MOINES KT PAPES
Sixte IV n'était pas descendu dans les caveaux funèbres de Saint-Pierre, que le peuple romain, soulevé contre les neveux, brûlait leurs palais, tandis que les factions Orsini et Colonna se massacraient dans les rues, que les cardinaux et les nobles barricadaient l'entrée de leurs maisons. Rome traversa des jours horribles jusqu'à l'élection d'Innocent VIII. Ce pape, encore un Génois, fut élu, comme son prédécesseur, grâce à une scandaleuse simonie. Borgia avait espéré la tiare pour cette fois; il compta les voix de ses partisants, et, les jugeant trop peu nombreuses, il les vendit, la sienne comprise, au cardinal Cibo. L'électioii fut conduite par Julien de la Rovere, qui allait être, sous deux pontificats, le personnage le plus puissant et le plus dangereux du sacré collège. Innocent VIIÏ s'empressa de reprendre, dans la politique italienne, le jeu des alliances inauguré par Sixte; avec Gênes et Venise, il soutint la révolte des barons napolitains contre les Aragons alliés de Florence et de Milan ; il menaça Ferdinand de la restauration d'une dynastie fran-^ çaise. Les Orsini passèrent au roi des Deux^ Siciles, les Colonna et les Savelli au pape; la guerre civile se ralluma dans Rome et la campagne romaine. Le pape, redoutant l'entrée de Virginio Orsini, rappela, pour les armer, les assassins bannis par Paul II et Sixte IV, et lâcha sur
la ville les pires brigands de toute l'Italie. Venise s'empressa de dénoncer l'alliance et refusa son contingent. Alphonse de Calabre s'empara du Latium. Quand la famine fut dans Rome, et qu'en dehors des murs, jusqu'aux montagnes latines, tout fut brûlé, le pontife fit la paix : il abandonnait, sans aucun remords, les barons du Midi à la fureur de leur maître, qui les attira dans un piège et les fit égorger en masse. La politique guerroyante réussissait mal à Innocent. C'était un prince timide ; son fils Franceschetto et ses neveux avaient une âme d'usuriers médiocre et avide; ils ne songeaient qu'à s'enrichir vite, et, Rome regor géant toujours de spadassins et de vagabonds, ils imaginèrent un tarif pour les assassinats et des abonnements qui assuraient la tranquillité des criminels. Franceschetto touchait 150 ducats par meurtre. En 1490, le Saint-Père faillit mourir. Son fils mit la main sur le trésor de l'Eglise, et l'intervention des cardinaux seule l'empêcha de le faire passer en Toscane. Il se souciait fort peu d'un principat en Italie. Son père, afin de l'établir en Romagne, fit poignarder bien inutilement le neveu de Sixte IV, Girolamo Riario, tyran de Forli et d'Imola. Catarina Sforza, la veuve, fit jeter par une fenêtre le cadavre nu de son mari; elle s'enferma dans la citadelle de Forli et la défendit contre la populace pour son fils Ottavio jusqu'à
l'arrivée des secours de Bentivoglio et de Jean Galéas. Franceschetto dut se contenter d'un riche mariage dans la famille du premier banquier de l'Italie, Laurent le Magnifique.
Entre Sixte IV et Alexandre VI, ce pontificat, dont toutes les entreprises avortèrent, semble misérable. Avec Innocent VIII, toute dignité, toute pudeur a disparu, non seulement chez le pontife, mais encore au sein du sacré collège et de l'Eglise. Laurent de Médicis, envoyant à Rome son fils, le cardinal Jean, âgé de dix-sept ans, disait au futur Léon X : « Vous allez dans la sentine de tous les vices, et vous aurez de la peine à vous y tenir décemment ». Les contemporains virent avec stupeur le pape reconnaître ouvertement ses enfants, comme eût fait un Sforza.
Sixte IV, lui du moins, laissait passer Girolamo pour son neveu. Quand le sultan Bajazet eut confié à Innocent, au prix d'une pension de 40000 ducats, la garde de son frère Djem, on s'étonna que le prince musulman, fils de Mahomet II, logeât, avec ses janissaires et ses musiciens, au palais apostolique. Il sembla aux bonnes gens de Rome que, sur Saint-Pierre, le croissant se levait à côté de la croix. Comme le principat ecclésiastique était devenu l'objet d'une insolente enchère, chacun des cardinaux avait bien le droit de tout espérer du prochain conclave. Enfermés
dans leurs palais fortifiés, munis de tours, dont les portiques et les loges intérieures abritaient parfois une petite armée et son artillerie, entourés de leurs hommes d'armes, de leurs centaines de valets, de leurs bravi, ils renouvelaient, à la fin du xv° siècle, les souvenirs laissés par la féodalité romaine au plus mauvais moyen âge. Ils sortaient à cheval, l'épée au flanc, couverts d'une armure, entourés de leurs neveux, de leurs clients, de leurs spadassins. Ils étendaient leur influence dans Rome par les pires moyens : ils nourrissaient, sous le portail de leurs palais, des foules de gueux prêts à tous les coups de main; ils protégeaient, par le droit d'asile, les bandits qui se réfugiaient près d'eux; ils empêchaient, dans leurs quartiers, l'exécution de la justice pontificale. Les cardinaux Savelli et Colonna devaient envoyer de nuit des troupes contre les gens du cardinal La Ballue, qui avaient délivré des criminels, et, sous les yeux de leur maître, déchiré les parchemins judiciaires et blessé le bourreau du pape. Aux fêtes du carnaval, qui commençait à Noël, on voyait passer à travers Rome les cavalcades, les chars allégoriques, chargés de musiciens et d'histrions, ornés des armes des cardinaux qui, par l'éclat de leurs folies, caressaient la vieille passion des Romains pour les spectacles magnifiques et gratuits. Ce luxe coûtait très cher,
et les princes de l'Eglise, gorgés de bénéfices et rompus à la simonie, demandaient encore au jeu des ressources peu canoniques. Ils jouaient donc, mais en redressant d'une main douce les écarts de la fortune. Une nuit, le cardinal Riario avait gagné 1 4000 ducats d'or à Franceschetto ; celuici se plaignit à son père, qui condamna à restitution le trop heureux joueur, mais les ducats d'or étaient déjà dépensés.
Les cardinaux se dérobaient sous la main dû pontife. Chacun d'eux, se considérant comme un pape in petto ^ résistait aux volontés du. maître, se défiait de tous ses confrères comme d'autant de rivaux et les haïssait. Le sacré collège, con-^ damné à la guerre intestine, se façonnait à l'image de la tyrannie italienne ; il recherchait des alliances et des patronages en Italie et à l'étranger. Les deux grandes puissances catholiques, la France et l'Espagne, avaient la plus nombreuse clientèle : l'em^ pereur, Venise, les Aragons et les Sforza se partageaient le reste. Tout consistoire tenu au Vatican était comme le champ clos où se livrait sourdement le combat désespéré pour la tiare. Le cardinal de Médicis y rencontrait le cardinal Riario, le complice des meurtriers de son père et de son oncle; -le vice-chancelier de l'Eglise, Rodrigo Borgia, chef du parti espagnol, s'y querellait avec La Ballue, chef du parti français : celui-ci jetait n
Borgia les plus sanglantes injures, le traitait d'apostat, de marrano et d'impudique; Innocent VIII accueillait avec des paroles de colère les cardinaux qui s'étaient trop tôt réjouis de sa mort, et leur disait : « C'est moi qui hériterai de vous tous ». Du haut en bas jde la société ecclép siastique, chez les moines comme dans l'Eglise séculière, le respect des choses de Dieu était mort. Aux funérailles du cardinal camerlingue d'Estouteville, les moines se battirent à coups de torche, dans Sant-Agostino, autour du cadavre qu'ils voulaient dépouiller de sa chape de brocart; on emporta le cardinal à la sacristie; la meute furieuse l'y suivit et lui arracha ses vêtements épiscopaux. De tous côtés, la conscience populaire se troublait, des prophéties couraient Rome et l'Italie, annonçant pour l'année 93 la chute de la puissance pontificale. A Florence, Savonarole encourageait, par l'audace de ses sermons, les espérances des républicains attendant la fin de la tyrannie médicéenne et la révolte des âmes chrétiennes aspirant à la réforme du christianisme. Le roi Ferdinand d'Aragon dénonçait les scandales de la famille régnante au Vatican et priait l'empereur de sauver, malgré elle, la sainte Église. Ce fut, pour la chrétienté, une consolation médiocre de retrouver le fer de lance qui avait percé le flanc du Sauveur : le sultan Bajazet en fit
présent au pape, et Rodrigo Borgia, du haut des loges de Saint-Pierre, éleva l'auguste relique sur Rome prosternée. Quelques jours plus tard, Innocent VIII entrait en agonie. Son médecin juif tenta, pour le sauver, une expérience criminelle : il fit passer dans les veines du pontife le sang de trois jeunes garçons. «Les enfants moururent, dit Infessura, le juif prit la fuite et le pape ne guérit point. » Mais il laissait au^'monde chrétien une interprétation inattendue du Siniteparvulos ad me venire de Jésus, et l'impression douloureuse d'un règne flétri parle trafic éhonté des choses saintes. Le 6 août 1492, vingt-trois cardinaux ouvrirent le conclave dans la chapelle Sixtine, sous la garde des ambassadeurs et des nobles de Rome. On entoura le Vatican des troupes, et l'enchère simoniaque de la tiare commença. Les concurrents étaient nombreux ; chacun d'eux représentait quelque puissance de l'Europe ou de la péninsule, ou même des droits de famille à la succession du royaume ecclésiastique. Ascanio Sforza était le frère du premier tyran de l'Italie. Julien Rovere et Riario se recommandaient de Sixte ÏV; Lorenzo Cibô semblait l'héritier direct d'Innocent VIII ; Borgia se rattachait à Calixte III ; Orsini et Golonna avaient pour eux la grandeur séculaire de leurs familles. La France et Gênes soutenaient ouvertement Rovere. Borgia opposa
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à celui-ci le cardinal Sforza, mais Ascanio, dont la maison menaçait toute l'Italie, sentant que ses chances étaient trop faibles, se rangea derrière le vice-chancelier et mena la cabale en faveur de Rodrigo. Borgia était Espagnol, et l'Espagne, victorieuse de ses derniers Maures et unie à Naples, passait alors au premier rang des nations chrétiennes. Orsini seconda les efforts d' Ascanio. Pendant trois jours, le conclave ressembla à un comptoir de banquiers. Borgia donna h Sforza, en argent, la charge de plusieurs mulets, son palais et son mobilier, tous ses bénéfices et la vice-chancellerie de la cour romaine. A Orsini, il promit des fiefs ; à Colonna et à sa famille, l'abbaye de Subiaco et tous ses châteaux à perpétuité; à Michel, l'évêché de Porto ; à Sclafetano, Nepi ; à Savelli, Cività-Castellana. Le Patriarche de Venise, Gherardo, dont la tête branlante, selon Infessura, disait toujours oui, se contenta de 5000 ducats. L'œuvre du Saint-Esprit devenait très facile. Dans la nuit du 10 au 11 août, le nom de Borgia sortit du calice électoral. Au petit jour, la croix parut à une fenêtre du conclave, et l'on cria à la ville endormie l'élection d'Alexandre VI. Puis la cloche duCapitole sonna en volées solennelles la première heure du pontificat nouveau ; le peuple accourut au vieux Saint- Pierre, dont la façade, revêtue de mosaïques,
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étincelait joyeusement dans un rayon d'aurore^ Le cardinal Sanseverino, qui était d'une force peu commune, souleva entre ses bras le pape Alexandre et le mit sur le trône, derrière le maître-autel delà basilique. Il bénit alors la foule frémissante, la ville et le monde. L'Église romaine était à ses pieds, le sacré collège adorait en lui le vicaire de Jésus-Christ, et le jeune cardinal de Médicis murmurait à l'oreille du cardinal Cibô : « Nous voilà dans la gueule du loup : il nous dévorera tous, si nous ne trouvons le moyen de lui échapper ». . ^
Ce règne s'annonçait, en effet, d'une façon menaçante pour l'Italie et l'Eglise. La rencontre de conditions très graves, d'accidents imprévus,, rendait alors plus incertain l'équilibre des tyrannies italiennes, et la personne même du nouveau pape, son origine et ses ambitions de famille, étaient, pour les observateurs clairvoyants, du plus mauvais augure. La mort prématurée de Laurent le Magnifique, en avril 1492,- avait fait disparaître l'hégémonie morale des Médicis sur la, péninsule. Sous Sixte IV et Innocent VIII, Lau-^
rent avait su maintenir, par son union avec les Aragons, la paix de l'Italie, et, quand le Saint- Siège troublait celte paix, Florence employait" heureusement sa diplomatie à la rétablir contre lui. Pierre de Médicis, médiocre et violent, incapable de conserver au dehors l'ascendant politique de sa maison, ne pouvait, au dedans, maîtriser la démagogie qu'en substituant au gouvernement libéral, fondé sur l'opinion, de Cosme et de Laurent, un régime despotique analogue à celui de Milan. Mais le tyran de Florence cessait d'être le patron politique de l'Italie, et celle-ci avait ainsi perdu son modérateur ; elle se trouvait attirée, en deux directions contraires, par deux principats ennemis l'un de l'autre, les Sforza et les Aragons, livrée àtous les hasards que le Saint- Siège provoquerait à son gré, en penchant, soit du côté du nord, soit du côté du midi. A Milan, la situation semblait des plus périlleuses. A l'usurpation des Visconti et des Sforza sur les libertés publiques, Ludovic le More avait ajouté une usurpation personnelle, par l'emprisonnement du maître légitime, son neveu, Jean Galéas. Ludovic, menacé par les républicains lombards et le parti du prince dépossédé, se voyait perdu s'il n'appelait l'étranger. Milan, maîtresse des passages des Alpes, était la clé de l'Italie. Dès 1492, on sentait passer, du haut en bas de la péninsule, comme
le souffle précurseur d'une invasion. Savonarole ne fut point un prophète le jour où il annonça la venue du nouveau Cyrus chargé par Dieu de frapper d'une verge de ferles princes, les peuples et l'Eglise. L'aventureux Charles VIII était l'allié naturel de Ludovic; il pouvait être aussi bien le complice d'Alexandre VI. Le pape et le duc de Milan montraient au roi de France la même proie, Naples, l'héritage de Charles d'Anjou. La papauté était alors angevine autant qu'au xiii* siècle; elle convoitait le protectorat des Deux-Siciles aussi ardemment qu'aux époques normande et souabe.
