulut recommencer la tragédie de César Borgia et mettre aux prises en Italie, au profit du Saint-Siège, la France et l'Espagne, on s'aperçut à quel point la scène

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manquait aux acteurs; Rome et l'Eglise, qui avaient tout permis aux Borgia , se levèrent contre les insensés dont la politique retardait de soixante ans; Paul IV mort, le peuple jeta au Tibre sa statue, et le sacré collège fit étrangler le cardinal-neveu. L'Eglise romaine, si longtemps sourde aux cris de la chrétienté, demandait enfin hautement la réformation, dont le nom seul faisait jadis sourire Léon X. Pie IV rappela le concile, et saint Pie V, un moine, un inquisiteur, achevant de reconstituer le sacerdoce, poursuivit l'hérésie avec l'inflexibilité dogmatique d'un Innocent III, et fut assez fort, comme évêque universel, pour pousser une dernière fois, dans la croisade de Lépante, l'Europe chrétienne contre l'islamisme. Le bercail apostolique avait retrouvé son pasteur; l'Église, aidée par la milice de Jésus, recouvra, sous Sixte-Quint, son rôle religieux dans la politique générale de l'Occident. Elle n'était plus, en Italie, qu'un principat débile, et l'Italie n'était plus qu'un grand fief de l'Espagne.

Je viens d'esquisser les conditions morales et politiques où l'histoire du xv® siècle italien a placé les Borgia. Nous ne jugerons ces hommes ni comme un accident ni comme une exception ; ni leur conscience ni leur politique n'étaient une nouveauté; ces virtuoses ont jeté' des notes vio-

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lentes, mais pas une seule note fausse, dans le concert de la Renaissance. Il ne s'agit point ici de diminuer, par une bienveillance paradoxale, leur responsabilité historique, mais de la mesurer équitablement. J'ai dû d'abord les remettre au juste point de vue, à la lumière vraie qui leur conviennent, en les tirant du clairrobscur poétique où leurs figures se tenaient comme de formidables fantômes. Le préjugé romanesque une fois écarté, nous pouvons aborder de beaucoup plus près l'histoire vraie des Borgia.

L'Italie, disait un pape du xvi® siècle, est une lyre à quatre cordes, qui sont Rome, Naples, Florence et Milan. Les quatre cordes avaient été un jour d'accord; depuis Nicolas V, l'harmonie s'était rompue; la fédération italienne semblait une chimère. Chaque fois que l'une des grandes puissances, Milan, Florence ou Venise, devenait comme le noyau d'un système d'alliances avec les tyrans de second ou de troisième ordre, Ferrare, Bologne ou Sienne, Rimini, Imola, Urbin, Mantoue ou Piombino, tout le reste de l'Italie s'inquiétait; une clameur s'élevait qui dénonçait la

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trahison ourdie contre les libertés de la péninsule et l'établissement projeté de la « monarchie unique ». Ce cauchemar avait envahi tous les esprits ; il est bien singulier que l'appréhension d'une royauté italienne ait à ce point troublé )es tyrans, les condottières, les humanistes, dans le temps même où le sentiment de la patrie italien.ne était le plus étranger à toutes les consciences. Chacun des grands tyrans était soupçonné à son tour ; les Sforza et les Aragons se renvoyaient, à la fin du XV® siècle, la même accusation. Quand Ludovic le More appela Charles VIII, personne ne douta qu'il n'eût le dessein de régner sur la péninsule. C'était encore Venise que l'on redoutait le plus communément, bien qu'elle n'eût qu'un point d'appui territorial très faible; mais elle était riche, et, par sa diplomatie, très forte dans les conseils de l'Europe. Guichardin affirmé que Cosme de Médicis, aidant François Sforza à devenir tyran de Milan, « a sauvé la liberté de toute l'Italie, que Venise aurait asservie ». Le même historien a écrit cette maxime, qui explique bien le préjugé italien contre Venise : a La république n'accorde la liberté qu'à ses citoyens propres ». Avec Venise, ce n'était point de fraternité politique, mais de vassalité qu'il s'agissait. Un traité passé entre les tyrans et Venise, maîtresse de l'hégémonie italienne, eût été la ruine du

principat. Ce n'est qu'entre puissances semblables, rapprochées par la communauté de régime et d'intérêts, que peut s'établir un concordat équitable. Rome et Venise, où le pouvoir était Aectif, la société aristocratique, les traditions de gouvernement très fixes, avaient l'une avec l'autre d'étroites affinités, et l'Italie ne redoutait rien tant que leur bon accord. Le sens très pratique et doublé d'égoïsme de Venise écarta le plus souvent ce danger, et quand, à la fin d'Alexandre VI, la tyrannie ecclésiastique fut sur le point de s'étendre sur la plus grande partie de la péninsule, l'Italie éperdue se tourna vers Venise, et attendit un instant de la république le salut du principat.

