LES PROPHÉTIES DU LIVRE D' H ENOCH
Voici, en résumé, l'ensemble des enseignements et des prédictions du livre d'Hénoch1.
Le mal s'est introduit sur terre par la désobéissance de nos premiers parents. Caïn, le meurtrier de son frère, devient la souche d'une race perverse, tandis que la race de Selh conserve les saines traditions, le culte du vrai Dieu et la pratique de la vertu.
Mais les anges étant devenus amoureux des filles des hommes, quittèrent les cieux et eurent commerce avec les femmes. Ils descendirent au nombre de deuxcents; leur chef était Azaziel. Ils apprirent aux hommes la sorcellerie, les enchantemenls, les propriétés des racines et des arbres; ils leur apprirent à outrager Dieu et à tyranniser leurs semblables. Comme c'étaient des esprits supérieurs en même temps que des anges rebelles, c'est d'eux que vinrent
1 Nous avons voulu, pour plus d'exactitude, nous adresser au texte éthiopien publié par Dilmann (Leipzig, 1851); nous avons eu recours aux lumières d'un savant orientaliste, M. Joseph Halévy, auquel nous nous plaisons à témoigner ici notre gratitude.
aux hommes les sciences vaines ou dangereuses et les arts nuisibles : la fabrication des épées, des couteaux, des boucliers, des cuirasses, des miroirs, des colliers et des bracelets, l'usage de la peinture, la manière de se colorer les sourcils, d'observer les étoiles et de déterminer les mouvements de la lune.
Du commerce des anges avec les femmes naquit une race de géants de trois-cents coudées de hauteur, qui dévoraient tout ce que le travail des hommes pouvait produire. Il devint impossible de les nourrir. Sur le point de périr, les hommes élèvent vers le ciel leurs mains suppliantes et implorent le secours divin. Dieu entend ces prières. Il appelle les chefs de la milice céleste, Gabriel, Michaël, Raphaël, Phanuel, Suryal et Uriel et leur ordonne de livrer bataille aux démons corrupteurs. Mais auparavant, il leur fait signifier ses arrêts par un homme resté juste, Hénoch, qui a été ravi au ciel et a mis par écrit toutes les grandes choses dont il a été acteur ou témoin.
« Il n'y aura plus de paix pour toi, dit Hénoch à Azaziel ; une grande sentence a été prononcée contre toi. Il t'enchaînera. Il n'y aura jamais pour toi ni soulagement, ni miséricorde, ni intercession, à cause de l'oppression que tu as enseignée et parce que tu as appris aux hommes à outrager Dieu. » Les anges supplient le Seigneur de leur pardonner, mais en vain : « Va, dit le Très-Haut à Raphaël, prends Azaziel, lie-lui les pieds et les mains, et jette-le dans les ténèbres. Fais pleuvoir sur lui des pierres lourdes et pointues; enveloppe-le de ténèbres. Qu'il y reste à jamais! Que sa face soit couverte d'un voile épais!
Et, quand viendra le jour du jugement, plonge-le dans le feu. En attendant, purifie la terre que les anges ont souillée et annonce-lui que je la revivifierai. » Le déluge purifie la terre, en détruisant la race maudite et monstrueuse créée par le commerce des anges déchus avec les femmes.
On reconnaît dans cette histoire le développement et le commentaire de la tradition relative aux géants, consignée dans la Genèse. Qui oserait affirmer que dans ce commentaire il ne s'est pas glissé plus d'un détail emprunté aux antiques légendes des peuples avec lesquels les Juifs se trouvaient en contact plus intime depuis trois siècles? Ces géants et leurs pères, combattus et vaincus par une milice céleste, ensevelis sous des masses de rochers, enchaînés par le pouvoir divin jusqu'au jour d'une vengeance définitive, ne rappellent-ils pas la lutte des Titans contre Jupiler, aidé des dieux de l'Olympe? Le rapport est si étroit que nous verrons plus loin un sibylliste identifier la légende hébraïque avec la légende grecque et adopter sans hésitation cette dernière, en expliquant toutefois que ni Jupiter ni les Tilans ne sont des dieux.