Elle ne voulait pas abandonner le rêve d'une suzeraineté pontificale établie sur le midi napolitain et gracieusement consentie par un vassal français Cette suzeraineté, que jadis Grégoire VII avait recherchée pour la grandeur de l'Église romaine, les papes du xv« siècle ne la souhaitaient plus qu'à titre de grand fief bon à partager entre leurs neveux et leurs fils. Mais Calixte III, le premier Borgia, et Sixte IV, n'avaient vu dans cet intérêt qu'une question purement italienne, tandis qu'Innocent VIII, réveillant la politique séculaire du Saint-Siège, avait ranimé un instant la tradition angevine dans la personne de René ds Lorraine, petit-fils de René d'Anjou, comte de Provence. Rodrigo Borgia, pape espagnol, chargé d'une famille avide, aurait-il le souci de la paix et de
l'indépendance de l'Italie? L'Espagne altière de Ferdinand et d'Isabelle se tiendrait-elle long-temps en dehors du champ de bataille !où les destinées de la dynastie espagnole des Aragons seraient en ga^ gées ? Le matin même de l'exaltation de Rodrigo, tous ces problèmes se présentaient d'une façon plus ou moins distincte à la pensée des cardinaux italiens. Il était au moins certain que, tout à rhcuré, l'étranger seul pourrait accorder la lyre italienne; mais quelles cordes seraient brisées sous ce pontificat inquiétant, là était le secret de l'avenir.
Certes, le passé d'Alexandre VI n'était point fait pour rassurer les esprits. Il avait alors plus de soixante et un ans. C'était un juriste, élève de l'école de Bologne, peu lettré, que les livres, là science, les antiquités, les arts n'ont jamais charmé. A vingt ans, il fut créé, par son oncle Calixte III, archevêque de Valence, sa patrie, et cardinal-diacre, puis vice-chancelier de l'Eglise. Il possédait d'innombrables bénéfices, et, sous Sixte IV, il était le plus riche des cardinaux après d'Estouteville.' Il fut légat en Espagne, et écrivit sur le droit canonique conformément à la doctrine de l'absolue puissance des papes. 11 vivait en grand seigneur, comme les cardinaux Sforza et Riario ; il n'était point comparable pour l'énergie de la volonté au cardinal Rovere. Il se dérobait à la
curiosité populaire, caressant, au fond de son palais, les espérances d'une ambition obstinée, heureux de couver ses richesses et de faire la fortune de ses enfants. Jadis, le doux Pie II lui avait reproché paternellement, en un long monitoire, la libçrté de ses mœurs et ses soupers trop joyeux avec les dames de Sienne. Vers 14j87, il s'était lié avec Vanozza Catanei, plus jeune que lui de onze ans ; cette femme, une Romaine de naissance obscure, eut deux ou trois maris très indulgents, à qui Rodrigo donna des places lucratives dans l'administration apostolique. Rien n'indique qu'elle fut comparable, pour l'esprit, aux grandes courtisanes de ce temps; elle vécut discrètement, dans l'ombre du pontificat : Burchard ne la mentionne qu'une seule fois, à propos de la plus tragique histoire de la famille. Mais elle vieillissait plus vite que Borgia, et celui-ci, trois ans avant son élection au Saint-Siège, avait voulu goûter la joie d'une seconde jeunesse. Giulia Farnese, Giulia laBella, dont la chevelure d'or était fameuse dans toute l'Italie, enfant de quinze ans, fiancée par hasard à un Orsini, devint donc, dès le mois de mai 1489, la favorite du futur pontife. Son frère Alexandre, qui aida à cette brillante fortune, reçut plus tard le chapeau rouge. Avec lui commença la grandeur politique des Farnèses. Ce jeune cardinal, qui, sous Innocent VIII, avait fait
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emprisonner sa mère, calomnieusement accusée par lui, fut le pape Paul III.
Cependant, ni Vanozza ni Giulia ne pouvaient inquiéter l'Eglise et l'Italie. Un tyran de Rome, endormi dans le plaisir,' eût rassuré Naples, Florence et Milan. Les contemporains ont admiré ce prince ecclésiastique, « haut de taille, toujours souriant, aux yeux noirs, aux lèvres vermeilles, à la santé robuste, infatigable », qui entraînait vers lui les dames « par son regard magnétique », dit Gaspard de Vérone. Mais il portait entre ses bras, à la chaire de Saint-Pierre, une trop nombreuse famille; toute une dynastie entrait avec lui dans le pontificat. On lui connaissait alors sept enfants L'aîné, Pier Luigi, le premier duc de Gandia, était mort en 1491 ; une bulle de Sixte IV l'avait légitimé, au nom de Rodrigo Borgia, en 1481. Le second, don Juan, duc de Gandia, avait été légitimé par le même pape en 1482 Il avait dix-huit ans. César en avait seize, Lucrèce douze, Joffré dix. Juan, César, Lucrèce et Joffré ont formé seuls la famille politique d'Alexandre VI; l'épitaphe de Vanozza, à Sainte- Marie-du-Peuple, ne rappelait que ces quatre noms. Girolama^ îsabeila, Laura, ne comptent point pour l'histoire. Giovanni, Vinfant romain, qui passa pour le fils de Lucrèce et qui naquit durant le second veuvage de cette malheureuse
femme, fut reconnu par deux bulles pontificales, en date du l^"" septembre 1501, conservées à YArchivio de Modène. Par le premier de ces actes solennels, Alexandre déclare que l'infant esl; fils de César Borgia de France ; par le second, (Ju^il est son propre fils. Sur ce Giovanni, que Lucrèce, devenue duchesse de Ferrare, éleva à sa cour en qualité de frère, repose le plus douloureux mystère de la vie d'Alexandre VI, comme de celle de César. En 1498, Lucrèce avait, en effet, donné le jour à un fils dont la naissance coïncide exactement avec les dates portées aux bulles de 1501. Plusieurs autres actes de la chancellerie vaticane, en 1502, attribuent encore cette paternité à César. Ce doublé aveu de paternité, cette confession contradictoire nous permettent d'indiquer seulement les termes du triste problème, sans essayer de le résoudre. Toutefois, il est bien entendu qu'il ne s'agit point ici d'une légende romanesque sortie du préjugé populaire, mais d'un ensemble de documents historiques, confirmés par le témoignage constant des ambassadeurs italiens, et d'une question d'état que les bulles apostoliques ont franchement présentée à la conscience de la postérité.
Revenons donc aux aînés de cette maison sin- /julière. En 1492, don Juan, duc de Gandia,
vivait en Espagne, où il ^'était marié; sou ambition ne l'attirait point vers l'Italie ; je crois qu'il vint plus tard, bien à contre-cœur, séjourner à Rome, oîi le fratricide l'attendait. Céjar, petit étudiant à l'université de Pise, fut doté par son père, le jour même du couronnement, de l'archevêché de Valence, et, une année plus tard, reçut le chapeau rouge. C'était ainsi un candidat d'avenir à la papauté. Juan Borgia, neveu d'Alexandre, évêque de Monreale, prenait la pourpre le 1" septembre 1492, et tous les Borgia ecclésiastiques, cousins ou neveux, la revêtirent tour à tour. Lucrèce, qui avait été déjà fiancée avec don Chérubin de Centelles, puis avec Gasparo de Procida, deux Espagnols, vit offrir sa main à un Sforza, Jean de Pesaro; le mariage eut lieu le 12 juin 1493. Joffré, à l'âge de neuf ans, se réveilla chanoine et archidiacre de Valence. Mais le père songeait à établir son Benjamin en quelques bons fiefs des Deux-Siciles; le 16 août 1493, on le fiança à dona Sancia, fille naturelle d'Alphonse de Calabre, petite-fille du roi Ferdinand, qui apportait en dot la principauté de Squillace. Il jeta son camail aux orties, et représenta innocemment l'intérêt politique des Borgia du côté des Aragons, comme le faisait sa sœur Lucrèce du côté des Sforza.
Alexandre tendait ainsi la m'ain à la fois à Milan et à Naples. Les mariages de ses enfants marquèrent toujours l'orientation de sa politique. Il semblait que l'Église ne lui eût confié le gouvernement de la chrétienté que pour le bien de sa propre famille. Pendant plus de deux années, jusqu'à l'entrée de Charles VIII à Rome, il eut une conduite hésitante et effacée, si on la compare aux entreprises de la fin du règne. Le principat italien était encore intact, et l'égoïsme paternel du pape se sentait mal à l'aise. Il reprenait alors, sans y rien ajouter, la tradition de ses prédécesseurs. Au dehors comme au dedans, il louvoyait avec une certaine timidité, caressait leis Orsini, se rapprochait de Ferdinand, qui était alors le premier homme d'Etat de la péninsule; puis, sur un signe de Ludovic le More, penchait vers les Sforza et nouait une ligue avec Milan, Venise, Sienne, Ferrare et Mantoue. « A ce moment, dit Guichardin, Ludovic regardait comme un échec pour lui-même tout abaissement de la grandeur d'Alexandre. » L'alliance n'eut point d'effet sérieux, grâce à l'inévitable trahison de Venise. Le pape commença donc une nouvelle évolution vers les Aragons, disgracia le cardinal Ascanio Sforza et parut se rallier à la politique italienne et nationale de Ferdinand. L'usurpateur de Milan, menacé par ce mouvement qui rompait
l'équilibre de la péninsule, se rejeta du côté de ta France; une partie du sacré collège, Julien Rovere, Colonna et Savelli en tête, s'unirent à lui pour appeler l'étranger; l'idée de la déposition du pape indigne, qui fut jusqu'à la fin le tourment d'Alexandre VI, grandissait parmi les cardinaux dissidents et jusque dans ks conseils des rois Catholiques d'Espagne. Julien, l'implacable ennemi des Borgia, courut à Lyon pour décider Charles VIII. Le plan de l'invasion fut arrêté entre ces deux hommes. Jules II, qui poussa plus tard le cri désespéré : Fuorii Barbarîl et usa toutes ses forces à chasser l'étranger de la péninsule, fut ainsi le premier complice d'une politique qui ruina l'Italie et bouleversa l'histoire de l'Europe.
