LES COLONIES JUIVES AVANT L'ÈRE CHRÉTIENNE
Alexandre se montra favorable aux Juifs1 : la ville fondée par le conquérant entre l'île de Pharos et le lac Maréotis, reçut une colonie juive qui s'accrut très-rapidement et constitua à côté de la population gréco-égyptienne un groupe énergique et compacte. Les Juifs servirent fidèlement les Ptolémées et obtinrent d'eux le monopole de la navigation du Nil, l'entreprise des blés et l'approvisionnement d'Alexandrie2. Ils furent mêlés au gouvernement et à Fadmi-
1 Josèphe, Cont. Âpion., n.
2 Nous négligeons de citer les sources qui justifient ces assertions et les suivantes. Le lecteur trouvera les éclaircissements nécessaires dans notre ouvrage, intitulé : Ecrits historiques de Phiîon cVAlexandrie, influences, luttes et persécutions des Juifs dans le monde romain, au premier siècle avant notre ère. (Librairie académique, 1 vol, in-8°.)
nislralion du pays : plusieurs y gagnèrent de hautes dignités, de grandes richesses, et 1 éclat de leur fortune rejaillit sur la colonie entière. Ptolèmée Philadelphe confia sa vie à deux Juifs, Andréas et Aristée, qui commandaient ses gardes du corps. Sous Ptolémée Évergète, un jeune Israélite renouvela l'étonnante aventure du fils de Jacob. Envoyé à la cour d'Egypte par son oncle, le grand piètre Onias, il offre au roi pour la ferme des impôts un prix beaucoup plus élevé que celui qu'il en avait tiré jusque-là. Cette exploitation, qui lui fut accordée, valut au nouveau Joseph la faveur royale et d'immenses richesses. Son fils Hyrcam qui lui succéda dans sa charge, étala dans les présents qu'il offrit, selon l'usage, lors de la naissance d'un prince, une magnificence vraiment royale. C'est un Juif alexandrin qui, selon toute probabilité, fit couvrir de lames d'or les portes du temple de Jérusalem ; c'est un Juif alexandrin qui avança à Hérode Agrippa les sommes considérables nécessaires à entretenir sa vie somptueuse à Rome, et à refaire la monarchie d'Hérode le Grand.
On voit par là que la colonie juive des bords du Nil n'avait point perdu de vue la mère-patrie, et qu'elle servait avec ardeur les intérêts généraux du judaïsme en politique, en affaires, surtout en religion. Il y eut pourtant une sorte de schisme religieux entre Jérusalem et Alexandrie, un second temple fut bâti sur la terre d'Egypte. Mais on a exagéré l'importance du fait; les véritables schématiques ne furent jamais en nombre à Alexandrie. Les écrits les plus marquants de l'école philosophique et de l'école
prophétique que nous pouvons lire, sont d'une orthodoxie rigoureuse ; les pèlerinages annuels à Jérusalem, l'envoi des prémices et des aumônes en Palestine ne se ralentirent jamais. Sans doute, il s'éleva plus d'une fois en Judée des plaintes contre l'hellénisme des Alexandrins; les purs et les dévots crièrent parfois à l'apostasie, et des rabbins allèrent jusqu'à proscrire les lettres grecques au même tilre que l'idolâtrie. C'étaient là des exaspérations naturelles chez un peuple malheureux, poussé au fanatisme par la persécution et par le mépris du reste des hommes. Mais cette tendance étroite et dure n'absorbait pas toute la nation, même en Palestine. Un esprit de charité et de prosélytisme commençait à souffler sur Israël et annonçait de loin l'Évangile. Deux courants se disputaient la direction du judaïsme; celui qui prêchait la haine des Gentils et l'isolement des fils d'Abraham fut vaincu par celui au service duquel Alexandrie avait mis sa puissance et ses richesses, et qui appelait l'humanité entière à l'héritage des enfants du vrai Dieu.