Une autre remarque importante, c'est qu'aux yeux des auteurs et des lecteurs du livre d'Hénoch, l'idolâtrie a eu pour artisans les anges rebelles; en eux réside la source de celte plaie hideuse, la plus exécrable de toutes celles qui rongent et souillent l'humanité; c'est eux que les hommes égarés ont divinisés, après les avoir pris d'abord pour princes et pour rois. Les dieux des nations, les faux dieux ne
sont donc pas seulement de vains simulacres, des idoles inertes de pierre et de bois, sans pouvoir et sans vie; ce sont des êtres supérieurs, existant réellement, des êlres servers, qui font le mal et l'inspirent. Ils ont été vaincus, ces princes des Gentils, ces rois de la terre idolâtre ; Dieu a permis pourtant que cette victoire n'allât point jusqu'à anéantir leur action. Apres le déluge, ils recommenceront à corrompre le genre humain. Une nouvelle lutte s'engagera alors, lutte suprême dont nous allons voir se dérouler les pér ipéties grandioses et terribles.
Dans le second groupe, c'est-à-dire dans la quatrième partie du livre d'Hénoch, l'histoire des anges déchus est racontée allégoriquement. Les anges sont représentés par des étoiles, les hommes par un troupeau de taureaux et de vaches, les géants par une race étrange d'éléphants, de chameaux et d'onagres.
« Je vis tomber du ciel une étoile sur la terre. Elle se leva, mangea et se mit à paître au milieu des génisses... Je vis encore plusieurs étoiles descendre du ciel auprès de la première, au milieu des génisses avec lesquelles elles se mirent à paître. Les génisses conçurent toutes et mirent au monde des éléphants, des chameaux, des onagres... Ceux-ci commencèrent à dévorer les taureaux, et toutes les créatures de la terre s'enfuirent, saisies d'épouvante. L'un des anges restés fidèles prit la première étoile tombée du ciel, lui lia les pieds et les mains et la jeta dans l'abîme. Et cet abîme est profond, immense, épouvantable, tout ténèbres. Un autre ange tira son épée et la donna aux éléphants, aux chameaux et aux onagres, qui
combattirent entre eux, en sorte que toute la terre trembla. L'un des anges prit les étoiles, leur lia les pieds et les mains et les précipita dans une crevasse de la terre. »
Le combat entre la terre el le ciel se termine par le cataclysme qui détruit la race pervertie des humains et n'en laisse subsister qu'une seule famille, celle du juste Noé. Ici finit le premier acte du drame où se jouent les destinées de l'humanité.
Entrons maintenant dans le second acte.
Il est conçu sur le même plan que le premier; il en reproduit les principaux traits ; il se termine par une catastrophe plus effrayante encore. Cet acte présente cependant une physionomie qui lui est propre. Le fond de l'action, c'est bien encore l'idolâtrie et la corruption du genre humain provoquant la colère et les châtiments de Dieu; mais des acteurs nouveaux entrent en scène, et des péripéties nouvelles se développent.
Les démons ont réussi à corrompre une seconde fois le genre humain. Dieu a choisi un homme dont il fait sortir un peuple. Ce peuple est destiné à reconquérir peu à peu au vrai Dieu la terre envahie par tous les vices et les mensonges de l'idolâtrie. Israël, la descendance d'Abraham, représente ici cet élément vertueux, conservé avant le déluge dans la famille de Seth, au milieu de la corruption générale; Israël sera donc la seule portion de l'humanité -capable de fléchir le courroux divin, la seule digne d'occuper la sollicitude du Très-Haut, d'être l'instrument de ses desseins, de sa miséricorde et de sa justice. Israël, du reste, se
rattache à Seth par la chaîne non interrompue des patriarches.
Le peuple élu va jouer un grand rôle dans les dernières scènes du drame. Ce rôle est secondaire pourtant si on le compare à celui d'un personnage céleste qui, dans la lutte suprême, représente et remplace les chefs de la milice angélique, qui ont jadis enchaîné et terrassé Azaziel.