Le seul prince qui, après Laurent de' Médicis, fût capable de ressaisir l'hégémonie italienne et d'intimider Charles VIII, Ferdinand, disparut alors. Il mourut, dit Burchard, sine luce, sine cruce, sine Deo. Son fils Alphonse II, fourbe et vil, orgueilleux et cruel, demeurait le seul allié d'Alexandre, le dernier défenseur de l'Italie. Pierre de Médicis, dont la puissance chancelait, ne se prononçait ni pour la France ni contre elle; Venise se tenait dans une neutralité prudente; tous les petits tyrans étaient gagnés à la cause française. Personne ne savait au juste ce que
Charles venait faire en Italie, et lui-même, il n'en était pas bien sûr; mais on comprit, dès ses premières étapes, qu'une heure fatale pour la tyrannie avait sonné. En quelques semaines, ce fut, du nord au midi, une véritable décomposition politique. Le pape et Alphonse II, éperdus, suppliaient le sultan turc de les secourir. Charles VIII, lui disaient-ils, enlèvera Djem, et le rétablira sur le trône de Mahomet. Bajazet répondait au pape, par une lettre que Burchard et Sanudo nous ont conservée, que, « pour le repos et l'honneur du Saint-Père, et sa propre tranquillité », il était bon de faire mourir d'abord son frère Djem, a qui est d'ailleurs mortel, et prisonnier de Sa Sainteté », et cela, « le plus tôt possible, et de la meilleure façon qui plaira à Sa Sainteté » ; Djem sortirait ainsi « des angoisses de cette vie; et son âme passerait en un monde plus heureux ». Le sultan voulait seulement le corps de Djem, et promettait au pape, comme prix du sang, 300 000 ducats, son amitié perpétuelle et la paix des chrétiens d'Orient. Cependant Ludovic hâtait le trépas de son neveu, et, à peine en possession du titre de duc de Milan, trahissait Charles VIII et prêtait l'oreille à l'appel du pape et aux conseils de Venise. Toutes les villes de Toscane se levaient contre Florence; Florence chassait Médicis et se livrait au roi; Pise précipitait dans l'Arno le lion
de marbre de Florence, eh criant : Popolo!
Libéria! Le vieil état communal renaissait souj les pas de l'armée française. Le pape enfin perdait la tête ; il traitait avec tout le monde à la fois : avec l'empereur Maximilien contre Charles VIII, avec Charles VIII contre l'Église et le concile dont la chrétienté menaçait le Saint-Siège; il ouvrait Rome à une armée napolitaine marchant contre l'armée française, voyait avec épouvante les Orsini et les Colonna passer les uns après les autres dans le camp français, armait fiévreusement le Saint-Ange et les bourgeois de Rome, oflPrait des armes aux Espagnols et aux marchands allemands, enfermait au Saint-Ange son argenterie et ses tiares, faisait seller des chevaux pour fuir, il ne savait de quel côté. Tous les malheurs s'abattaient à la fois sur sa tête. Les cardinaux, (Jui chevauchaient dans le cortège du roi, préparaient le décret de déposition et le dossier d'un procès de simonie. Une compagnie française, commandée par le capitaine d'Allègre, arrêtait du côté de Viterbe Giulia Farnèse et son escorte. Charles VIII, imitant la chasteté de Scipion, ne voulut point voir Giulia la Bella, mais il lui imposa une rançon de 3 ÔOO ducats. Cette aventure tragicomique fut, pour Alexandre, le coup de grâce. Il abandonna tout au roi, le passage libre à travers Rome et le gouvernement militaire de la ville j le
droit de conquête sur le tyran de Naples dont il renvoyait Tarmée; la couronne des Deux-Siciles; quatre ou cinq villes du patrimoine ecclésiastique; il renonçait à l'alliance turque et remettait le sultan Djem à Charles; il rendait Ostie à Julien Rovere; il livrait son fils, le cardinal César, comme otage de sa foi pontificale. On lui laissa donc les clés de l'Église universelle, et la blonde fille des Farnèses lui fut rendue. Lui-même, le l"' décembre, il l'accueillit à sa rentrée dans Rome. « Sa Sainteté, écrit l'ambassadeur de Ferrare, portait un pourpoint noir, avec des bandes de brocart d'or, une belle écharpe à l'espagnole, le poignard et l'épée, des bottes espagnoles et un berret de velours très galant. » Au. moment même où il revêtait ce costume de troubadour, le principat ecclésiastique se tenait sur une pointe d'aiguille ; Alphonse II, qu'il abandonnait, ne pensait plus, qu'à se sauver avec ses trésors, en Sicile ou en Espagne; Ludovic le More disait à l'ambassadeur de Ferrare : « J'attends l'estafette qui m'apportera cette bonne nouvelle : le pape pris et décapité ». Alexandre se jeta donc dans les bras du roi, et la plus belle armée de l'Europe défila le long des rues de Rome, avec ses canons et son infanterie, le soir du 31 décembre 1494 : du. fond, du Vatican, le pape vit la lueur des feux de joie et entendit les cris du peuple acclamant la
LES BORGIA. ÎSÎ
France, les Colonna et le cardinal Rovere. Pendant vingt jours, il chercha à éluder la signature définitive du traité qui renfermait la déchéance politique du Saint-Siège ; il finit par refuser l'investiture des Deux-Siciles. Il amusa Charles du spectacle des cérémonies pontificales, et, quand le roi prit la route de Naples, il lui donna les deux otages promis, Djem et Gésar. Mais à.Velletri. César se glissa hors du camp français, déguisé en palefrenier, et à Naples Djem mourut, selon le désir de son frère Bajazet, après avoir mangé ou bu, dit Burchard, « des choses qui ne convenaient pas à son estomac ». La lâcheté, d'Alphonse d'Aragon rendit à Charles la conquête du Napolitain très facile. Le roi des Deux-Siciles abdiqua, sans avoir combattu, laissant à son fils Ferdinand II une couronne déshonorée. Le pape,, -le duc de Milan, Venise, le roi d'Espagne, l'empereur, formèrent à la fin de mars 1495, contre Charles VIII, une ligue qui fut le prélude des guerres pour l'équilibre européen, et le premier acte d'une incessante intervention de l'Europe dans les affaires d'Italie. Charles revint sur ses pas; il renonçait à la Terre-Sainte, à Constantinople, à cette vision de l'Orient qui avait éclairé les jours tristes de sa jeunesse; il ne cherchait plus qu'à sortir au plus tôt du guêpier italien. Alexandre VI se garda bien, cette fois, de
l'attendre au seuil de sa ville sainte. En dépit des Romains, qui s'offraient à le défendre dans le Saint-Ange, il courut jusqu'à Orvieto, puis à Pérouse, entraînant à sa suite les troupes de la ligue et celles de l'Eglise, les ambassadeurs et le sacré collège. Après Fornoue, il rentra dans Rome, le 27 juin 1495. Zorzi, l'ambassadeur vénitien, le décida à lancer contre le roi de France un monitoire très sévère, dans lequel il menaçait Charles des foudres canoniques s'il ne s'engageait à ne plus rien tenter à l'avenir contre l'Italie et le Saint-Siège. Alexandre ne pouvait comprendre encore que désormais toute question italienne serait, d'une façon plus ou moins directe, une question française.
Mais les Borgia étaient des gens avisés, qui tiraient profit des leçons de l'histoire. L'orage une fois passé, ils regardèrent l'Italie et la virent couverte de ruines. Le principat était mortellement atteint. Les Médicis avaient disparu de Florence. Les Sforza étaient convaincus de haute trahison envers la péninsule ; entre la Lombardie et la France, les Alpes s'étaient abaissées ; le duc d'Orléans, maître du Milanais, avait recouvré les droits héréditaires de sa grand'mère Valentine Visconti. Les Aragons avaient abdiqué pour ne point voir l'ennemi ; Ferdinand II était obligé de reconquérir son royaume ville par ville. Aiphonséll
mourut en novembre 1495, Ferdinand II en octobre 1496; son oncle Frédéric lui succéda, mais on sentait bien que la succession de Naples était ouverte, et que les Aragons, soutenus seulement par le crédit de l'Espagne, avaient fini leur temps en Italie. La tyrannie pontificale avait en vérité le moins souffert de l'invasion française. Ainsi, sur l'échiquier italien, une pièce importante était tombée, deux autres avaient perdu toute valeur; Rome et Venise seules conservaient leur situation politique. La dynastie des Borgia se vit donc en face de conditions toutes nouvelles; le rôle et les ambitions du Saint-Siège devenaient tout à coup singulièrement plus vastes qu'au temps de Sixte IV et d'Innocent VIII. L'attitude hésitante, la politique contradictoire d'Alexandre VI, allaient faire place à un plan d'action très fermement suivi. Il s'agissait, dans le désarroi et la décadence des vieilles tyrannies, de fonder un Etat nouveau, une maison régnante qui, appuyée sur l'Église romaine, eût été en peu d'années l'arbitre de la péninsule. Pour le moment, le pape n'attendait rien de l'étranger ; la ridicule expédition de Maximilien contre Florence, en 1496, lui montra l'impuissance momentanée de l'Empire ; il croyait la France bien loin, et ne soupçonnait pas encore l'approche de l'Espagne. Il avait sous la main son fils aîné, don Juan de Gandia, dont la grandeur
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temporelle pouvait être l'orgueil de son pontificat. Il se contentait alors, pour commencer l'établissement princier de ce jeune homme, du domaine même de l'Église qu'il démembrait et des fiefs des vassaux de l'Eglise qu'il dépossédait. Il lui remettait le gouvernement du Patrimoine, et lui donnait Ostie, Corneto, Civita-Vecchia, Viterbe. Les Orsini, le vieux Virginio, leur chef, son fils Jean Jordan, tous les capitaines de cette grande famille avaient pris du service sous les étendards de Charles VIII ou dans l'armée florentine. Le pape confisqua donc leurs châteaux par bulle apostolique, nomma son fils gonfalonier de l'Église, lui fit cadeau d'une armée, et l'envoya, accompagné du duc d'Urbin, de Fabrizio Colonna et d'Antonio Savelli, au siège de Bracciano, que défendaient Alviano et sa femme Bartolomea, la sœur de Virginio. L'entreprise tourna fort mal; les pontificaux furent refoulés jusque sous les murs de Rome, et une armée, commandée par deux capitaines à la solde de la France, Carlo Orsini et Vittellozzo, les força de se battre, le 23 janvier 1497, près de Soriano. Ce fut un désastre. Le duc d'Urbin fut pris, le duc de Gandia blessé, le cardinal Lunate, légat du Saint- Père, s'enfuit avec une telle hâte qu'il en mourut. Le pape appela à son aide Gonzalve de Gordoue, général du roi Catholique, mais Venise intervint
et l'obligea à signer une paix peu glorieuse. Pour 50000 florins d'or, il abandonnait aux Orsini le droit d'être maîtres chez eux à perpétuité.
Certes, le premier acte de la politique paternelle d'Alexandre VI finissait d'une façon fâcheuse. Mais les Borgia étaient beaux joueurs. Le véritable virtuose de la famille, César, cardinal de Valence, se préparait à entrer en scène. Au commencement de l'année 1497, il avait plus de vingt ans. Il se trouvait embarrassé dans les replis de sa robe de pourpre, qui l'empêchait d'être général d'armée, prince séculier, modérateur de l'Italie. Il souffrait avec peine l'alliance matrimoniale de sa maison avec les Sforza, et, pour délivrer les Borgia d'une entrave gênante et les détacher d'un gouvernement trop compromis en Italie et à l'étranger, il jugea bon de supprimer le mari de sa sœur Lucrèce, Jean Sforza de Pésaro. Rompre avec Milan, c'était s'acheminer à une entente avec la France. Jean Sforza fut donc condamné. Le jour des Rameaux, il reçut encore à Saint-Pierre la palme bénite de la main du pape. Les chroniques de Pesaro racontent ainsi par quel hasard il échappa à une mort violente, dans le cours de la semaine sainte. « Un soir, Giacomino, camérier du seigneur Jean, se trouvait dans la chambre de M™ Lucrèce. César, frère de celle-ci, entra; Giacomino, par
i9i MOINES Et i>APËê.
l'ordre de Madame, s'était caché derrière un fauteuil. César parla librement à sa sœur, et dit que l'ordre était donné de tuer Jean Sforza.
Quand il fut parti, Lucrèce dit à Giacomino : « Tu as entendu? Va et avertis-le. » Le camérier obéit à l'instant, et Sforza se jeta sur un cheval turc, et à bride abattue vint en vingt-quatre heures à Pesaro, où son cheval tomba mort. »
César se fit ainsi un ennemi mortel ; mais il prit en même temps une leçon de prudence et. une salutaire aversion pour les paroles inconsidérées. Le pontife déclara, en vertu de son autorité canonique, la nullité du premier mariage de sa fille. Lucrèce, qui aima sincèrement tous ses maris, pleura quelques jours le premier chez les nonnes de Saint-Sixte.
Cependant Alexandre comblait de bienfaits Juan de Gandia. Le 7 juin, il l'investit du duché de Bénévent, enclave ecclésiastique du royaume de Naples, en ajoutant à ce fief Terracine et Ponte-Corvo. Il choisissait en même temps César comme légat apostolique au couronnement prochain de Frédéric d'Aragon. Mais César avait alors de bien autres visé,es. La condition de cadet lui semblait aussi insupportable que celle d'homme d'Église. Pour tenter de grandes choses, refondre en un moule nouveau la tyrannie italienne du xy* siècle, et recueillir au nord et au
midi de la péninsule des héritages si beaux, il devait être d'abord l'héritier présomptif de sa maison. Il ne pouvait attendre, car Juan était jeune, et Alexandre vieillissait. Une seule voie était rapide et sûre pour atteindre ce but excellent. Il la prit, si horrible qu'elle fût, sans hésiter.
