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LES ESSÉNIENS ET LES THÉRAPEUTES

Sur la route de Gaza à Jérusalem, à une journée de la ville sainte, le voyageur traverse un lieu vénéré, l'ancienne Carialharba ou Hébron, que les Arabes

1 Bibliographie : Le Livre de Philon, de la Vie contemplative, par le P. Bernard de Montfaucon. In-12. Paris, 1709.— Memorie delVAccademia di Torino, t. III, 1841. — Tome XVIII, 2e partie des Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres. — Chrestomathia Philoniana, de Dahl. 2 vol. Hall, 1800. — Dissertatio de Philohis philosophia et sckola Judœorum Alexandi inorum, de Denziger. — Animadversiones historicœ et philosophico-criticœ ad Philonis Legationem, par Gottleber. Misniaa, 1775. — Quœstiones Philoneœ, par Grossmann. In-4°. Leipzig, 1829. — Quœstiones Philoneœ. De ingénia moribusque Judœorum per Ptolemœorum sœcnla, par Sheffler. Marbourg, 1829. — Philon et la Théologie alexandrine, par Gfroërer. 2 vol. in-8°. Stuttgard, 1851. — Histoire de la philosophie, par Ritter. — Exposition historique de Vécole religieuse des Juifs alexandrins, par Daehne. 2 \ol. in-8°. Hall, 1854. — Voyage en Syrie et autour de la mer Morte, par F. de Saulcy. — La Science des reli-*

nomment El-Khalil1. La tradition y place les tombeaux d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. C'est là que Dieu parla à Abraham sous les grands chênes de la vallée de Mambré ; c'est là que David fut sacré roi et séjourna sept ans, après la défaite de Saûl sur le Gelboë. A cet endroit on atteint les plus hauts sommets des montagnes de Judée. La vue s'étend d'un côté vers la mer Morte, de l'autre vers la Méditerranée. A l'orient, line région rocailleuse, pleine d'âpres solitudes; à l'occident, de riantes vallées et des plaines fertiles, qui descendent par gradins jusqu'aux plages méditerranéennes.

Il y a deux mille ans, un siècle et demi avant la naissance de Jésus-Christ, une colonie, ayant des mœurs, des idées, une organisation singulières, était établie aux environs de la vieille cité des patriarches 2.

gions, par M. Émile Burnouf. 1 vol. in-8°. Paris, 1874. — Histoire des Israélites, par M. Graetz. — Histoire du peuple d'Israël, par M. Herzfeld. Gassel, 1863. — Tome XX VII des Séances et Travaux de V Académie des sciences morales et politiques. — De la Divinité du christianisme, par M. Ch. Lenormant. 1 vol. in-8°. Paris, 1869.

1 Kirij al h- Ar bah signifie la ville des quatre; le mot couples est sous-entendu. La tradition ajoute, en effet, aux tombeaux des trois patriarches ensevelis à Hébron avec leurs épouses, le tombeau d'Adam et d'Ève. El-Khalil signifie Vami; il désigne Abraham, l'ami de Dieu.

2 M. F. de Saulcy [Voyage en Syrie et autour de la mer Morte, t Ier, p. 140 et suiv.) croit avoir retrouvé à Mar-Saba, à plus de vingt kilomètres au nord-est d'Hébron, sur les bords du torrent de Cédron, les vestiges d'un établissement essénien, consistant en grottes nombreuses taillées dans le roc, qui rappellent les excavations funéraires utilisées en Egypte par les anachorètes de la Thébaïde, héritiers des moines juifs alexandrins. Pline [Hist. nat.9 ch. y, h XVII) dit que les Esséniens habitent à l'occident de la mer Morte, mais assez loin du rivage, ce qui convient bien à la situation de Mar-Saba. L'auteur latin ajoute qu'ils sont au nord d'Engaddi, ce qui permet de les rapprocher de la ville patriarcale., et d'obéir ainsi à l'indication de

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Tous ses membres étaient fils d'Israël; cependant leurs traditions et leurs rites semblaient porter la marque d une origine ou d'une influence étrangère. Ils s'appelaient Esséniens. Leur antiquité n'est pas douteuse, bien que leurs commencements se dérobent aux regards de l'histoire. Leur nom1 lui-même est resté une énigme. Leurs croyances présentent un amalgame surprenant, qui évoque tour à tour dans ■l'esprit le souvenir du bouddhisme, du mosaïsme et de l'hellénisme. Phénomène étrange quand on songe à quel degré l'Israélite portait l'horreur de la superstition des gentils, avec quelle énergie la Palestine défendit sa foi nationale contre l'invasion du panthéon gréco-romain, quels soins jaloux, depuis la perle de son autonomie politique, elle mit à préserver sa religion, son temple et son culte du contact impur de l'étranger.