Sixte IV, vingt ans avant le second pape Borgia, montra ce que le Saint-Siège prétendait être désormais, non seulement l'arbitre, mais le patron de tous les États italiens, et la façon nouvelle par laquelle il oserait rechercher cette prépondérance. Ce moine franciscain, fils d'un batelier de Savone, savant homme, inaugura une politique absolument dépourvue de principes, emportée comme en un tourbillon, sans lendemain, mais dont les contradictions et les violences devaient concourir à un plan rigoureux, opiniâtrement suivi, pour la grandeur exclusive non pas de l'Église romaine, mais de la famille pon-

tificale. La méthode insolente des Borgia, la chasse aux alliances italiennes et l'abandon cynique des alliés" de la veille, fut inventée par les Rovere, et le cardinal Rodrigo Borgia, qui avait vendu sa voix et son crédit au conclave, lors de l'élection de Sixte IV, reçut de ce pape, en récompense de ce service, une édifiante éducation politique. On vit alors, autour de Rome et contre Rome, se former et se dénouer les ligues avec une rapidité vertigineuse : Milan, Florence et Venise, Naples, Ferrare, Urbin, Rimini, Bologne, se formaient, sur un signe du pontife, en groupes accidentels que la trahison renouvelait sans cesse. Sixte IV trahissait tout le monde, et Venise trahissait le plus volontiers Sixte IV. Celui-ci, surpris, en 1484, d'une perfidie plus inattendue de la république Sérénissime, entra dans une colère si grande, qu'il prit la fièvre et mourut en deux jours.

Mais cette politique incohérente servait la passion dominante de Sixte IV, l'établissement de ses neveux, les Rovere et les Riario, Le népotisme n'était pas une nouveauté dans l'histoire du Saint-Siège j les papes, à mesure qu'ils grandissaient comme princes temporels, s'étaient de plus en plus appuyés sur leur famille; mais jamais, jusqu'alors, ils n'avaient prétendu fonder, pour leurs neveux, une puissance territoriale. Pie II

avait appelé à Rome tous les Piccolomini, ses parents, et tous ses amis siennois; il leur avait prodigué les dignités ecclésiastiques ou séculières, quelques fiefs sans importance, les charges de la cour romaine, et n'oublia même pas sainte Catherine, sa compatriote, qu'il canonisa. Ce népotisme était innocent. Sous Sixte IV, ce fut un . brigandage. Aux cinq neveux cardinaux, à Pietro R4ario, qui passait pour son fils, h Julien Rovere, le futur Jules II, il livra l'Eglise : Pietro, la veille encore petit frère de saint François, fut fait d'un seul coup Patriarche de Constantinople, archevêque de Florence, de Séville et d&Mende, et accablé de riches bénéfices. En deux ans, ses favoris, ses chevaux, ses comédiens et ses poètes dévorèrent tout, et Pietro, écrasé de dettes, mourut d'épuisement. Peu de semaines avant sa mort, ,il avait conçu un projet extraordinaire, pour lequel il sollicita la complicité de Galéas- Marie Sforza; il s'agissait, avec l'aide du tyran devenu roi de Lombardie, d'arracher à l'oncle son abdication et de prendre la tiare ; c'était une folie, mais il en resta toujours quelque chose dans la tradition du népotisme pontifical, et César Borgia jugera peut-être que cette idée avait du bon. Le pape pleura le traître et reporta toute sa tendresse sur son frère Girolamo Riario, ancien scribe de la douane de Savone. Il acheta pour lui

Imola à Taddeo Manfredi et le maria à une tilie naturelle de Galéas Sforza, Catarina. Puis il demanda pour Jean Rovere^ frère de Julien, une fille de Frédéric d'Urbin; il donna à ce neveu Sinigaglia et Mondovi, terres de l'Église. Mais Sixte IV avait des ambitions plus hautes encore, et jeta son dévolu sur la Toscane. A Florence, les deux frères Médicis, Laurent et Julien, gouvernaient avec douceur, comme avait fait Cosmcj par l'opinion plutôt que par un pouvoir bien défini. Ils avaient contre eux un parti, les Pazzi; le pape se mit en relation avec les chefs de la faction, et, au Vaticain même, l'assassinat des Médicis fut préparé. L'archevêque de Pise, Salviati, était l'âme de la conspiration; autour de lui on trouve, entre autres conjurés, deux prêtres et un condottiere du pape. C'est à la cathédrale, au moment de l'élévation, que les meurtriers devaient agir. Le cardinal-neveu Raphaël Riario, un enfant de dix-sept ans, se tenait près de l'autel, dans sa simarre rouge. Julien fut tué sur place. Laurent put s'enfuir et se barricader dans la sacristie. Florence se souleva en criant : Palle! Palle! Le peuple pendit Salviati, l'étole au cou, à une fenêtre de la Seigneurie; Riario, tremblant, demanda grâce. On l'épargna par pitié pour sa jeunesse; il garda, dit un contemporain, un visage livide toute sa vie. La conspiration avait manqué.

