‹ Moines et sibylles dans l'antiquité judéo-grecqueChapitre 2 sur 43 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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tendances, la puissance, l'éclat offrent au penseur et à Phistorien le sujet des plus graves méditations, en leur découvrant la raison secrète des plus grands événements qui aient agité Phumanité.

Bien qu'elle soit incomplète, bien qu'elle ait seule échappé au naufrage qui a englouti les travaux de l'école juive d'Alexandrie, l'œuvre de Philon suffit pourtant à nous renseigner sur l'ensemble des doctrines de cette école, à nous faire pressentir son influence, à nous révéler les efforts persévérants d'une série de précurseurs inconnus du christianisme.

rent même avec excès dans le grec et dans l'hébreu à Paris. Cette race de véritables érudits, qui commence sous François Ier et traverse, en les bravant, les troubles et les jours sanglants de la Ligue, n'a pas eu d'héritiers. Et maintenant, lorsque les Français voient les études inaugurées par ces hommes briller d'un bien autre éclat que sous le Grand Roi ou du temps de M. de Voltaire, ils comprennent combien une tradition littéraire nationale est puissante pour faire que les écrivains se sentent en quelque sorte chez eux quand ils abordent un sujet. A part quelques hommes distingués, qui font exception, les Français, quand ils s'attaquent aux Grecs, ne le font pas avec cette confiance, avec cette familiarité des savants allemands ou anglais. » Et plus loin :

« Il est à désirer qu'en France on relève la haute littérature et qu'on propage la connaissance d'un important écrivain. »

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Alexandrie fut, en effet, la reine des colonies israélites qui, depuis le troisième siècle avant notre ère, se répandirent dans toutes les provinces du littoral méditerranéen. Sous le principat d'Auguste, il n'y avait pas de grande ville de la Grèce, des îles, de l'Italie, de l'Afrique ou de l'Asie Mineure qui ne possédât son quartier juif avec sa synagogue et son sanhédrin. Comme tous les peuples appelés à de hautes destinées, les Juifs étaient doués d'une grande force d'expansion. Les Grecs avaient couvert d'innombrables cités les rivages de l'Asie, de la Sicile et de l'Italie; les Latins avaient porté partout leurs lois et leur administration ; les Juifs furent les éducateurs religieux du genre humain. Leur civilisation coloniale se résume en deux caractères opposés, le trafic et le prosélytisme. C'est une chose étrange et curieuse à étudier que ces deux tendances si disparates, qui, sans se détruire, se disputent les énergies de la nation dispersée.

Tandis que l'Hellène, sans rien demander aux barbares qu'il visite, répand sur eux les lumières de son génie, les enchantements de sa littérature et de ses arts ; tandis que le Romain,

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né pour l'empire, en retour de l'obéissance qu'il exige et de la conquête qu'il opère, communique aux nations vaincues les bienfaits de ses admirables institutions, l'Hébreu, avec les allures du parasite, vient s'asseoir au banquet delà civilisation et s'introduit, sans être remarqué, clans la salle du festin. La captivité, la persécution, l'exil l'ont plié, mais n'ont pu le briser ; à force de souplesse, il est devenu puissant; sous son humilité couve l'orgueil d'une race gardant jusque dans la servitude la conscience de sa valeur et le sentiment de sa force. Ce parasite sera demain l'amphitryon; cet usurier va dispenser à tous les trésors inconnus dont le dépôt lui fut confié; les vaisseaux de ce trafiquant seront les véhicules de la pensée destinée à régénérer le monde. Cette vulgarité d'occupations, cette modestie d'aspect, cette attitude humiliée, tous ces obstacles apparents au rôle éminent que la Providence réserve aux fils d'Abraham , seront changés en moyens d'action et en instruments de triomphe, comme si Dieu voulait manifester de la sorte avec plus d'éclat son intervention et ses desseins.

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Ainsi, trois peuples se partagent la scène du monde durant la période qui marque ce que nous appellerons l'incubation de la civilisation occidentale, par allusion à cette série lointaine de grands empires asiatiques, perdus dans la nuit des temps ou ensevelis dans le mystère de leurs annales. Ces trois peuples concourent, chacun par ses énergies naturelles, à l'œuvre commune, qui se résout dans l'organisation chrétienne, laquelle embrasse et satisfait toutes les aspirations, tous les besoins de l'intelligence et de l'activité humaine. Par leurs fonctions, ces peuples symbolisent les phases successives du développement qui nous occupe. Le Grec paraît d'abord : il fait couler dans une masse inerte un sang généreux, et la change en un corps qui respire et palpite; il remplit le monde de ses chants, l'anime de sa gaieté, le pare de sa grâce et de son sourire. Puis, vient le Romain, qui discipline la fougue de cette jeunesse, contient, dirige, ramasse et utilise toutes ces forces, coordonne et harmonise les éléments contraires, supprime les luttes et pacifie la terre après l'avoir conquise. Le Juif enfin s'empare