Quel est ce personnage que le prophète nous montre assis à la droite du Seigneur des Esprits et qu'il appelle, comme nous l'avons dit, le Fils de l'Homme, le Fils de la Femme, FÉlu, le Mystérieux, le Fils de Dieu, le Verbe de Dieu ?
«Le Fils de l'Homme, dit Hénoch, est celui à qui toule justice se rapporte, avec qui elle habite, et qui tient la clef de tous les trésors cachés. Le Seigneur des Esprits l'a choisi de préférence, et il lui a donné une gloire au-dessus de toutes les créatures1. J'aperçus, ajoute le patriarche, la source de justice qui ne tarit point et de laquelle sortent une multitude de petits ruisseaux, qui sont les ruisseaux de la sagesse. Là, tous ceux qui avaient soif venaient boire, et ils se trouvaient soudain remplis.de sagesse... Le Fils de l'Homme est invoqué devant le Seigneur des Esprits. Avant la création du soleil et des astres, avant que les étoiles lussent formées au firmament, on invoquait le nom du Fils de l'Homme devant le Seigneur des Esprits. Il sera la lumière des nations. Il sera l'espérance de ceux dont le cœur est dans l'angoisse. L'Élu et le
1 Ch. xlvi.
Mystérieux a été engendré avant la création du monde et son existence n'aura point de fin. Il vit en présence de Dieu. Il a révélé aux saints et aux justes la sagesse du Seigneur des Esprits ; c'est lui qui leur conserve la portion de leur héritage. Aussi, c'est par ce nom qu'ils seront sauvés1. »
Traduits en notre langage moderne, ces passages, dans lesquels nous voyons prêtes à se confondre la doctrine philosophique du Verbe et la légende messianique nationale expriment exactement, croyonsnous, ce qui suit :
Il y a un être, dont la connaissance est un mystère réservé aux justes d'Israël, à ceux qui ont soif et faim de lumière, et auxquels il a été permis de s'abreuver aux sources de la divine Sagesse. Cet être existait avant la création du monde ; car il est la manifestation primordiale de la Sagesse et de la Justice de Dieu. C'est lui qui rend et exécute les arrêts, conçus dans le secret de la pensée éternelle, en vue d'instruire et de juger les hommes. Ceux-là seuls ont part à la science des choses divines, à la vraie sagesse, qui connaissent le Mystérieux, la source de Sagesse et de Justice, le Verbe. On le nomme l'Élu, parce qu'il est l'instrument choisi des volontés du Très- Haut. Il est à la fois Fils de Dieu et Fils de l'homme pour marquer qu'il doit remplir une œuvre de médiation entre la terre et le ciel. 11 est Fils de l'homme et Fils de la femme, parce qu'il a été engendré dans la pensée divine pour accomplir les destinées de l'hu-
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manité, et sauver de la perdition ce qui reste de bon sur la terre, c'est-à-dire Israël. En ce sens, on peut dire aussi que l'Élu est surtout Fils d'Israël ; car Israël est l'humanité par excellence. L'Élu lui appai tient en propre ; il est son Messie, son libérateur, son espérance et sa consolation dans les angoisses de la persécution et dans les transes de l'atlente ; il garantit aux justes opprimés la rémunération de leurs souffrances et leur part d'héritage céleste. En même temps qu'il éclairera les nations en leur manifestant le vrai Dieu, il les châtiera de leurs crimes : car il est à la fois justice et lumière ; il est la vérité qui brille et le glaive qui frappe.
Le double caractère du juge et du guerrier résume la figure du Fils de l'Homme. Le souvenir de l'antique lutte entre Raphaël et x4zaziel va se traduire en traits d'une grandeur plus qu'épique dans les combats qui précéderont le jugement dernier et la catastrophe finale.
Quand les hommes auront comblé la mesure de leurs iniquités envers Dieu et envers Israël, alors surviendra le grand cataclysme, dont le Déluge n'a été que le prélude et comme l'avertissement. Cette fois, la justice divine ira jusqu'au bout ; le mal sera vaincu à jamais; la terre sera purifiée par le feu, non plus par l'eau; sous des cieux nouveaux, sur une ferre nouvelle commencera le règne sans fin de l'Élu, règne de justice, de félicité et de paix, véritable règne de Dieu, dans lequel Israël sera le peupleroi.