A la surface, la doctrine essénienne peut paraître un développement naturel de la législation du Sinaï; en y regardant de près, on voit qu'elle s'en écarte en des points essentiels. Elle admet sur la vie future, sur la nature des âmes, sur l'éternité des peines les données communes aux sages de l'Inde et de la Grèce

Josèphe, qui les place aux environs cniébron et non de Jérusalem* Or Mar-Saba est moins loin de Jérusalem que d'Hébron. A notre avis, Mar-Sabapeut être considéré comme la limite extrême des couvents esséniens, lesquels étaient disséminés entre ce point et Hébron, à l'orient de Bethléem.

1 Philon l'interprète par l'idée de sainteté. Le mot syriaque Hasaya, qui pourrait bien avoir servi dans Tidiome palestinien à désigner les- moines d'Hébron, signifie pieux, saint. La porte orientale de Jérusalem, qui regarde le pays des Esséniens, a conservé le nom de Bab-Essahioun, qui semble rappeler celui des cénobites.

et à renseignement évangélique. Ce qui étonne davantage peut-être, c'est que, là où elle abandonne le texte biblique et son interprétation traditionnelle, elle est d'accord avec la doctrine de Jésus-Christ. Elle prêche, ainsi que l'Évangile, l'abstention du serment, le mépris des richesses, le renoncement au monde, la charité; elle tend, de même, à abolir la religion du Temple, pour y substituer le culle de la prière, ce qui est une hérésie monstrueuse dans le judaïsme ; elle aspire aussi à supprimer le sacrifice sanglant et le sacerdoce , qu'elle remplace par le repas mystique et par une hiérarchie plus équitable, fondée sur l'égalité des hommes devant Dieu.

A côté de ces analogies générales, il y en a de spéciales, non moins merveilleuses.

Comme le chrétien, TEssénien prie les mains étendues vers l'orient, rite déclaré abominable par les prophètes; et la formule de cette prière se retrouve à peu près idenlique dans Philon1 et dans les Constitutions apostoliques. Contrairement à l'esprit de la société juive, les Esséniens, donnant en cela l'exemple à la première Église dont nous parlent les Actes des apôtres, vivent en communauté et ne possèdent rien en propre; l'individu s'absorbe et disparaît dans l'association. Ils se transmettent une doctrine secrète, élaborée de longue main, qui substitue à la lettre des Écritures l'interprétation par l'allégorie. Le chré-

1 Philon est antérieur au christianisme. On le prouvera plus loin. Ce philosophe avait environ quatre-vingts ans lorsque la prédication apostolique franchit définitivement les limites de la Palestine.

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tien proclame aussi que l'ancienne loi est une figure de la nouvelle.

A mesure qu'on poursuit la comparaison, les similitudes se présentent plus nombreuses et plus décisives. Le néophyte, chez les Esséniens, est assujetti à des épreuves et reçoit un enseignement préparatoire, comme le catéchumène chrétien. On exige de lui des promesses qui l'engagent envers la secte, envers Dieu, envers les hommes. Les termes dans lesquels Pline le jeune1 rapporte les serments du chrétien sont ceux dont Josèphe se sert pour mentionner les engagements de l'Essénien. L'excommunication, avec ses terribles effets, se pratique aussi bien dans la . secte de Judée que dans les Églises. Enfin, ici et là, le terme suprême de l'initiation, c'est la participation au repas mystique, qui constitue la partie essentielle du culte.

Les Esséniens avaient des adeptes disséminés dans diverses villes et bourgades de la Palestine. Leurs établissements les plus importants étaient, suivant Josèphe, aux environs d'Hébron. Ils habitaient, au nombre de quatre mille, les hautes vallées qui s'inclinent vers la mer Morte, sur les limites du désert de Judée, dans le triangle compris entre le torrent de Cédron, Hébron et Bethléem.