Le trafic des Israélites s'étendit bientôt à toutes les provinces du littoral méditerranéen. Les Séleucides, en Asie, continuèrent d'abord à leur égard la politique amie d'Alexandre, et leur accordèrent dans leurs États, notamment à Antioche et à Séleucie, ce que les Grecs appelaient Viso-poUteia, c'est-à-dire le privilège d'être traités comme les indigènes. Plus tard, lorsque la Palestine eut passé des Lagides aux successeurs de Séleucus, les Juifs furent ^dans leur pays en butte à une persécution terrible; mais ils
avaient eu le temps de s'étendre et de prospérer en Syrie, en Cilicie, en Ionie, en Galatie, en Cappadoce, en Troade et jusque dans le Pont. Toutes les grandes villes de ces provinces, Séleucie, Àntioche, Damas, Éphèse, Tarse, Laodicée, Pergame, possédaient un quartier juif et des synagogues; car, presque partout, ils avaient obtenu, à force de patience et de souplesse, le libre exercice de leur culte.
Veut-on prendre une idée précise de la prospérité de leur trafic? Sous le consulat de Cicéron, un préteur ayant confisqué les prémices destinées au temple de Jérusalem par les colonies d'Apamée, de Laodicée, de Pergame et d'Adrumète, la confiscation s'éleva à plusieurs centaines de livres d'or1. Ces quatre villes n'étaient cependant pas de premier ordre, et rien ne donne lieu de supposer que les colonies juives y eussent pris un développement extraordinaire. Strabon, cité par Josèphe2, rapporte que les Juifs d'Asie Mineure avaient mis en sûreté dans Pile de Cos une somme de 800 talents (environ quatre millions et demi), destinée aux prémices, et que le roi Mithridate s'appropria.
Les Actes des Apôtres nous montrent des colonies juives établies à Iconium, à Derbé, à Lystres, en Pamphylie, en Pisidie, dans les îles de Chypre et de Crète, en Macédoine, en Thessalie, à Béroé, à Athènes, à Corinthe.. Dès l'année d 59 avant notre ère, nous trouvons les Juifs à Rome : c'est eux, en effet, comme nous Pavons démontré, qu'un édit du pré-
1 Cicéron, Pro Flacco.
2 Antiq. JucL, XIV.
teur Hispalus chasse de la ville pour cause de prosélytisme1. Les guerres de Pompée eurent pour résultat d'amener en Italie un grand nombre de Juifs, prisonniers de guerre ; Cicéron avoue qu'il redoute le nombre, l'entente, la turbulence et le fanatisme de la colonie juive de Rome. Les banquiers juifs d'Alexandrie avaient 5 Dicsearchia, le port de Cumes, à Ostie, le port de Rome, des comptoirs analogues aux succursales de nos maisons financières d'aujourd'hui.
Les Juifs pénétrèrent dans la Cyrénaïque à la suite des armées victorieuses de Ptolémée Lagus. « Il y avait, dit Strabon, dans la ville de Cyrène des bourgeois, des laboureurs, des étrangers et des Juifs, car ces derniers sont répandus dans toutes les villes, et il serait difficile de trouver en toute la terre un lieu qui ne les ait reçus2. » La Cyrénaïque, la Rabylonie et l'Egypte furent certainement les contrées où les Israélites se fixèrent en plus grand nombre. Péluse, la clef de l'Egypte du côté de la Syrie, avait une colonie juive qui joua un rôle décisif dans les guerres des Romains avec les Lagides. Le pays d'Onias, région voisine du Delta, était rempli de Juifs; la ville de Memphis en comptait une multitude.
1 Dans un mémoire lu devant l'Académie des inscriptions, et inséré dans les Annales de philosophie chrétienne, nous avons prouvé qu'il fallait rétablir dans le passage de Valère Maxime le mot Juclœos, supprimé par un copiste, que l'attribution du culte de Jupiter-Sabazius aux Juifs aura heurté ; ce mot existe, en effet, dans le texte de deux abréviateurs anciens de Valère Maxime, retrouvés par le cardinal Angelo Mai", et insérés au tome III de ses Veteres Scriptores.
2 Josèphe, Antiq. Jucl, xiv, 2; Guer. Jud., i, 6.