Les diverses prophéties du livre d'Hénoch ne s'ac-
cordent pas toujours dans la conception du règne de Dieu : ici, c'est la figure de l'Élu, là, celle d'Israël, ailleurs, celle de Dieu, qui se trouve le plus en relief; parfois même il n'est question que de la royauté de la nation-prophète, devenue ainsi ministre du Très-Haut. Enfin, n'oublions pas que le Messie est identifié souvent à Israël, et que, dans bien des cas, on peut entendre du peuple ce qui est dit du Fils de l'Homme.
«Dieu, lassé des crimes de la terre, sollicité sans cesse par les saints qui le prient, à cause du sang des justes répandu pour lui, afin qu'il leur rende justice et que sa patience envers les méchants ne soit point éternelle, Dieu s'assied sur le trône de sa gloire, ayant ouvert devant lui le livre de vie. Les cœurs des saints sont inondés de joie, parce que leurs prières vont être exaucées et que l'heure de la justice a sonné l. »
Autour de la ville sainte se livrent de gigantesques combats. Gog et Magog se sont rués contre Jérusalem ; ils l'assiègent et vont la prendre. Puis, de nouvelles multitudes accourent des quatre points cardinaux, comme si elles étaient poussées par le vent. « Le bruit de leurs chars se fit entendre, et, à ce bruit, les saints du ciel devinrent attentifs et les colonnes de la terre tremblèrent. Et tous, se prosternant ensemble devant le Seigneur des Esprits, l'adorèrent. »
Quelles sont ces multitudes? C'est l'humanité con-
1 Ch. xLvii.
vertié qui vient participer à la glorification d'Israël et apporter ses hommages au vrai Dieu.
D'ailleurs, le Très-Haut est intervenu dans la lutte qui précède la défaite des nations liguées contre Jérusalem. Il a dit aux rois et aux puissants de la terre : « Ouvrez vos yeux et élevez vos cornes et reconnaissez mon Élu. Le Seigneur le fait asseoir sur le trône de Sa Majesté, et l'esprit de justice est versé sur lui. Le Verbe de sa bouche tue les pécheurs et les méchants. Les rois et les superbes se lèveront dans ce jour; ils verront l'Élu et ils apprendront qu'il est assis sur le trône de Sa Majesté. Il surviendra sur eux une douleur terrible, semblable à celle de la femme qui enfante et dont la délivrance est suspendue. Ils se regarderont entre eux et courberont la tête sous le poids de leurs souffrances lorsqu'ils verront le Fils de la Femme assis sur le trône de Sa Majesté. Ils loueront et exalteront Celui qui possède tous les mystères. Car auparavant il était caché, ce Fils de l'Homme, et le Très-Haut l'avait gardé dans les cieux, auprès des anges. En ce jour, les rois et les puissants se prosterneront devant lui et mettront en lui leur espoir. Alors le Seigneur les chassera de devant sa face; et ils seront couverts de honte, et les ténèbi\s s'entasseront sur eux. Et on les livrera aux anges des châtiments pour venger sur eux les persécutions infligées aux fils de Dieu et à ses élus. Ils deviendront un spectacle pour les justes, qui se réjouiront , car la colère du Seigneur se posera sur eux et son glaive s'enivrera de leur sang. »
Ailleurs le prophète s'écrie :
« Le Fils de l'Homme arrachera les rois et les puissants de leurs sièges; il brisera les dents des pécheurs. Il renversera les rois de leurs trônes; car ils n'ont pas loué, ni confessé, ni reconnu celui dont ils tenaient leur puissance. 11 abaissera la face des puissants et les couvrira de honle, et les ténèbres seront leur demeure; les vers formeront leur couche; et ils n'auront plus l'espoir de se relever de leur anéantissement. C'était eux qui gouvernaient les étoiles du ciel et qui levaient leurs bras contre le Très-Haut; ils dominaient la terre, et accomplissaient, sans pudeur, leur œuvre d'iniquité. Fiers de leurs richesses, ils mettaient leur confiance dans les dieux fabriqués de leurs mains et reniaient le nom du Seigneur des Esprits1.