La contrée a bien changé; les pluies de plus de vingt siècles ont achevé d'emporter la couche de terre végétale qui y faisait prospérer le figuier, le mûrier, le grenadier, le palmier et ces vignes dont

1 Epist., revu.

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les énormes grappes furent rapportées par les émissaires de Josué. De grands bois d'oliviers, alimenfant des sources disparues, couvraient alors les croupes des montagnes. Chaque année de nombreux essaims d'abeilles sauvages, venus du désert, se laissaient domestiquer sans peine. Le pays était abrupt, le sol plutôt avare que fécond; mais la sobriété, la vie simple et industrieuse des Esséniens n'étaient-elles pas leurs principales richesses? Dans ces solitudes ils venaient chercher non des jouissances matérielles, mais le repos et le calme que procurent la vertu, Téloignement du monde, le silence des passions et l'amour de Dieu 1. Le costume des cénobites est uniforme ; le même signal les appelle tous au travail, à l'étude, à la prière; au repas. Ils arrivent ordinairement au terme d'une longue vieillesse; ils ont acquis au dehors une grande réputation de science et de sainteté.

Tel est PEssénien : figure grandiose et à demi voilée, symbole du travail séculaire qui agite et mêle les religions, les philosophies et les races du vieux monde oriental, présage du nouvel ordre de choses que ce travail va enfanter. Pareille aux vapeurs lu-

1 L'ancien pays des Esséniens présente aujourd'hui un aspect morne et sauvage; le sol y est d'une aridité sans égale. L'homme use la terre, partout où il séjourne longtemps en population serrée. L'Attique n'offre plus que des plaines dénudées; la campagne de Rome est transformée en un désert marécageux; Engaddi. dont les Écritures vantent les riches vignobles et la végétation luxuriante, n'est plus qu'un amas de décombres, semé de maigres bouquets d'arbres ; la belle Ithaque des temps homériques n'est plus qu'un rocher aride. Il ne faut pas imaginer, par ce que nous voyons aujourd'hui, ce que fut la contrée des Esséniens, il y a vingt siècles.

mineuses qui précèdent l'apparition du soleil et s'évanouissent aux rayons de cet astre, l'historien la voit surgir au seuil du christianisme et disparaître aussitôt après le triomphe du Crucifié, laissant à peine une trace fugitive dans la mémoire des hommes.

L'Essénien n'est pas un phénomène isolé dans le judaïsme des siècles qui ont précédé notre ère. A la même époque, sur la terre d'Egypte, aux portes d'Alexandrie, devenue sous les Lagides l'entrepôt commercial du monde et le centre d'un immense mouvement intellectuel, auquel le judaïsme prit une part active, nous retrouvons l'Essénien sous une forme peu différente de celle qu'il a revêtue en Palestine. Aux bords du lac Maria, les Thérapeutes1 nous offrent le spectacle du monachisme ascétique arrivé à son parfait développement, et on y voit plus nettement encore poindre l'aurore de l'institution chrétienne. Sur le fond commun de la secte de Judée se détachent des tendances qui complètent le parallélisme entre le couvent juif et l'Église des temps apostoliques. C'est à l'endroit même où, vers la fin du deuxième siècle dè notre ère, l'histoire nous montre florissant le couvent du mont de Nitrie, que Philon place l'établissement principal des Thérapeutes,

Trente pages suffiraient à contenir les renseignements laissés par les anciens sur le monachisme juif,

1 Le mot grec BspxnsvT^q signifie serviteur et médecin. Philon ne se prononce pour aucun des deux sens. L'un et l'autre lui paraissent également acceptables. L'anachorète est un zélé serviteur de Dieu, en même temps qu'il pratique et enseigne la meilleure des médecines, celle qui guérit les âmes.