Le mercredi 14 juin 1497, Juan et César, « fils bien-aimés du pape », écrit Burchard, avaient soupe chez leur mère Vanozza, dans une vigne de celle-ci, près de Saint-Pierre-aux-Liens, sur les hauteurs de l'Esquilin. Vers le milieu de la nuit, le cardinal pressa son frère de se retirer au palais apostolique, où Juan habitait; ils reprirent leurs chevaux ou leurs mules, et descendirent la colline, suivis d'un très petit nombre de valets; ils allèrent ainsi côte à côte jusqu'à la région où se trouvait la vice-chancellerie, l'ancien palais de leur père, non loin de Campo-di-Fiore ; là, ils s'arrêtèrent; le duc voulait, avant de rentrer au Vatican, « aller se divertir quelque part » ; il, prit donc congé du cardinal, et rebroussa chemin, ne retenant près de soi qu'un seul de ses serviteurs, et, en outre, un homme « qui était venu au souper la figure masquée », et qui, depuis plus d'un mois, chaque jour le visitait secrètement et masqué, au palais. Le duc, ayant en croupe ce mystérieux personnage, chevaucha jusqu'à la
place des Juifs; là, il se sépara de son unique valet, en lui enjoignant de l'attendre, à cet endroit même, jusqu'au jour, puis de s'en aller, si son maître ne reparaissait point vers quatre heures du matin. Juan et l'homme masqué s'enfoncèrent dans les ruelles tortueuses et noires qui tournent autour du Ghetto. Le duc ne reparut plus au Vatican ; son serviteur fut retrouvé, au petit jour, sur la place des Juifs, mortellement blessé; des bourgeois charitables le recueillirent, mais il ne put rien révéler sur son maître. Le 15 juin, avant midi, les gens du duc, inquiets de cette absence prolongée, firent avertir le pape. Alexandre prit peur ; il espérait' cependant encore que Juan rentrerait le soir au palais ; il avait, pensait-il, rendu nuitamment visite à quelque courtisane, et craignait de sortir en plein jour d'une maison suspecte. Le soir vint, et le pape, épouvanté, ordonna à ses sbires de commencer une enquête On explora tout d'abord les rives du Tibre ; et un certain Giorgio Sclavo, qui, couché dans une barque ancrée au milieu du fleuve, veillait chaque nuit sur un dépôt de bois établi à Ripetta, témoigna des faits suivants. Dans la nuit du mercredi au jeudi, vers deux heures, il avait vu deux hommes à pied sortir de la ruelle qui longe encore aujourd'hui, du côté gauche, l'église de San-Geronimo ; ils avaient observé avec une
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grande attention et en silence le chemin qui suit le Tibre, et, n'apercevant personne, étaient rentrés dans la ruelle; quelques instants plus tard, deux autres hommes étaient venus du même endroit, avaient sondé du regard les alentours comme les premiers, puis avaient fait un signe d'appel : alors était apparu un cavalier monté sur un cheval blanc, ayant un cadavre en croupe, dont la tête et ies jambes pendaient de chaque côté, et que les deux premiers hravi soutenaient à droite et à gauche. On se dirigea vers un point escarpé de la rive, le lieu même d'où l'on jette les ordures au Tibre; là, le cavalier fit tourner au cheval le dos au fleuve, et les deux hommes qui s'étaient montrés les derniers, prenant le cadavre l'un par les bras, l'autre par les jambes, l'enlevèrent du cheval, le portèrent jusqu'au bord et le précipitèrent dans l'eau de toutes leurs forces. Le cavalier demanda s'il était bien tombé, ils répondirent : « Signor, si. » Le cavalier s'était alors retourné, et, comme le manteau du mort flottait au fil 'de Teau, il avait demandé quelle était cette chose noire qui nageait. Les autres dirent : « C'est le manteau », et ils lancèrent des pierres pour l'enfoncer. Puis, tous les cinq se retirèrent : deux hommes prirent par la ruelle de San-Geronimo, en regardant toujours avec soin çà et là ; le cavalier et les deux autres s'en allé-
rent du côté de l'hôpital Saint-Jacques. Giorgio n'avait plus rien vu. Les serviteurs du pape lui reprochant de n'avoir pas aussitôt prévenu le gouverneur de Rome, il répondit que, dans sa vie, il avait vu, la nuit, une centaine de cadavres jetés au Tibre, à la même place, dont personne ne s'était préoccupé, et qu'il n'y prenait plus garde*. On convoqua les bateliers et les pêcheurs de Rome, et, le 16 juin, dans l'après-midi, trois cents barques commencèrent cette lugubre recherche. On retira le duc de Gandia, tout vêtu, ayant sous sa ceinture ses gants et 30 ducats, et percé de neuf blessures, l'une à travers la gorge, les autres à la tête, à la poitrine et aux jambes. On le mit sur une barque, qui descendit jusqu'au Saint-Ange; là, sous la direction du chapelain Burchard, on le déshabilla, on le lava et on le revêtit de son costume de capitaine-général de l'Église. Après le coucher du soleil, les gentilshommes de don Juan, tous les prélats de la maison apostolique, les camériers et les gardes du pape, portant des torches et pleui-ant « avec une grande clameur », accompagnèrent le mort jusqu'à Sainte-Marie-du-Peuple; il avait la figure
1. Respondit se vidisse, suis diebus, centum in diversis noctibus varie occisos in flumen projici per locum predictum et numquam aliqua eorum ratio habita fuit. Burchardi Diarium. Edit. Thuasne, t. Il, p. 390.
découverte et « semblait dormir ». Quand le cortège parut sur le pont Saint-Ange, on entendit, selon un témoignage recueilli par Sanudo, un cri terrible, plus lamentable que tous les autres : c'était l'adieu suprême d'Alexandre VI, qui, d'une fenêtre de la citadelle, regardait pour la dernière fois la face pale de son enfant. Mais César ne parut point alors; il semble, à lire Burchard, qu'il fut en ce moment à cent lieues de Rome; personne de sa fnaison ne suivit le deuil de son frère mort. Le pape, dit Burchard, eut une douleur si profonde a qu'il s'enferma dans sa chambre et pleura très amèrement ». Le cardinal de Ségovie et ses serviteurs les plus intimes se tenaient derrière la porte, 1^ suppliant de leur ouvrir ; il ne les laissa entrer qu'au bout de plusieurs heures. Il ne voulut ni boire ni manger, depuis le matindu jeudi jusqu'au samedi; jusqu'au dimanche, il ne dormit pas une minute ; enfin, « il se laissa toucher par les sollicitations continuelles des gens de sa maison, et mit fin, autant qu'il le put, à son deuil, pensant d'ailleurs quun grand péril résulterait pour sa personne même d'une douleur trop prolongée » *.
1. Pontifex, ut intellexit ducem interfectum et in flumen, ut stercus, projectum, compertum esse, commota sibi fuerunt omnia viscera et pre dolore et cordis amaritudine reclusit se in ijuadam caméra et flevit amarissime. Persuasu tamen mul-
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Burchard interrompt ici, avec une remarquable prudence, jusqu'au 7 août, la rédaction de son Journal. Mais ces derniers mots du chapelain donnent à réfléchir. Alexandre connaissait l'assassin; il l'avait soupçonné dès le jeudi, quand on vint lui dire : « Le duc n'est pas rentré cette nuit au palais ». L'ambassadeur florentin, Braccio, écrit, le 17 juin, au conseil des Dix, que « le pauvre seigjieur » est tombé dans un piège longuement préparé, car « l'homme masqué qu'il a pris en croupe lui avait souvent parlé, toujours masqué, et toujours de nuit ». Braccio fait entendre que l'aventure amoureuse où on l'a sans doute entraîné n'était qu'une amorce; a certes, celui qui a imaginé et dirigé le crime avait bonne cervelle et bon courage; de toutes façons, c'est un grand maestro ». Une enquête fiévreuse porta pendant deux semaines sur toutes sortes de personnes; on mit les valets du duc à la torture; on interrogea le comte de la Mirandola et sa fille, dont le palais était dans la région de Ripetta. Le cardinal Sforza, Jean de Pesaro, les Orsini, le duc d'Urbin, même don Joffré, le plus jeune des enfants Borgia, dont la femme, dona Sancia, pas-
tiplici et continuo prefatorum victus, postremo incepit prô posse luctui finem imponere; majus- damnum. et periculum quod persone sae evenire exinde posset consîderans. Diarium, t. II, p. 390.
sait pour la maîtresse de son beau-frère Juan, se virent soupçonnés à la fois. Puis, la haute police pontificale arrêta tout à coup ses investigations. Toute la chrétienté s'était émue : l'empereur, le doge de Venise, Savonarole, le cardinal de la Rovere, écrivaient au pape pour le consoler. Il disait, le 19 juin, devant le sacré collège : « Si j'avais eu sept papautés, je les aurais données pour la vie de mon fils ». Cependant, il voulut que le mystérieux attentat entrât dans l'oubli. Rome entière murmurait le nom du meurtrier; « mais personne, dit Raphaël de Volterra, n'ose le prononcer tout haut ». Trois ans plus tard, on se mit à parler plus librement; l'ambassadeur vénitien Polo Capello écrivait de César : « C'est lui qui a fait assassiner et jeter au Tibre, la gorge ouverte, son frère le duc de Gandia ». La conduite ultérieure d'Alexandre VI, sa demi-abdication entre les mains de César, confirma le jugement des contemporains et assura celui de l'histoire.
Nous ne savons rien de la première entrevue de ces deux hommes, le cardinal de Valence et le pape, dans les jours qui suivirent l'assassinat de don Juan. César demeura encore cinq semaines à Rome, avant de remplir sa légation près du roi Frédéric. Le 10 août, le dernier roi de la dynastie aragonaise fut couronné à Naples par les mains du fratricide; le 4 septembre, le sacré collège
recevait César à sa rentrée dans Rome et l'accompagnait au Vatican. Le consistoire se forma autour du pontife : Alexandre embrassa son fils et descendit du trôiie sans lui dire une seule parole.
Au lendemain même du meurtre, il conçut une pensée très haute, et témoigna aux cardinaux et aux ambassadeurs du désir qu'il avait d'entreprendre la réforme de l'Eglise, sans tenir compte ni de sa puissance pontificale, ni de sa vie. Séance tenante, il avait nommé une commission préparatoire de six cardinaux. Le même jour, il fit part de ses intentions réformatrices aux princes italiens et aux rois de l'Europe. Il écrivit au roi d'Espagne qu'il était disposé à se démettre du pontificat. Il n'avait, sans doute, ni assez de vertu ni assez de génie pour réformer le christianisme et purifier, par l'observance de l'Évangile, la royauté ecclésiastique. Mais il pouvait au moins réprimer les plus criants abus et imposer à l'Eglise de Rome la décence extérieure qu'elle avait eue sous Pie II. Il lui appartenait aussi de commencer la réforme par lui-même et tous les Borgia, et de mettre fin à sa politique de famille. Mais il n'était plus le maître de sa propre volonté. Quand les cardinaux lui lurent le projet de réformation, il les arrêta en leur objectant que la liberté du pontife serait
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trop enchaînée. Il fit de César une sorte d'exécuteur testamentaire de Juan, et lui confia, pour être rendus plus tard au fils de celui-ci, les joyaux du mort. Non seulement il consentait à retirer César de l'Eglise, mais il forma un instant le projet extravagant de lui donner en mariage sa belle-sœur, la femme de Joffré, la très légère Sancia d'Aragon, et de passer en échange à JofFré le chapeau rouge de César Cependant, au cours des longues nuits d'hiver, le fantôme de don Juan errait sous les voûtes du palais apostolique, et le pape crut entendre maintes fois la plainte de son fils assassiné En février 1498, pour fuir cette obsession, il s'établit au château Saint- Ange. Peu à peu, la triste ombre se tut et ne vint plus. La conscience d'Alexandre VI s'était apaisée. Le règne occulte de César Borgia soulageait son père de la part la plus lourde du gouvernement dans la tyrannie de la Renaissance. L'action lui devenait facile, car il n'était plus que l'instrument d'une ambition formidable qu'il admirait en la servant. Mais jamais l'Eglise n'avait traversé de jours aussi extraordinaires que ceux qu'elle vit durant les six années où le véritable roi de Rome fut César de France, duc de Valentinois *.
1. Voir au Diarium de Burchard, à la date da 28 octobre 1497, l'effrayante description de la plus profonde oubliette du
château Saint-Ange, le Sammarocho, où l'on descend l'archevêque de Gosenza : un lit de planches, un paillasson, un matelas, un baril d'eau, trois pains, une fiole d'huile pour la lampe, un bréviaire, la Bible, les Epîlres de saint Pierre : ibidem inclusus quoad vîxerit permansurus. L'eau, le pain, l'huile étaient renouvelés chaque trois jours.
l'oeuvre politique et la catastrophe
A partir de l'année 1498, une entreprise unique a occupé la vie d'Alexandre VI : faire de César le grand despote de l'Italie. Dès ce moment, l'on pourrait, dans la série des papes, retirer le non: du prince régnant et le remplacer par celui de la famille pontificale; jusqu'au mois d'août 1503, ce sont les Borgia qui président à l'histoire tragique du Saint-Siège. C'est pourquoi, avant de montrer la suite de cette histoire, je dois décrire la partie morale du problème que je me suis proposé d'expliquer, et demander aux témoins du règne les éléments d'une enquête psychologique sur Alexandre VI et son fils.