« Je vis un abîme profond et rempli de feu ardent, et on apporta les rois et les puissants et on les jeta dans l'abîme. Là sont les anges des châtiments armés de glaives pour frapper sans relâche les méchants. »
Ces rois superbes, ligués contre Dieu, rappellent les anges, déchus, les démons déjà vaincus par Raphaël et ses compagnons; ils en sont les fils; et, parfois même, on dirait que le prophète a voulu les assimiler tout à fait aux étoiles tombées du ciel.
Après la victoire de l'Élu, et la manifestation du vrai Dieu à tous les hommes, s'ouvrent les grandes assises dans lesquelles le Fils de l'Homme,
4 Ch. xlvii.
justicier du Très-Haut, va rendre ses arrêts. Mais d'abord, il y a un acte de solennelle réparation à accomplir; il n'est pas équitable que les hommes qui ont souffert jusqu'à mourir pour la vérité, qui ont vécu saintement dans l'attente de la justice céleste, ne participent point aux joies de ce grand jour et à la gloire des élus. Aussi, Dieu veut qu'ils ressuscitent ; le Fils de l'Homme arrache au scheol (demeure souterraine des morts) sa proie. Le prophète affirme ici avec la plus grande énergie et semble répondre à des objections contre le miracle : « Ceux qui ont péri dans le désert, dit-il, ceux qui ont élé dévorés par les poissons de la mer ou par les bêtes sauvages, reviendront pleins d'espérance dans le jour de l'Élu; car personne ne périra en la présence du Seigneur des Esprits; non, personne ne peut périr l. »
Ailleurs, la doctrine semble varier sur ce point. Une vision place Hénoch en face du séjour où les saints habitent avec Dieu. Les saints ne sont pas seulement les anges restés fidèles, mais encore les hommes pieux et justes, lesquels, en mourant, ne se sont pas endormis devant le Seigneur.
« Je vis la demeure des saints. Leur nombre est infini dans lous les siècles. Tous chantaient devant le Seigneur des Esprits; tous brillaient comme le feu. Mon âme soupira après cette demeure : là était la portion de mon héritage. Longtemps mes yeux contemplèrent ces demeures fortunées et je louai
1 Ch. lx.
Dieu en disant : Béni soit-il, béni soit-il à jamais, depuis le commencement, avant la création du monde, jusqu'à la fin des siècles! Là mes yeux virent tous ceux qui ne se sont point endormis devant Lui, tous ceux qui se liennent debout devant Lui et le glorifient \ »
Suivant cette donnée, Famé juste, après la mort du corps, s'élève vers les régions célestes et trouve auprès de Dieu un bonheur sans fin; la résurrection (du moins pour expliquer et affirmer la vie future) n'est donc pas nécessaire. Il semble qu'il y eût alors, dans la Palestine, deux opinions : suivant l'une, les bons habitaient, après leur mort, le séjour de la félicité céleste, attendant l'heure où l'Élu les associerait à son triomphe; suivant l'autre, les bons étaient engloutis par le scheol et voués à la mort comme le reste des hommes, mais l'Élu devait les ressusciter au jour.de sa grande manifestation. La résurrection des morts, le retour sur terre d'Hénoch et d'Élie, que quelques-uns soutenaient être le même personnage, tels seraient, suivant cette dernière opinion, les grands signes précurseurs de la prochaine venue du Messie et de l'arrivée du règne de Dieu. Ces croyances un peu diverses jettent parfois quelque confusion dans les prédictions eschatologiques. Ainsi, on se demande, sans pouvoir trouver à cela de réponse bien précise, si, dans les idées juives de ce temps-là, la résurrection comprenait les méchants aussi bien que les bons, si ses effets
1 Ch. xxxv) i.
étaient restreints au peuple d'Israël ou étendus à l'humanité entière.
Enfin, le jugement commence.