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Sixte IV excommunia Laurent et mit la ville en interdit. Le peuple força ses prêtres à célébrer la messe. Le clergé se réunit en synode et demanda le concile. En appeler du pape à l'Eglise était un nouveau crime. Sixte IV jeta sur la Toscane ses alliés, Alphonse d'Aragon et Frédéric d'Urbin. Quand il fit la paix avec la noble ville, les premiers citoyens de Florence durent s'agenouiller aux pieds du pape, devant la porte close de Saint- Pierre, au chant du Misei-ere. Il frappa chacun d'eux de l'a baguette symbolique des confesseurs, et leur pardonna en père de miséricorde.

Il fallait renoncer à la Toscane, dont l'indépendance était devenue, au lendemain du régicide, une cause nationale pour 4'Italie. Sixte IV put donner encore Forli à Girolamo ; il cherchait le moyen de "conquérir ou d'acheter Faenza, Ravenne, Rimini. La guerre contre Ferrare, en 1481, avec l'alliance vénitienne, devait achever un beau duché d'Italie orientale. Mais les princes se groupèrent encore autour de Ferrare, comme ils l'avaient fait autour de Florence. La péninsule se montrait décidément rebelle au népotisme des Rovere. Le plus simple était donc de prendre leurs fiefs aux sujets directs de l'Eglise. Sixte IV lança les Orsini contre les Colonna et les Savelli. On commença par la guerre civile h Rome; le quartier des Colonna fut assiégé, incendié; le

palais du Quirinal, malgré la promesse du pape à ses cardinaux, fut pillé sous la direction du neveu Girolamo ; le protonotaire Lorenzo arraché tout sanglant à sa maison et enfermé au Saint- Ange. Puis les pontificaux marchèrent contre les Colonna du Latium. Le pape, que l'invention de l'artillerie intéressait fort, avait béni les canons à Saint-Jean-de-Latran. Girolamo mit en feu la campagne romaine. Fabrizio Colonna, pour sauver la tête de son frère Lorenzo, négociait alors avec Sixte IV; celui-ci demanda la citadelle de Marino, qui lui fut rendue le 25 juin. Le 30, à l'aurore, on conduisit Lorenzo dans la cour intérieure du Saint-Ange, on lui lut une sentence de mort. 11 lie prononça ni une prière ni une plainte, et mit tranquillement sa tête sur le billot. Puis, le corps fut porté aux Saints-Apôtres, l'église des Colonna. La mère attendait, en deuil, sous le portique, entourée des patriciennes de sa famille; elle fit ouvrir le cercueil, prit par les cheveux la tête de son fils, la souleva et dit : « Regardez, voici la tête de mon enfant et la bonne foi du pape Sixte! »

Le 12 août 1484, le chapelain Burchard écrivait : « Aujourd'hui, vers cinq heures de nuit, est mort notre très Saint-Père en Jésus-Christ et seigneur Sixte IV, pape, par la divine Providence; que Dieu daigne recevoir son âme avec

pitié. Amen! » Il faut lire, daus le Chroniqueur du Vatican, le récit de ces étonnantes funérailles. L'appartement du pape fut pillé en un clin d'œil par les valets et les prélats. On dut emporter lé mort dans sa couverture et une tapisserie arrachée à la porte de sa chambre. On le coucha nu sur une table de la salle du Papagallo, pour le laver. Burchard ne trouva ni aiguière ni bassin; a enfin le cuisinier apporta le chaudron qui servait à laver la vaisselle, avec de l'eau chaude, et le barbier Andréa envoya un bassin de sa boutique; nous lavâmes le corps du pontife, et, comme nous n'avions pas de serviette pour l'essuyer, je déchirai la chemise dans laquelle il était mort et m'en servis... Nous l'habillâmes, sans ehemise, d'une soutanelle, d'une paire de pantoufles données par l'évêque de Cervia. » On le revêtit d'ornements de rencontre, d'une vieille chasuble trouée, mais on ne put trouver ni rochet ni croix pectorale ; il fallut cinq ou six heures pour obtenir une vingtaine de cierges; huit cardinaux seulement suivirent la procession funèbre du palais à SaintrPierre. Ils s'empressèrent de rentrer chez eux. La personne du pape n'était plus sacrée; la perversité de la tyrannie avait efifacé de son front le signe du sacerdoce. Le sentiment populaire, comme celui de l'Eglise elle-même, ne reconnaissait plus en lui le légat de Dieu.

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