L'histoire n'a affaire, en effet, qu'à ces deux personnages. Don Juan a disparu trop tôt, ne laissant aucune trace, bonne ou mauvaise, dans les dernières années du xv° siècle italien. Don Joffré se trouvera trop jeune orphelin; il n'aura pas le temps d'entrer en scène et d'essayer un rôle viril entre son père et son frère. Quant à Lucrèce, dont la tradition romanesque .a si gravement altéré la figure véritable, il faut renoncer à voir en elle une Messaline, une Frédégonde ou une Théodora. En tout pays et en tout temps, elle paraîtrait bien pâle et bien effacée ; mais en pleine Renaissance, et à l'heure la plus violente de là tyrannie, elle semble absolument neutre. Elle n'a rien de la virago, de la femme d'action héroïque, telle que fut Catarina Sforza, comtesse de Forli; rien non plus de la femme dé haut esprit et de raison supérieure, telles que furent Victoria Golonna et Isabelle de Mantoue. En elle, tout est fuyant, indécis, timide, l'esprit comme le visage, avant tout le caractère. Il est facile de plaider sa cause; elle fut, dans les mains de son père et de son frère, comme une cire molle, une esclave gracieuse, que l'éducation n'a point formée à la
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pudeur, à la dignité délicate de la femme, très douce, résignée d'avance aux plus navrantes aventures qu'une sorte d'inconscience morale lui rendait moins douloureuses. Elle dut s'habituer à la souffrance, comme elle s'habitua à l'étrange spectacle de la cour paternelle; dans le billet qu'elle écrivit d'une main mourante à Léon X, on entend comme la plainte tranquille d'une malheureuse à qui son passé a laissé une impression de mélancolie plutôt que d'effroi. En réalité, Lucrèce n'a pas d'histoire; sa vie tiendrait en trois pages. Grégorovius, dans sa Lucrèce Borgia, a reproduit l'ensemble historique de la famille, décrit Rome, Spolète, Pesaro, Ferrare, les entrées princières, les fêtes du palais apostolique, les traits généraux de la Renaissance romaine autour d'Alexandre VI et de la civilisation italienne dans la maison des Este. Lucrèce passe souvent, comme une comparse, sur ce théâtre singulier ; elle y tient même, pendant quelques jours, la régence du royaume de l'Église, sous la direction du vieux cardinal de Lisbonne; avec son troisième mariage, qui devait, comme l'avaient fait les premiers, aider au plan politique des Borgia, elle s'enfonce enfin en une région vague où l'histoire ne peut plus la suivre. L'Arioste alors a célébré ses vertus, dans une octave de VOrlando furioso\ elle n'avait jamais été Bradamante, mais elle n'était plus
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Angélique; le poète la proclamait très chaste, parce qu'elle n'avait plus de faiblesses ; les Borgia étaient morts, et sur la duchesse Lucrèce de Ferrare, qui avait toujours échappé aux historiens et n'appartenait déjà plus aux moralistes, il ne restait à écrire qu'une louange sonore, et rien de plus.
Tout au contraire, Alexandre VI est une figure vivante au plus haut degré, et qui retient l'observateur, j'allais dire l'artiste, par un très vif attrait de curiosité. Il est tout en dehors, et ni la fourberie de ses paroles, ni l'ambiguïté de sa conduite ne parviennent à cacher comme sous un masque ce caractère impétueux, formé de passions profondes et simples, qui, au moindre accès de la colère, de l'orgueil ou de la peur, se dévoile avec une franche naïveté. « Il est si passionné — sensital — dans ses sentiments et ses intérêts, écrivait l'ambassadeur vénitien Antonio Giustinian moins d'un mois après son arrivée à Rome, qu'il ne peut s'empêcher de dire quelque parole qui indique l'état présent de son âme. » Quand il parle de César, il ne tarit plus ; quand il est joyeux, il ne se tient plus de plaisir. Au moment de la prise de Camerino par son fils, « l'orateur d'Espagne et moi, dit Giustinian, nous avons trouvé le pontife plus joyeux que nous ne l'avions jamais vu; il nous fit venir
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tout près de lui, et, en nous racontant la nouvelle, il se perdait en une joie- telle que les paroles lui manquaient pour achever sa pensée; mais, afin d'exprimer plus vivement ce qu'il éprouvait, il se leva de son fauteuil et se mit dans l'embrasure d'une fenêtre, où il nous fit lire la lettre de son duc ». Quand il cherche à tromper son interlocuteur, on voit le mensonge se former sur ses lèvres, à mesure qu'il parle; lui-même, il finit par être à moitié dupe de son invention ; il continue de mentir, mais avec conviction. Chaque fois qu'il souhaite l'alliance de Venise, il répète à Antonio qu'il « veut placer son cœur dans la main de la république ». Il parle avec une telle émotion « que sa poitrine <$ semble s'ouvrir et que les paroles lui sortent du cœur, non de la bouche ». Quand il sent que la fortune de sa maison décline, tantôt il éclate en paroles de menaces ou d'angoisses, mais très brèves, qu'il s'efforce sur-le-champ d'adoucir ou de retirer; tantôt, faisant bonne mine à mauvais jeu, il feint l'espérance et la gaîté, mais son trouble se lit dans les traits de son visage et l'accent de sa voix. Aux" jours les plus difficiles,, lorsque les événements font violence à sa volonté, il est capable de parler en souverain pontife. « Dites librement tout, ambassadeur : ici, il n'y a que Dieu, moi et vous. » En 1494, lorsque
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Charles VIII s'efforce de le détacher du parti aragonais : « Sa Sainteté, dit un ambassadeur, préfère perdre tout, la mitre, l'Etat et la vie, plutôt que de trahir son allié ». Aux ambassadeurs de Giovanni Bentivoglio de Bologne, qui le prient d'épargner leur maître, il répond, cette fois avec cynisme :,« Non, je chasserai ce tyran de sa ville, quand je devrais vendre tous les offices de Rome et en créer de nouveaux en plus grand nombre; je vendrai tout, jusqu'à ma mitre ». Un jour, il s'emporta si fort contre César, dont la politique lui semblait équivoque, qu'il lui adressa, en langue espagnole, les plus triviales injures, les seules dont il n'eût pas le droit d'outrager son fils.
Mais ces crises étaient courtes. Cette âme véhémente et légère rejel;ait vite, comme une charge importune, l'inquiétude ou l'enniii. Parfois, à l'improviste, après avoir lu une dépêche fâcheuse, il faisait seller ses chevaux en pleine nuit, sortait de Rome et s'en allait, sous le soleil ou la pluie, à travers la campagne romaine, jusqu'aux montagnes latines. Il chassait pendant deux ou trois jours autour de Rocca di Papa, et revenait à la ville, ayant ainsi, selon l'expression de Giustinian, « purgé sa mélancolie ». Courir le cerf ou le sanglier était une distraction décente, sinon Ccinonique. Mais Alexandre revenait trop
souvent aux faiblesses de son temps de cardinalat. Pour lui, le grand remède contre la tristesse était un ballet voluptueux dansé par de toutes jeunes filles. Je laisse, bien entendu, de côté la fameuse orgie du 31 octoîare 1501, dont Alexandre, César et Lucrèce furent les spectateurs, que Burchard a décrite minutieusement, comme il eût fait une cérémonie du bréviaire romain, et que confirment trois autres sources contemporaines tout à fait indépendantes l'une de l'autre *. Mais à Piombino, à peine le pape a-t-il été reçu par le clergé et les magistrats, il demande un ballet, et, dit Burchard, « les plus belles femmes et filles de la ville dansèrent pendant plusieurs heures, sur la place publique, devant le palais où était le Saint-Père ». Chaque jour, dit Giustinian, « il fait danser des jeunes filles, qui sont de toutes les fêtes et de tous les divertissements ». Cela produisait parfois d'étranges confusions : on vit un jour, dans une messe solennelle, un groupe de jeunes filles, qui
1. Le chroniqueur Matarazzo, la lettre de Savelli, la dépêche de Pepi, orateur de Florence. (Voir Diarium, t. III, p. 167 et la note.) Une lettre d'Agoslino Vespucci à Machiavel nous apprend que ces scènes de prodigieuse impudeur étaient, pour ainsi dire, quotidiennes, ogni sera. Le lendemain de la bacchanale de 1501, Alexandre accorde pontificalement sept années et sept quarantaines d'indulgences aux chrétiens qui ont assisté à la messe solennelle de la Toussaint, à Saint-Pierre, (fiiar., ibid., i. 168.)
n'étaient point des nonnes, se tenir entre le maître-autel et les bancs des cardinaux. En juin 1500, une tempête abattit la cheminée de la chambre à coucher du pape, qui fut enseveli sous les ruines du toit, du plafond et du baldaquin pontifical; on le retira blessé, à demi mort, totum attonitum. Il fut soigné alors, dit l'ambassadeur de Venise Capello, par sa bru Sancia, par Lucrèce et une demoiselle d'honneur de celleci, che è favorita delpapa. Certes, on aurait mauvaise grâce à accuser Alexandre VI d'hypocrisie religieuse. La gravité de la liturgie, l'observance exacte de la discipline, l'intéressaient fort peu. Quand il célébra à Saint-Pierre la messe devant Charles VIII, il brouilla toutes les cérémonies de la communion. Ce n'était point qu'il fût troublé par la présence du roi; lors de la première entrevue, il s'était trouvé mal, mais c'était, dit Burchard, une fausse syncope et un procédé dont il usa quelquefois. Un autre jour, il égara sur l'autel un fragment de l'hostie sainte. En voyage, il mangeait allègrement de la viande, malgré le carême. Le 5 mai 1493, il fit dans Rome une procession pittoresque qui dut attrister les bons chrétiens : en tête marchait la croix, accompagnée, à droite, par le sultan Djera, à gauche, par César, cardinal de Valence, habillé en Turc ; puis venait le pape à cheval, avec un état-major de cardinaux. On
visita ainsi Saint- Jean-de-Latran, la basilique trois fois sacrée, « mère des églises du monde entier » ; comme on n'avait point de mosquée sous la main, la cavalcade porta ensuite ses dévotions à Sainte-Marie-Majeure, aux Saints-Apôtres, à Saint-Marcel et à Sainte-Marie-du-Peuple.