« L'Élu, siégeant sur un trône de gloire, statue sur le sort des méchants et raffermit, par sa présence, les esprits des saints; il assigne une demeure à ceux qui ont mis leur confiance et leur amour dans son nom saint et glorieux. En ce jour, dit le Seigneur, je placerai mon Élu au milieu d'eux; je changerai la face du ciel et je l'illuminerai pour l'éternité. Quant aux justes, je les placerai devant moi, je les rassasierai de ma paix; aux pécheurs, la perdition éternelle1! » La punition et la récompense seront donc sans lin; les justes habiteront des jardins fortunés2 et jouiront de la présence de Dieu, dont ils chanteront les louanges; les impies seront relégués dans l'abîme, dans la vaste fournaise qui a déjà englouti les démons.
Puis, le feu dévore la terre et tout ce qu'elle renferme; la terre s'efface comme une vision lointaine, et il ne reste, devant nos regards éblouis, que Pimage de la demeure céleste, inondée de lumière et réunissant devant le trône de Dieu des myriades de bienheureux chantant les louanges du Très-Haut.
Ici encore se présentent, sur le dénoûment ultime du drame, des variantes importantes.
Le cataclysme surviendra-t-il avant ou après le jugement? La terre, qu'il aura détruite, sera-t-elle remplacée par une autre terre? Les élus seront-ils
1 Ch. xlv.
2 Ch. lviii.
pris uniquement dans les rangs d'Israël; ou bien si, comme certains passages semblent l'indiquer, les Gentils se convertissent, les meilleurs d'entre eux n'auront-ils aucune part au bonheur des élus? Le règne de Dieu se produira-t-il dans le ciel ou bien sur la terre renouvelée et purifiée? A ces questions, les textes, parfois ne répondent pas, parfois fournissent des réponses discordantes.
La quatrième partie du livre d'Hénoch, cBlle que nous avons appelée apocalyptique, présente, comme on va voir, des tableaux complets et précis.
Voici d'abord la destruction de la terre :
« Je vis, dans mon rêve, les cieux s'ébranler, s'abaisser et tomber sur la terre. Et quand ils tombèrent, je regardai la terre et je vis qu'elle s'engloutissait dans un vaste abîme. Les montagnes s'entrechoquèrent, les collines s'entassèrent sur les collines, et les grands arbres furent déracinés, enlevés et engloutis dans l'abîme. Alors un cri sortit de ma bouche : La terre a péri! Et Malaléel, mon aïeul, auprès duquel je reposais, me tira de mon sommeil et me dit : Pourquoi crier et te lamenter ainsi, mon fils? Je lui racontai ce que je venais de voir, et il me répondit : Quelle chose terrible tu viens de voir, mon fils! Combien est redoutable la vision de ton sommeil. A cause de ses péchés, la terre doit être engloutie et sombrer en un immense cataclysme. »
Ce n'est point le feu qui joue ici le rôle de purificateur et dévore la terre; notre planète disparaît dans un vaste abîme. Mais, s'il en faut croire l'indication qui suit, l'humanité entière ne doit pas périr, les hom-
mes justes seront sauvés dans Israël et serviront de noyau à la future humanité, comme autrefois la famille de Noé. Malaléel invite, en effet, son petit-fils à prier le Seigneur, « afin qu'il y ait quelque survivant sur terre et que tout ne périsse pas, lorsque ces choses viendront du ciel sur la terre, lorsqu'aura lieu cet immense anéantissement. » Voici la fin de la prière d'Hénoch, laquelle peut, évidemment, être entendue comme une prophétie qui se réalisera :
« Les anges de tes cieux ont péché, et sur la chair de l'homme tombera ton courroux. Grand Roi1, je te supplie de m'exaucer, afin qu'il me reste un rejeton de ma race sur la terre, que l'humanité ne périsse pas tout entière et que la terre ne soit point déserte. Et maintenant, Seigneur, mon Dieu, détruis de sur la terre la chair qui t'a irrité; mais laisse-moi une chair de justice et de droiture pour devenir le tronc de la race éternelle. Et ne détourne pas ta face de la prière de ton serviteur! »
Cette quatrième partie se termine par une vision dans laquelle se déroulent toutes les phases de l'histoire primitive et de la vie du peuple juif, jusques et y compris la catastrophe suprême. La vision débute par les premiers hommes; elle raconte la création d'Adam et d'Eve, leur désobéissance, le meurtre d'Abel par Caïn, la corruption du genre humain par les anges, le déluge et l'exode. Elle rappelle la période des juges, la série des rois depuis Saûl, David et Salo-
1 Ce titre de Grand Roi, donné à Dieu, revient souvent dans les Oracles sibyllins; il se trouve aussi dans l'Évangile selon saint Matthieu.