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de l'hégémonie : à ce vaste ensemble, sans antre lien que la domination caduque de Rome, il donne, par le christianisme, l'unité intellectuelle et morale, en révélant le vrai Dieu, en élevant les cœurs, en épurant les mœurs, en créant entre les hommes un sentiment nouveau, immense, véritable ciment des sociétés, source de toute joie et de toute consolation terrestre, la charité. L'amour est le dernier mot de la morale évangélique.

Les caractères qui signalent la force d'expansion de chaque peuple sont très-importants à déterminer, parce qu'ils nous font pénétrer ses tendances les plus profondes, l'essence de son génie et le secret de ses destinées. C'est à Milet, à Syracuse, à Gumes, que nous saisissons le mieux les divers aspects du génie grec; c'est en Gaule, c'est en Asie, c'est en Egypte que nous apprenons surtout à admirer les politiques, les législateurs et les guerriers de Rome ; c'est dans l'histoire de la civilisation coloniale des Israélites que nous trouverons les traits du judaïsme les plus propres à nous faire apprécier sa puissance et son rôle. Et comme Alexandrie fut la

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tête de cette civilisation, c'est l'étude du mouvement judéo-alexandrin qui nous conduira à ce résultat.

Ce mouvement a des aspects divers : il est à la fois philosophique, littéraire et religieux. Par la philosophie, il touche à la métaphysique, à la science, à la politique, à la morale; par la littérature, il touche à la poésie, à l'art, à l'histoire, à la philologie; par la religion, il intéresse l'organisation sociale tout entière.

Philon est le dernier, le plus illustre membre de l'école philosophique des juifs alexandrins. Cette école dura trois siècles environ; elle donna au commentaire des Livres Saints une forme plus rationnelle et plus ample que celle des écoles rabbiniques de la Palestine. Mais les spéculations philosophiques expriment seulement les doctrines de l'élément supérieur du groupe judéoalexandrin ; elles laissent dans l'ombre certains côtés importants des institutions religieuses et de la vie pratique, tels que le monachisme et le prophétisme.

Le monachisme alexandrin développe, en les exagérant, les germes d'ascétisme et de mysti-

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cisme apportés de Judée et venus peut-être de l'Orient. Par ses rites et par ses traditions, il réagit sur le culte et les croyances religieuses ; par ses travaux, il réagit sur la philosophie, spécialement sur l'exégèse biblique. Il participe du temple et de l'école. Il représente des tendances extrêmes que le temple et l'école encouragent ,ou repoussent suivant les circonstances.

Le prophétisme est l'instrument de propagande par excellence. Son but est de manifester le vrai Dieu, de convertir les idolâtres par la menace des châtiments célestes. L'exaltation de sa foi rapproche le prophète du moine ; on est même porté à croire qu'il va chercher l'inspiration dans la solitude et les austérités du cloître. Par l'habileté littéraire qu'il déploie, le sibylliste se rattache à l'école : il doit être à la fois poète, historien, philosophe.

Le monachisme et le prophétisme, dans l'ensemble du mouvement judéo -alexandrin, sont comme les annexes de l'école philosophique. Le premier est un organe d'action intérieure, le secônd un organe d'action extérieure. Avec l'un

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le judaïsme colonial réagit sur lui-même, avec l'autre il réagit sur les milieux environnants. Les deux organes se lient étroitement entre eux et sont combinés, pour l'effet général, avec toutes les énergies existant au sein du groupe.

Avant de pénétrer au cœur même du mouvement et d'en rechercher la plus haute expression dans l'œuvre imposante de Philon, il nous a paru bon de dégager l'édifice principal de ses annexes. La perspective y gagnera; les annexes seront mieux connues; elles méritaient d'ailleurs un examen à part. Telle est la raison de ce volume. Il rapproche et complète des études publiées par une Revue l, libéralement ouverte à ceux qui luttent pour conserver à la France le sceptre de la littérature savante, et qui estiment, à l'égal d'une victoire, un avantage remporté et maintenu dans le domaine de la pensée.

Ce volume a deux parties.