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Josèphe en parle dans trois passages de ses écrits1. Pline l'ancien leur accorde une brève mention2. Phi- Ion d'Alexandrie a consacré aux Esséniens une partie de l'un de ses traités, Tout homme de bien est libre, et peut-être un traité spécial dont Eusèbe nous a conservé un fragment3; il a attribué aux Thérapeutes un livre entier, que nous donnerons plus loin et qui a pour titre : de la Vie contemplative, ou des Vertus des suppliants *. Les sources sont vite épuisées pour un sujet qui soulève des problèmes aussi ardus. La rareté des documents et la brièveté des témoignages imposent au critique et à l'historien, en même temps qu'une extrême circonspection, une étude approfondie et une comparaison attentive des textes. Cetteétude qui nous conduira à résoudre en partiela question si vivement débattue des origines du christianisme, a été trop négligée ou ignorée par les uns, et abordée par les autres avec trop de passion. Elle a produit deux solutions extrêmes qui n'ont jusqu'ici satisfait personne. Nous essayerons d'en indiquer une troisième, plus conforme aux exigences de l'histoire, de la chronologie et de la critique.

La première solution a été proposée et soutenue dans ces derniers temps, avec une modération de langage dont nous avons perdu l'habitude, par M. Salvador,

1 Eût. des Juifs, L XIII, ch. ix ; L XXVDI, ch. n; Guerre des Juifs. 1. II, ch. xii.

2 Hist. nat.j 1. V, ch. xvn.

3 Prœparat. Evang.

4 Nous ne parlons pas des quelques pages consacrées aux Esséniens par l'auteur des Philosophumena iliv. X), et qui ne paraissent être qu'une simple transcription des renseignements fournis par Josèphe et par Philon.

dans le livre intitulé : Jésus-Christ et sa doctrine. M. Salvador prétend établir que le christianisme a été le produit nécessaire d'un afflux d'idées grecques sur le vieux fonds du judaïsme. Il a insisté surtout sur le Livre de la Sagesse, de Jésus, fils de Sirach; les évangélistes y auraient trouvé tout rédigés les principes sur lesquels s'est fondée la loi nouvelle. 11 a insisté également sur les écrits de Philon, philosophe dont la naissance est antérieure de plus de trente ans à celle de Jésus-Christ; ces écrits contiendraient, sous une forme élégante et propre à captiver les Grecs, tous les éléments de la dogmatique et de la morale chrétiennes. M. Salvador trouve un dernier argument dans les détails donnés par Philon et par Josèphe sur les sectes des Esséniens et des Thérapeutes, lesquelles auraient réalisé toute la vie chrétienne avant la prédication de l'Évangile. On sait avec quelles exagérations fantaisistes cette thèse a été développée par M. Pierre Leroux.

Suivant l'autre solution, l'originalité et, par suite, la divinité du christianisme sortent victorieuses de toute objection. L'Évangile constitue une révélation absolument complète, sans aucune racine dans les choses humaines. La doctrine chrétienne n'a pas d'antécédents sur terre; elle rompt avec le passé pour mieux préparer F avenir. Philon pourrait bien être un juif converti, catéchisé par saint Pierre. Les Thérapeutes ont formé une des premières Églises de l'Orient. Le monachisme alexandrin, dont Je philosophe nous a laissé un tableau saisissant dans le livre de la Vie contemplative, est le début de l'instilu-

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tion monastique chrétienne, telle qu'elle se développera bientôt au fond des solitudes de la Thébaïde. Cette opinion, sauf quelques variantes et atténuations, M. Ch. Lenormant Ta professée avec éclat, en 1843, à la Sorbonne i.

Depuis lors, la question a continué d'être agitée en France et en Allemagne. Des arguments nouveaux ont été produits. MM. A. Franck, Renan, Graelz, Herzfeld et Frankel se sont mêlés à la querelle et l'ont rajeunie.

11 s'agit, pour nous, de soumettre à l'épreuve d'un minutieux examen la principale pièce du procès, c'est-à-dire le livre dePhilonsur le monachisme juif alexandrin ; d'en fixer la date, d'en établir l'authenticité, puis de résoudre, textes en main, les questions suivantes :

Les moines alexandrins sont-ils juifs? sont-ils des chrétiens judaïsants? Quelle est leur origine, ou plutôt quelles influences cette origine suppose-t-elle? En quoi leurs mœurs, leurs doctrines, leurs rites, l'esprit de leur secte, diffèrent-ils ou se rapprochent-ils de Pessénisme et du christianisme?

1 Les leçons de M. Ch. Lenormant ont été réunies, en 1869, par son fils, M. François Lenormant, dans un volume intitulé : De la Divinité du christianisme.

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