Les hommes du tempérament d'Alexandre, que le premier bond de la passion emporte et que l'imagination domine, ont une sorte de courage irrégulier, qui faiblit souvent en présence d'un danger vague, mais peut se relever en une heure très périlleuse. Que Charles VIII marche sur Rome, que la peste ou la fièvre paludéenne sévisse sur la ville, le pape a une peur réelle; il se cache ou se sauve bien loin, sans le moindre souci de ses -devoirs ni de sa dignité. Mais, lisez dans Burchard et la dépêche d'un ambassadeur florentin le récit de la tempête qu'il essuya, en mars 1502, en vue de Porto-Ercole; ici, plus d'un trait rappelle la tempête de Panurge, mais c'est le rôle tranquille de Pantagruel qu'Alexandre VI y représente. Tout le monde tremble, pleure et roule pitoyablement sur le pont. Le duc César, qui montait une autre galère, redoutant le naufrage, s'était fait reconduire en barque sur le rivage de Corneto. « Le pape seul se tenait ferme à sa place, assis à la poupe, sans peur, et regardait j et quand la mer frappait violemment
le navire, il disait : « Jésus! » et faisait le signe de la croix. » Tandis que les cardinaux, malades à l'excès, croyaient leur dernière minute toute proche, « il interpella souvent les matelots pour qu'ils lui préparassent à dîner; mais l'agitation de la galère et la force du vent empêchaient d'allumer le feu. Enfin, la mer s'étant un peu calmée, on put frire des poissons que le pape mangea de bon appétit. »
Mais ces traits de caractère ne forment encore que l'originalité tout extérieure d'Alexandre VI. On remarquera que la perpétuelle saillie de la passion, la mobilité de la pensée, sont des qualités bien italiennes. Un séjour d'un demi-siècle en Italie et la vie ecclésiastique à Rome avaient effacé eu lui l'Espagnol; il s'était dépouillé du génie sévère, de la gravité, de l'obstination et de l'arrogance de son pays et de sa race ; mais ce qu'il avait pris en échange à sa patrie politique, l'exubérance mal disciplinée de la parole et du geste, n'était point ce que l'Italie du xv® siècle prisait le plus en un prince. II fallut que la passion souveraine de son âme vînt régler toute cette agitation et l'obligeât à une maîtrise sur lui-même et à une tension de la volonté sans lesquelles la Renaissance ne reconnaissait point le tyran véritable. Le jugement de Capello montre bien en Alexandre VI ces deux éléments distincts, le caractère ins-
tinctif et primesautier, qu'une pensée unique parvient h fixer et à gouverner : « Le pape a soixante-dix ans, il rajeunit tous les jours ; ses soucis ne durent pas une nuit; il est de tempérament joyeux et ne fait que ce qui lui plaît : son unique désir est de rendre ses enfants puissants. Tout le reste lui est indifférent. » Dès 1493, le roi Ferdinand avait tracé un portrait plus sombre, en homme d'Etat que le voisinage d'un pareil pape préoccupait fort : « Sa vie, qui ne respecte point le siège oii il est établi, est pour tous un sujet d'abomination; il n'a d'autre soin, d'autre désir que de créer contre tout droit la grandeur de ses fils. En toutes choses, il trompe et dissimule, et tire de l'argent de tout ce qu'il peut vendre. » Il avait aimé tendrement don Juan; mais il trouva moyen d'accommoder la terreur que lui inspirait César fratricide avec l'amour de plus en plus grand qu'il ressentait pour ce fils, devenu l'aîné de sa maison, en qui il voyait l'avenir et la gloire de sa dynastie. Il aimait passionnément Lucrèce, mais il la réduisit à n'être, par ses deux derniers mariages, qu'une des conditions de la fortune de César. Il eût pu reprendre pour lui-même, avec une signification détournée, la devise insolente de son bien-aimé : Aut Caesar, aut nihïl. Pour ce fils, le tourment et la joie de ses dernières années, il eut le cou-
rage, difficile aux voluptueux, de dévouer sa vie à un intérêt tout théorique, d'embrasser une politique sanguinaire, de s'y attacher avec une âpreté étonnante, d'y concentrer, sans jamais se lasser, toute sa fourberie et l'avarice dont la nature l'avait doué. A l'Italie, que César allait dévorer ville par ville, il n'avait plus rien à demander, ni protectorat pour la souveraineté de son fils, ni alliance durable. Il reprenait à son bénéfice la méthode inventée par Ludovic le More : l'appel à l'intervention étrangère ; il employa tout son esprit à observer les chances, perpétuellement incertaines, selon lesquelles le patronage, soit de la France, soit de l'Espagne, déterminait le plus sûrement l'orientation de sa politique. Toutes les fois que la situation respective des deux puissances lui semblait trop équivoque, c'est vers Venise qu'il se rejetait, et il répétait alors à Giustinian, comme il l'avait fait plus d'une fois à Capello, son Nunc dimittis servum tuum Domine : « Je mourrais content, si je voyais le duc adopté par la république ». Mais qu'il fût, pour quelques jours, Vénitien, Espagnol ou Français, le but qu'il visait demeurait immuable. C'était l'œuvre à laquelle le pontificat romain sacrifiait, depuis trente années, la noblesse de l'Église et la paix de l'Italie, et qui, à peine ébauchée par la main d'un pape, le jour même
OÙ le prince mourait, disparaissait fatalement, La complicité seule de l'étranger, l'amitié de Venise qui, république séculaire, agissait encore dans le jeu du principat italien à la façon d'une souveraineté étrangère, pouvaient seules soutenir l'édifice dynastique hâtivement élevé par un vieux pontife : « Notre âge est si avancé, disait Alexandre à Giustinian, que nous devons nous presser. d'en finir, afin de laisser notre postérité certaine de conserver ce que nous lui léguerons, et cela ne peut être sans le concours de la Seigneurie vénitienne ».
Certes, César méritait bien que la papauté, l'antique puissance pacificatrice de la péninsule, donnât pour lui seul le spectacle de l'Italie vendue sans pudeur, égorgée sans pitié. On avait vu, depuis un siècle et demi, des tyrans de grande race run Barnabô Visconti, un François Sforza, un Laurent le Magnifique, un Sixte IV, un Ferdinand d'Aragon, un Ludovic le More; mais tous, quelque vaste que fût leur ambition, ils avaient semblé accepter une limite à leurs convoitises. Leur politique tenait compte de l'équilibre italien ; ils avaient recherché l'hégémonie, la suzeraineté et non l'empire ; leur conduite, fondée sur un système d'alliances italfennes, supposait la tyrannie intacte en ses organes principaux; ils avaient rêvé d'abaisser, non de détruire leurs voisins.
Celui-ci est un exterminateur. Son père et lui n'ont été arrêtés dans leur acte de piraterie que par la présence des étrangers, français et espagnols, dont ils avaient espéré le concours. La France tenait la Lombardie; elle couvrit F errare, Bologne et la Toscane; à partir de 1501, la France et l'Espagne occupaient les Deux-Siciles et s'y faisaient la guerre, sans permettre qu'un troisième larron leur enlevât un seul lambeau de province. Mais il restait encore un vaste domaine ouvert à César, le royaume même de l'Eglise rempli parles fiefs des barons romains, Pérouse et Sienne, le duché d'Urbin sur l'Adriatique, les Romagnes en dehors de l'État de Bologne et la ligne de villes fortes qui, le long de l'Apennin, entre Imola et Rimini, menaçaient la vallée du Pô, Ferrare, Mantoue et les terres vénitiennes. En peu de temps, il fut le maître de l'Italie centrale, moins par la valeur de ses armes que par l'ascendant de son esprit et sa duplicité, surtout par la terreur qui marchait devant lui. L'Italie n'avait point connu jusqu'alors un tel virtuose de despotisme. Il lui parut être le tyran par excellence, le prince idéal; et le livre que Machiavel écrivit plus tard sous ce titre équivoque n'est qu'une analyse expérimentale de la politique de César Borgia. Machiavel avait pu l'étudier de fort près au cours de sa légation en Romagne, dans l'automne de 1502. Il
eut peur de lui, en sa qualité de bon Florentin, et trembla plus d'une fois, après une audience, pour la liberté de Florence; mais il l'admira sincèrement, en sa qualité de bon Italien, et crut que ce fils de pape pourrait édifier une monarchie italienne avec les débris de l'ancien principat, et qu'il aurait assez de génie pour chasser d'abord, comme grand condottiere de l'Italie, l'étranger. Le Vénitien Capello écrivait : « Il est très royal, même prodigue, ce qui déplaît au pape... Il sera, s'il vit, un des premiers capitaines de l'Italie. » César séduisit alors Machiavel par la courtoisie de ses paroles dorées, il le fascina par l'efifrayante énergie de ses résolutions, la ténacité de sa volonté, sa façon inflexible de haïr, l'extraordinaire possession qu'il avait de soi-même. « Quand j'aurais de l'eau jusqu'à la gorge, disait-il à l'historien, je n'implorerais pas l'amitié de ceux qui ne sont pas mes alliés dès aujourd'hui. » Là fut le secret de sa puissance sur autrui. C'était une âme noire, toute close, où l'émotion des choses du dehors n'entrait jamais, et dont l'immense égoïsme ne fut bien connu que d'elle seule. Il était capable de décisions brusques et de mouvements de rage furieuse ; mais ces accidents, qui étaient en contradiction avec sa nature, ont été bien rares. Il poignarda un jour, entre les bras d'Alexandre VI, Perotto, un adolescent : « Le sang, dit Capello,
jaillit au visage du pape » *. Il assouvissait pap fois, dans les courses de taureaux, les instincts brutaux de son tempérament; il savait trancher d'un coup de sabre le cou d'un jeune buffle. Ces courtes apparitions de l'Espagnol sont l'élément négligeable du caractère de César. Le tyran de la Renaissance s'est tenu en lui debout jusqu'à la ruine définitive, taciturne, impénétrable; quand il parlait, il mentait; il préférait ne rien dire, se dérobait aux regards, caché au fond de ses palais, ajournait les auditeurs, ne sortait que masqué, accourait à l'insu de tout le monde des Romagnes à Rome, s'enfermait dans le Vatican comme en un tombeau, et partout se faisait suivre de son assassin de confiance, don Micheletto, qui, très probablement, avait été le compagnon mystérieux de don Juan durant sa dernière nuit, a II ne quitte pas son masque, écrit Giustinian, en mars 1503 et, bien qu'à Rome on connaisse sa présence, il n'a voulu se découvrir que pour quelques personnes. Moi-même, parlant au pontife, j'ai feint de ne rien savoir sur le séjour du duc, car le pape
1. Ammazzô di sua mano, sotto il manto del Papa, messer Pierotlo, si che il sangue 'saltô alla faccia del Papa, del quale messer ^Pierotto era favorito. — Burchard : Perottus cecidit in Tyberim non libenter, in eodem flumine repertus est de quo multa dicta sunt per Urbem. Les deux versions peuvent se concilier. Selon Sanuto on aurait trouvé, dans le fleuve, à côté de Perotto, une fille d'honneur de Lucrèce, alias creatura di esso Ponte fice. (Voir Diarittm, t. Il, 432.)
n'en soufflait mot, etje continuerai ainsi, tant qu'il ne parlera pas le premier. On ne comprend rien à cette conduite, car les fantaisies du duc échappent à tous les calculs ; toutes les conjectures sont vaines; cependant, s'il se résout à rester ici, il faudra bien qu'il enlève son masque. » Giustinian, quand il cherche, après Machiavel, à déchijffrer l'énigme de cette âme, n'y distingue clairement qu'une chose: pour ses ennemis, une haine diabolique; pour ses amis, c'est-à-dire pour ceux qui se dévouent à sa fortune sans réserve, une bonne volonté provisoire dontsedéfiaient ses plus fidèles serviteurs. Quinze jours avant la maladie mortelle d'Alexandre, il disait : « Me voici à Rome, mais avant l'autre mardi je serai en un lieu où je pourrai faire du bien aux miens, sinon je mourrai plutôt ». Les capitaines de stradiotes qui abandonnèrent le service de César, en l'année 1503, étaient gracieusement congédiés ; deux jours après, on les trouvait pendus quelque part ou égorgés. La qualité vraiment politique du^alentinois était le sang- froid avec lequel il réglait ses haines, et sa patience à attendre l'heure la plus propice pour une vengeance exquise. Le pape, qui ne savait, lui, ni se taire ni attendre, admirait sans réserve, sur ce point, le génie de son fils. Le l^"" janvier 1503, Giustinian fut témoin au Vatican d'une scène bien édifiante : « Ce matin, après la messe,
2âO. MOINES Et PAPËâ.
Notre Seigneur a appelé tous les ambassadeurs qui étaient présents et les cardinaux; il nous a dit que, cette nuit, une dépêche avait apporté la nouvelle de la capitulation de -Sinigaglia. En disant cela, il montrait une grande joie, et feignait néanmoins de n'avoir été mis au courant de rien dans ces derniers jours ; il accusait la régente de Sinigaglia d'avoir, par ses trahisons, obligé le duc, qui n'y pensait point, à prendre cette ville par indignation pure. Il ajouta que la nature du duc était de ne point pardonner à qui l'outrageait et de ne laisser à personne le soin de sa vengeance ; il menaça les autres, qui avaient fait tort à son fils, et en particulier Oliverotto, que le duc avait juré de pendre de ses propres mains, s'il pouvait s'en emparer. Après que Notre Seigneur eut donné ces nouvelles, chacun, selon la coutume, se réjouit avec lui, et lui chatouillait les oreilles d'une façon ou d'une autre, ce qui lui causait une extrême satisfaction, et, dans l'épanouissement de son plaisir, il se mit à chanter les vertus et la magnanimité du duc. La plupart des cardinaux faisaient chorus du bout des lèvres, surtout Mgr de Sienne, qui a le cœur un peu gros, et qui a peur pour l'état que son neveu possède dans la Marche. »
Ces deux Borgia, si diCTérents par le génie, unis l'un à l'autre par la complicité d'un égoïsnie sans frein, se partagèrent donc l'entreprise perverse des dernières années du pontificat. Alexandre prit pour lui la diplomatie. César l'action militaire ; le père se chargea de séduire l'Eglise temporelle, et, au besoin, de l'ejBPrayer» Il se réservait de caresser les princes italiens, de les attirer à sa politique ; de soutenir enfin, par une bonne alliance étrangère, les intérêts de la famille. Il serait facile alors au fils d'abattre l'un après l'autre tous les petits tyrans de l'Italie centrale; puis, par une police sanguinaire, de pacifier ses conquêtes et de réduire l'indiscipline de ses condottières . Il fallait beaucoup d'argent pour nourrir des armées où les compagnies françaises se mêlaient aux bandes suisses, espagnoles ou italiennes; Alexandre puisait dans les coffres de la sainte Eglise et les vidait, puis il les remplissait de nouveau par les moyens très efficaces que l'on verra plus loin. Mais, avant tout, il était utile aux Borgia, afin d'avoir l'esprit et les mains libres, et d'imposer silence aux objections du monde chrétien, de témoigner avec éclat de leur parfaite indifférence
E. Gebhaut. — Moines et Papos. 15
pour le christianisme, les plus graves traditions dcroffice pontifical et la mission divine du pasteur des âmes.