La première, consacrée à étudier l'origine,

1 Le Correspondant. Voyez les nos du 25 mai 1873, du 10 février et du 10 mars 1874.

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les doctrines et les rites du monachisme juif, se termine par la traduction du livre étonnant dans lequel Philon présente le tableau de la vie contemplative des moines judéo-alexandrins, les Thérapeutes. Ce livre, dont certains Allemands ont voulu à tort nier l'authenticité, a été traduit deux fois déjà, au seizième siècle par Pierre Bellier, auteur aujourd'hui peu lisible, au dixhuitième siècle par le P. Bernard de Montfaucon, qui a souvent altéré la pensée de Philon à cause de quelques partis pris d'opinion. Pour nous, nous avons cherché à rendre le texte d'une manière claire et exacte; afin de donner au texte toute la certitude désirable, nous l'avons collationné à nouveau sur les manuscrits de Florence et de Paris.

La seconde partie contient une histoire des oracles sibyllins, non-seulement de ceux qui sont de provenance alexandrine, mais de ceux qui ont constitué la plus ancienne forme de la poésie grecque. On y a joint la traduction, faite pour la première fois, des huit cents vers environ, noyés jusqu'ici dans la collection des oracles d'origine juive ou chrétienne, et qu'un

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examen attentif nous a conduit à isoler et à revendiquer pour le cycle judéo-alexandrin.

Dans l'étude du monachisme, comme dans celle du prophétisme, nous avons eu soin de suivre parallèlement le mouvement palestinien et le mouvement alexandrin contemporains, afin de nous rendre un compte plus précis et plus approfondi des caractères du judaïsme colonial ou hellénisé.

Le principal résultat de ces recherches est de montrer que le christianisme a été précédé par une élaboration lente d'idées, de doctrines et d'institutions; qu'il a été préparé immédiatement par le prosélytisme habile et persévérant des colonies juives au sein du monde gréco-romain ; que ce qui a fait la puissance du groupealexandrin, le premier en date et en influence dans le judaïsme colonial, c'est l'attente du Messie, la foi dans les promesses divines, annonçant au peuple saint que de lui sortirait le libérateur, le juge et le roi de l'humanité. Le christianisme apparaît dès lors au philosophe comme une rénovation d'une portée immense, qui a droit aux respects et à la reconnaissance de

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tous, qui a mis en œuvre, pour s'accomplir, les nobles efforts d'une série de grands esprits et le travail séculaire des peuples et des généra tions.

Qu'est-ce à dire, et faut-il en conclure que le christianisme est issu d'un concours nécessaire des hommes et des choses, des idées et des faits, dans lequel le miracle, c'est-à-dire l'intervention divine, n'a rien à voir?

Pour peu qu'on y réfléchisse, on s'apercevra au contraire, que, même dans le côté purement humain, le seul qui nous occupe, le miracle éclate de toutes parts. Le monothéisme d'Israël au milieu des nations congénères polythéistes, sa faiblesse numérique, sa dispersion, son impatience du joug qu'il porte et son penchant naturel à l'idolâtrie, son appétit du lucre, l'indomptable espoir qu'il conserve au milieu des désastres les plus inouïs, tout témoigne que ce peuple obéit à une volonté supérieure qui le guide et le maîtrise; tout atteste que le cours des événements va au gré d'une sagesse qui déjoue nos calculs et nos prévisions; tout découvre la réalisation d'un plan auquel peuples

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et individus prêtent, à leur insu, le concours des forces qu'ils possèdent.

Restant sur le terrain de la philosophie et restreignant nos recherches aux faits qui constituent en quelque sorte la collaboration de l'humanité dans l'œuvre divine du christianisme, nous n'avons point à affirmer la réalité de l'intervention directe de Dieu dans cette œuvre. C'est donc au point de vue philosophique que nous nous plaçons pour dire : Aveugles et ingrats sont ceux qui osent exclure Dieu de l'histoire.

Il y a dans l'histoire deux acteurs, Dieu et l'Homme. L'Homme ne peut rien sans Dieu; Dieu ne fait rien sans l'Homme. On ne rapetisse pas Dieu, en constatant que les étoiles, au lieu d'être les clous brillants d'un vaste pavillon dressé sur nos têtes, sont des mondes jetés par la main du Tout-Puissant dans des espaces sans bornes. De même, quand les origines mieux connues d'un grand événement nous révèlent tout à coup les innombrables moyens mis en œuvre pour le préparer et l'accomplir, on n'amoindrit point la part de Dieu en découvrant

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les secrets ressorts qu'il a mis en mouvement dans l'Homme, pour la réalisation de ses desseins. Au contraire, à mesure que les perspectives de l'histoire s'étendent, il semble que nous nous sentions plus près de Dieu, parce que nous acquérons la conscience chaque jour plus nette de sa sublime Providence.

Paris, 51 Mai 1874.

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