L'occasion se présenta d'elle-même au pape, le lendemain de la mort horrible de son fils aîné. ♦ Depuis quelques années, le dominicain Savonarole était le maître de Florence ; il avait aidé à la chute des Médicis et poussait la république dans les voies dangereuses d'une, démagogie théocratique. Il tonnait du haut de sa chaire contre les abus de l'Eglise, les scan,dales du haut clergé, la corruption de la cour romaine. Je ne crois pas qu'il fût pour Alexandre VI, dont il demandait la déposition, un adversaire bien redoutable. Il était trop violent et faisait peser sur les Florentins un régime trop irritant d'inquisition monacale pour qu'il pût gouverner longtemps, du fond de son cloître, cette ville spirituelle où s'était posé le berceau de la Renaissance. Le frère Jérôme, qui fit brûler sur la place de la Seigneurie les livres, les tableaux et les meubles précieux, n'avait, comme partisans fidèles, que le petit peuple, les dévots à l'âme étroite, \&s pleureurs, les piagnonî'y contre lui étaient les médicéens, puis les républicains de l'ancien régime communal, enfin les frères mineurs et la multitude bourgeoise du tiers-ordre franciscain. L'heure de sa chute semblait donc marquée. C'était une révolution de
plus à faire par ce peuple aimable qui, depuis quatre ou cinq siècles, avait bouleversé chaque vingt ans sa constitution, et n'en était pas moins le plus civilisé de l'Italie. Mais la pire faiblesse de Savonarole était dans la nature même de ses vues religieuses. Il méditait trop assidûment sur l'Apocalypse pour^être bien entendu en ces derniers jours du XV® siècle italien. Il parlait en prophète en face d'un peuple sceptique qui lisait le Décaméron et le Morgante maggiore ; il contait ses visions à un auditoire de chrétiens très particuliers, où se rencontraient Machiavel et Pic de la Mirandole. S'il rêvait d'une croix noire dressée sur Rome comme un symbole funèbre pour la papauté des Borgia, il plaçait son rêve ,dans son plus prochain sermon. Cet illuminé, âme très grande, d'une pureté d'enfant, était étonnamment arriéré. Savonarole remontait à Grégoire VII et à Pierre Damien; il attendait des chefs de l'Eglise ou d'un concile la guérison du mal dont souffrait la société chrétienne, et pensait que le monde serait sauvé si un saint s'asseyait sur le siège de saint Pierre. Il reprenait, en les rétrécissant par ses rancunes de moine mendiant qu'irrite la richesse de l'Eglise séculière, les vieilles idées d'Arnauld de Brescia; mais il retardait de plus de trois siècles. Il oubliait que l'abbé Joachim, François d'Assise, et Jean de Parme avaient rendu
Vifk MOINES ET PAPES.
aux âmes la pleine liberté religieuse; que, par la main des grands mystiques de l'Italie, les consciences avaient été délivrées des chaînes de la hiérarchie ecclésiastique, et que désormais, entre les Italiens et le Saint-Siège, il n'était plus question des intérêts de la foi, mais d'intérêts tout temporels et d'équilibre politique. Ainsi, dans sa lutte contre Alexandre, Jérôme avait mal choisi son champ de bataille. Il eût pu remplir un rôle autrement puissant en se. tenant sur le terrain de la politique pure, en gardant d'Arnauld de Brescia et de Rienzi une vue tout à fait supérieure, cette notion évangélique du royaume de Jésus, qui n'est pas de ce monde, et du royaume de César, qui échappe, par sa nature même, au prêtre, à l'évêque, au pontife; il lui était facile, du sein de Florence revenue pour quelques années à l'état communal, et dans une Italie oii la tyrannie semblait très malade, à Milan comme à Naples, d'essayer un apostolat républicain que la France eût peut-être soutenu, comme Charles VIII l'avait fait déjà en faveur de Pise. Si, du haut en bas de la péninsule, l'esprit municipal avait encore pu tressaillir, Rome, réveillée par les familles féodales, par les Orsini et les Colonna, dont le pape et son fils avaient juré la ruine, se fût redressée tout à coup; elle eût brisé la forme de la tyrannie papale pour reconstituer la Commune
ecclésiastique d'Innocent III. Savonarole ne soupçonna rien de tout cela : il s'obstina à prêcher contre la simonie, le luxe des palais, les hontes de la Babylone pontificale. Mais cette éloquence même était bien formidable pour le temps et la cité qui l'écoutaient. Les Florentins qui s'étouffaient dans l'immense cathédrale témoignaient- ils de quelque impatience moqueuse en écoutant la dialectique du vieux moine, Savonarole alors éclatait tout à coup, irrité, et, dans un accès de familiarité terrible, s'en prenait à tout le monde, aux femmes à qui il reprochait leur costume indécent, aux jeunes gens, qu'il traitait de courtisanes, aux apprentis des boutiques, aux vieux libertins, aux banquiers, aux prêtres assis dans leurs stalles, au fond du chœur ténébreux; puis il malmenait le gouvernement, l'Eglise, les « grands prélats » de l'Italie et Rome, la Rome du Pape-Roi, qui, pour lui, est toujours la prostituée biblique de Dante. Cette confession publique, impudente des péchés de Florence éveille-t-elle dans la foule un murmure qui, tout à l'heure grandissant, deviendra une clameur furieuse, Savonarole jure qu'il est prophète, le confident des desseins de Dieu; il tonne contre les faux prophètes, les astrologues, qui éclairaient alors les conseils de tous les princes italiens ; ceux-là, dit-il, sont inspirés par le diable. Tandis que lui il reçoit, par l'intermé-
diaire des anges, l'illumination du Saint-Esprit. N'a-t-il pas prédit déjà les calamités de 1494, la descente de Charles VIII, le nouveau Cyrus, que Dieu avait armé d'une verge de fer? Il entre ainsi dans son argument de prédilection : il annonce des misères inouïes pour le lendemain, pour les années qui viennent, la peste, la guerre, la famine, les morts pourrissant dans les rues, une pluie d'épées et de couteaux tombant sur la péninsule, des Alpes à l'Etna, Florence détruite, Rome détruite, les barbares brûlant, massacrant toute l'Italie pour la punir de ses apostasies, les princes italiens traînés en esclavage au delà des monts comme des bêtes de cirque « des anneaux de fer dans le nez ». a En vain, criait-il, tu fuieras à droite, h gauche, partout sera le fléau; tu verras partout des ténèbres et ne sauras plus où cacher ta tête. Ténèbres ici, ténèbres là, toutechose troublée, la terre troublée, le ciel troublé, le soleil, la lune, les anges troublés, Dieu troublé, le bouleversement de toutes choses. » Un jour, il annonce son propre martyre. « Je sais bien qu'on se lèvera contre moi en criant : Hic est reus mortis. A mort ! à mort ! tuoçs-le ! Ego autem ad Dominum adspiciam. Je regarderai vers Dieu et dirai : « Me voici, je suis prêt et content de « mourir. Jésus, tu es mort pour moi, je suis con- « tent de mourir pour toi. » Un autre jour, à la
Buite de sa prophétie habituelle, où les horreurs futures des guerres d'Italie apparaissaient vaguement de loin, comme en un brouillard sinistre, il cria à Dieu pitié au nom du sang de Jésus avec un accent si douloureux, que le peuple, hurlant et sanglotant, se jeta à genoux, demandant miséricorde. « Le sermon s'arrêta, dit le vieux manuscrit, le Père donna la bénédiction, et s'en alla de la chaire. » ^
Le pape le déclara hérétique. Le dominicain demanda l'épreuve du bûcher, contradictoirement avec un frère mineur. On a longtemps cru qu'Alexandre avait souhaité lui-même cette expérience périlleuse, afin de brûler Jérôme par la grâce de Dieu; de curieux documents, publiés naguère par le Père Bayonne, ont prouvé tout le contraire. Alexandre VI chercha à empêcher l'épreuve, comme s'il redoutait véritablement un miracle. Un orage inonda le bûcher, qu'on ne put. allumer. Savonarole, ce jour-là, fut dépouillé de son prestige et se sentit perdu. La Seigneurie, qui lui était hostile, l'arracha, à la suite d'une émeute effroyable, de son couvent de Saint-Marc. On lui fit rapidement son procès d'Eglise. Sa véritable hérésie était dans ces. paroles, écrites en 1497 aux princes de l'Europe : « Je vous jure, au nom du Seigneur, que cet Alexandre n'est point pape et ne peut être considéré comme tel.
car, laissant de côté son très criminel péché de simonie, par lequel il a acheté le siège papal, et chaque jour vend au plus offrant les bénéfices ecclésiastiques, laissant aussi ses autres vices manifestes, j'affirme qu'il n'est pas chrétien et ne croit point qu'il existe un Dieu, ce qui dépasse le comble de toute infidélité ». L'évêque de Vasona, légat d'Alexandre, et les commissaires apostoliques présidèrent à cette iniquité. Les témoins furent intimidés par la torture, leurs dépositions furent faussées; les paroles de Jérôme et de ses deux compagnons défigurées. Cependant, on ne put rien établir de sérieux contre les accusés, ni quant à la doctrine religieuse, ni quant à la conduite politique. On les condamna à être pendus, puis brûlés. La sentence fut exécutée le 23 mai 1498. Quand l'évêque dégrada Savonarole de sa dignité sacerdotale, il oublia, dans son trouble, la formule liturgique et dit : « Je te retranche de l'Eglise militante et de l'Eglise triomphante ». Le martyr répondit : « De la militante, oui, mais non pas de la triomphante, car tu n'as pas ce droit ». C'était la conscience même de la chrétienté qui, par ce cri de Savonarole, déniait au Saint-Siège le droit d'intervenir dans les conseils de Dieu et de fermer ou d'ouvrir l'entrée du royaume céleste.
Mais Alexandre VI ne s'inquiétait point des
portes du paradis; il lui suffisait que la voix importune de ce moiue fût enfin muette, La chrétienté était dorénavant clairement avertie de la façon dont le souverain pontife accueillerait la protestation des mystiques, la clameur des prophètes et les textes tirés de l'Evangile. Il s'agissait maintenant de trouver en Italie et h l'étranger des coadjuteurs bienveillants à la politique dynastique des Borgia. L'amitié de la France venait spontanément au Saint-Siège. Louis XII avait besoin de la dispense pontificale pour répudier sa femme, Jeanne de Valois, et épouser la veuve de Charles VIII, Anne de Bretagne. Alexandre fit porter le bref apostolique par César, qu'il avait délivré, au mois d'août 1498, de son chapeau de cardinal et de sa mitre d'archevêque. Dès le mois de juillet, Lucrèce, veuve d'un mari toujours vivant, épousait don Alphonse deBisceglie, bâtard d'Alphonse II d'Aragon, un enfant de dix-sept ans. Cependant, l'ancien cardinal de Valence en Espagne recevait de Louis XII le titre de duc de Valentinois en France, puis, au printemps de 1499, la main de Charlotte. d'Albret, sœur du roi de Navarre, Il s'appellera désormais César Borgia de France. En même temps, une alliance formelle était conclue entre le roi, le pape et Venise. La république sérénissime et le Saint-Siège livraient à Louis XII Ludovic le More, la maison des
Sforza, le Milanais. Venise devait recevoir Crémone et la Ghiara d'Adda; César serait aidé par l'influence française et les propres troupes du roi dans son entreprise contre la Romagne. Louis vint en octobre recueillir à Milan le fruit d'une conquête que la trahison des capitaines de Ludovic avait rendue facile à d'Aubigny et à Trivulzio. Alexandre, protégé par les fleurs de lis, se hâta d'avancer la fortune de ses enfants. Il nomma Lucrèce régente de Spolète, une ville de l'Église qui n'avait point de tyran, puis il attira à Rome Giacomo, le chef de la grande maison des Gaetani, le fit enfermer au Saint-Ange, l'accusa de lèscrmajesté, confisqua tous ses domaines et le fit empoisonner. «On portalemortàSan-Bartolomeo, dit Burchard, où sa mère et ses sœurs le virent à visage découvert. » Tandis que son fils aîné, Guillaume, s'enfuyait à Mantoue, les sicaires de César étranglaient le plus jeune, Bernardino, près de Sermoneta. Le 12 février 1500, Lucrèce achetait par une vente fictive, pour 80 000 ducats, le fief de Sermoneta.
César, de son côté, n'avait point tardé à se mettre à l'œuvre. La Romagne et les Marches étaient, au nord des Etats de l'Eglise, le dernier débris dé l'ordre féodal en Italie. Les comtes, dont l'institution remontait au xive siècle, au temps du cardinal Albornoz, étaient les vicaires du Saint-
Siège, vassaux fort indisciplinés, qui refusaient de payer la redevance et se dérobaient à la main du suzerain pontifical. Alexandre les attaqua donc à la fois par finterdit spirituel et le glaive temporel. Dès le mois de novembre 1499, César, après être venu secrètement à Rome pour s'entendre avec le pape, assiégeait Imola avec ses troupes françaises et suisses. La ville, qui appartenait aux Riario, tomba le 1" décembre. Le 12 janvier 1500, les Français prirent la citadelle de Forli : Catarina Sforza Riario, la veuve héroïque du neveu de Sixte IV, fut emmenée à Rome et conduite au château Saint- Ange. Dix-huit mois plus tard, les capitaines français obtinrent sa liberté. Elle avait eu de son amant, Jean de Médicis, un fils, Jean des Bandes noires, qui fut, sous Clément VII, le dernier soldat de l'indépendance italienne.
Cette année 1500, qui fermait le siècle, vit le jubilé d'Alexandre VI. Le monde chrétien marcha, comme il faisait jadis, aux temps de foi profonde, vers la sainte ville de Rome. Le carnaval eut une magnificence extraordinaire; le jour de Pâques, deux cent mille pèlerins s'agenouillèrent sous la bénédiction du vicaire de Dieu. Pendant six mois, le pape se crut parfaitement heureux. Le royaume de César grandissait à vue d'œil : Imola, Cesena, Forli, Forlimpopoli, en formaient déjà le noyau. En février, le Valentinois, vêtu de velours noir.
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ses cheveux blonds flottant sur les épaules, était entré pompeusement à Rome, à la façon d'un triomphateur antique, applaudi par les femmes et les jeunes filles, qui riaient tout le long du cortège. La courte restauration de Ludovic le More, favorisée par Venise, passa comme un léger nuage sur ce ciel rayonnant. Le 10 avril, le tyran de Milan, fléau de l'Italie, dit Paul Jove, tomba aux mains des Français, à qui il avait ouvert, sous CharlesVIII, la route des Alpes. La péninsule était désormais asservie au nord, et l'étranger tenait pour plusieurs siècles les clés de l'Italie. Mais l'envahisseur était alors le bon ami du Saint-Père, le cousin de César, et les Borgia, réjouis par l'adoration de l'Eglise universelle, ne songeaient, au printemps de l'an 1500, qu'à fêter leur fortune. Le pape offrait aux chrétiens des processions, le Valentinois des tournois de taureaux. C'est à peine si, dans l'allégresse de Rome, quelques impressions pénibles mêlaient, de loin en loin, une ombre de mélancolie à la joie religieuse des pèlerins. On apprenait un jour que l'ambassadeur de France avait été dévalisé, avec toute sa suite, aux environs de Viterbe ; on voyait un soir, en revenant d'un office à Saint-Pierre, aux abords du pont Saint-Ange, attachés aux potences, les bandits arrêtés çà et là dans la campagne romaine ; on se contait l'histoire du médecin de l'hôpital du
Latran, qui, au crépuscule matinal, tuait à coups de flèche, autour de la basilique, les dévots trop pressés d'aller à Saint-Jean et les dépouillait, ou bien empoisonnait, avec le concours du confesseur de la maison, les malades riches et leur dictait un bon testament. Mais ces légers incidents ne troublaient point la beauté du jubilé de 1500. Tout à coup, une nouvelle catastrophe fit tressaillir Rome et l'Italie, et révéla une fois de plus à Alexandre VI l'incertitude de ses joies de famille.
Quinze mois après son mariage avec Lucrèce, en août 1499, Alphonse d'Aragon s'était enfui sans raison apparente, alla macchia, écrit un contemporain, dans les bois, comme un misérable poursuivi par les sbires; puis il s'était retiré à Genzano, chez les Colonna. Il devinait peut-être que la politique des Borgia, inféodée alors à la France, serait dans un temps prochain hostile à la dynastie napolitaine. Le souvenir de don Juan l'effrayait; il eut peur, et, laissant sa femme enceinte de six mois, il courut loin de la sinistre ville apostolique. Le pape rappela son gendre et lui . ordonna de rejoindre Lucrèce à Spolète. Alphonse obéit. Alexandre revit, peu de jours après, à Nepi, les deux époux, qui rentrèrent à Rome vers le milieu d'octobre. Le retour de César dans la capitale ecclésiastique, après sa première
campagne de Romagae, ne semble pas avoir donné à Alphonse de nouveaux sujets d'inquiétude. Il prit part, avec toute la famille, aux fêtes du jubilé. Le 15 juillet, il se rendait, vers onze heures du soir, du Vatican à son palais, qui était voisin de la basilique ; des serviteurs l'accompagnaient. Sur les degrés de Saint-Pierre, quatre hommes masqués, armés de poignards, l'assaillirent et, sous le balcon delà bénédiction papale, le blessèrent grièvement à la tête, à la gorge, à l'épaule et au bras. Les assassins se replièrent, selon Burchard, sur une troupe de quarante cavaliers qui les attendait dans l'ombre, et tous se sauvèrent à bride abattue hors de Rome. Alphonse, tout sanglant, put se traîner jusqu'au Vatican. Polo Capello écrit : « Il dit au pape : Je suis blessé ; et Mme Lucrèce, sa femme, qui était dans la chambre du Saint-Père, s'évanouit. » — « On ne dit pas, écrit l'ambassadeur florentin, qui sont les meurtriers, et l'on ne voit pas qu'on les recherche avec le zèle qui conviendrait. Mais le bruit court dans Ronie que c'est encore un crime de famille, car, dans ce palais, il y a tant de haines anciennes et récentes, tant de jalousies politiques et autres, qu'il est nécessaire que de pareils scandales éclatent souvent. Ainsi, chaque jour, le pape a de nouveaux sujets d'amertume et d'affliction qui lui donnent beaucoup à penser. » — « L'assassin, dit Capello, est
le même qai a tué le duc de Gandia et l'a jetc au Tibre. » — « Je n'ai pas tué le duc, disait César dans les jours qui suivirent; mais si je l'avais fait, il l'aurait bien mérité. » Le cardinal de Capoue vint confesser le jeune prince, qui fut soigné, pendant trente-quatre jours, sous les yeux du pape, par Lucrèce et par sa sœur Sancia. Les deux femmes préparaient elles-mêmes les aliments, « à cause de la haine que lui portait le Valentinois », écrit Capello. «Le pape, ajoute l'orateur vénitien, le faisait garder par seize personnes, de crainte que le duc ne le tuât. » Et quand le pape visitait le blessé, le duc ne l'accompagnait point, sinon une fois, où il dit : « Ce qui ne s'est point fait au dîner se fera au souper ». Le 18 août. César entra dans la chambre d'Alphonse, qui se levait déjà ; il chassa d'un geste la femme et la sœur du malheureux; puis don Micheletto parut, jeta le duc de Bisceglie sur son lit et l'étrangla en présence de César. Le soir même, on porta furtivement, sans prières et sans prêtres, l'enfant royal de Naples dans la chapelle funéraire de Saint-Pierre. Alexandre, qui n'avait pu sauver la vie d'Alphonse, n'osa point lui accorder les honneurs qu'on avait prodigués, trois ans plus tôt, à son fils aîné. On feignit, comme on avait fait pour le duc de Gandia, de rechercher les assassins. On expédia au Saint-Ange les médecins de la victime et un
pauvre bossu, son valet de chambre; on les interrogea, puis on les renvoya, leur innocence étant évidente, « ce que savaient très bien, dit Burchard, ceux qui les avaient fait arrêter ». Lucrèce se retira, soit de son plein gré, soit par l'ordre de son père, dans son château de Nepi, avec une escorte de six cents cavaliers, afin, écrit le scribe pontifical, « de prendre quelque consolation ou distraction à la douleur et au trouble qu'elle eut ces jours derniers pour la mort de l'illustrissime don Alphonse d'Aragon, duc de Bisceglie et prince de Salerne, son mari ». L'orateur de Venise laisse entendre que les larmes de l'infortunée irritèrent César, et qu'Alexandre l'éloigna, afin de complaire à son fils. « Mme Lucrèce, qui est sage et libérale, était auparavant dans les bonnes grâces du pape; mais celui-ci ne l'aime plus aujourd'hui. » Capello écrit encore que le pape redoute plus que jamais César, tout en l'aimant avec passion.
Certes, Alexandre chérissait toujours sa fille, à qui, tout à l'heure, il cherchera, pour troisième mari, un jDrince héréditaire. Mais la politique entraînait les Borgia d'une façon de plus en plus impérieuse. La seconde campagne de Romagne allait s'ouvrir. Le principat des Aragons, auquel on venait d'envoyer un adieu sanglant, était au moment de subir le sort des Sforza et des Médicis. L'heure n'était point propice aux doléances et aux
récriminations de famille. D'ailleurs, le deuil de Lucrèce fut assez- court. Une longue douleur n'était point faite pour la jeune veuve. Elle tenait de son père une conscience très mobile, et, selon un contemporain, un caractère « toujours gai et serein ».
A la fin de septembre 1500, César se remit en marche vers le nord avec 900 hommes d'armes, 200 chevau-légers et 6 000 fantassins. L'artillerie était commandée par Vitellozzo Vitelli, un condottiere de conscience équivoque, qu'attendait une fin terrible. L'armée ducale se dirigea d'abord, par le pays de Pérouse, vers Pesaro, où Giovanni Sforza, beau-frère du duc, essayait de se défendre. Mais la ville se souleva contre lui le 11 octobre, et envoya au Valentinois une députation pour lui porter la capitulation. Le 21, la citadelle se rendit. César entra à Pesaro le 27, au soir. Un proscrit, l'humaniste Pandolfo CoUenuccio, qui se hâta de revoir sa maison après le départ du tyran, eut une audience du vainqueur; César fit à ce lettré présent d'un sac d'orge, d'une charge de vin, d'un mouton, de seize poules et chapons, de deux paquets de chandelles et de deux boîtes de dra-
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gées. Pandolfo écrivit au duc de Ferrare l'éloge de son bienfaiteur et le récit de ses faits et gestes dans Pesaro : « Il est plein de cœur, de hardiesse et de générosité, et l'on pense qu'il tiendra compte des gens de bien. Il est âpre à la vengeance; c'est un grand esprit, avide de puissance et de gloire, mais il semble plus désireux d'acquérir des Etats que de leur donner un bon gouvernement. » Pandolfo n'avait évidemment rien obtenu en dehors de ces précieux présents, ni une fonction publique, ni une pension.
Giovanni Sforza s'était enfui à Venise, puis à Mantoue. Rimini chassait ses Malatesta et ouvrait ses portes au Valentinois. L'armée ducale s'achemina du côté de Faenza, que gouvernait le seul tyran qui fût, dans cette région, aimé de son peuple, AstorreMaufredi, un orphelin, le plus bel adolescent de toute l'Italie. Son père avait été assassiné et sa mère chassée comme complice du crime. Ses sujets l'avaient protégé contre les intrigues de ses cousins. Il avait grandi dans la terreur de Venise, de Florence et de Bologne, qui convoitaient son héritage. Vitellozzo souleva contre Astorre une partie de la campagne de Faenza. La ville, réduite à ses propres ressources» étroitement assiégée, jura de combattre jusqu'à l'épuisement de ses forces, pour sa liberté et pour son prince. Le siège dura près de six mois.
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On vit, un jour d'assaut, une jeune fille, Diamante Toselli, repousser et précipiter du haut des remparts les soldats du duc. Les Florentins et Giovanni Bentivoglio abandonnèrent tour à tour Astorre, leur pupille. Pendant tout cet hiver, César séjourna à Imola. Le 26 avril, les Anciens signèrent la capitulation et remirent Faenza au Valentinois. Astorre devait, selon le traité, garder sa liberté et ses biens, garantis par la clémence du pape ; la Commune payait ses créanciers ; la ville conservait ses coutumes, et les fonctions communales étaient réservées à ses seuls citoyens. Le soir même, Astorre et ses frères se rendirent au camp de César. Le duc, violant sa promesse solennelle, les dirigea sur le château Saint- Ange. Ils y languirent de longs mois, et Burchard a noté leur fin en ces quelques lignes : « Le 9 juin (1502), on trouva dans le Tibre, noyé et mort, le seigneur de Faenza, jeune homme d'environ dix-huit ans; il était d'une si belle stature et d'un visage si charmant qu'on n'eût pu trouver ,son pareil parmi mille jeunes gens de son âge; il avait une pierre au cou. Près de lui, deux jeunes gens, liés l'un à l'autre par les bras, l'un de quinze ans, l'autre de vingt-cinq ; avec eux, une femme et beaucoup d'autres. »
La reddition de Faenza avait achevé, en 1501, la constitution du duché de Romagne, dont le