mon, la prédication des prophètes, la captivité et enfin le relèvement du temple. Elle déplore les persécutions exercées par les oiseaux du ciel et les bêles sauvages (les Gentils idolâtres) contre les Israélites, désignés sous le nom de brebis.
La fin des temps arrive. Le Seigneur, irrité, intervient; il descend sur la terre et arme les brebis, qui poursuivent à leur tour leurs persécuteurs et les exterminent. Soixante et dix pasteurs (princes ou rois juifs), qui avaient, par leur cruauté ou leur négligence, fait jadis périr plus de brebis que Dieu ne l'avait ordonné, sont enchaînés. Les étoiles (anges déchus) sont jetées dans un lieu profond, rempli de flammes. Les brebis aveugles et coupables sont ellesmêmes jetées au feu du gouffre.
« Et je me tenais debout, ajoute le prophète, considérant comment cette antique bergerie fut détruite. Mais, auparavant, on en avait enlevé les colonnes, l'or, l'ivoire et toutes les richesses. » Ainsi se trouve exaucée la prière d'Hénoch, qui avait supplié Dieu de conserver une chair de justice et de droiture pour devenir le tronc de la race éternelle.
En effet, Dieu a fait une humanité et une terre nouvelles :
« Le Seigneur des brebis élève une maison plus haute et plus grande que la première, dans le même endroit; les murs, les colonnes, le toit, les ornements, l'ivoire et les métaux précieux, tout y est nouveau. » Alors commence le règne de Dieu: car il est dit que le Seigneur des brebis habite à l'intérieur de celte maison.
Nous avons ici à constater un défaut de logique ou de mémoire, qui se montre souvent ailleurs dans le livre d'Hénoch. Le prophète oublie que l'ancienne humanité est détruite, qu'il ne reste plus rien de la terre souillée par l'idolâtrie; il ne se contente pas de montrer Israël heureux au sein de Dieu, et devenant la semence de la race éternelle, quelque chose manquerait à cette gloire si les gentils n'en avaient le spectacle et n'en ressentaient l'humiliation ; et le prophète remet en scène les nations :
u Et toutes les bêles sauvages et les oiseaux du ciel s'inclinèrent devant les brebis qui restaient et les adorèrent; ils leur adressèrent des prières et leur obéirent en toute chose. »
C'est à ce moment que se place, suivant Fauteur de cette prophétie, la résurrection :
« Toutes les brebis qui avaient péri se réunirent dans cette maison; et le Seigneur des brebis tressaillait d'allégresse de voir rentrer les brebis au bercail. »
Ainsi, victoire des Juifs sur les nations, qui périssent exterminées, jugement des rois, punition des méchants, destruction de la terre, création d'une terre nouvelle, séjour des justes sauvés en Israël, demeure de l'humanité impérissable et théâtre du règne de Dieu, enfin, résurrection des hommes pieux, qui viennent participer à cette félicité glorieuse, telle est la succession des événements que nous présente jusqu'ici la prophétie. A ce moment, apparaît le Fils de l'Homme, identifié au Verbe et aussi peut-être au peuple saint; et, par une nouvelle incohérence, dont
nous ne nous plaindrons pas, car elle vient d'un généreux sentiment, les nations idolâtres se convertissent, reconnaissent l'Élu et l'adorent; elles aussi prennent part au règne de Dieu :
« Il naquit un veau blanc dont les cornes étaient grandes, et toutes les betes sauvages et les oiseaux du ciel l'adoraient et l'imploraient sans cesse. Et ils devenaient des veaux blancs. Et le premier d'entre eux (Israël?) fut fait Verbe. Et le Verbe devint un grand animal et il portait sur sa tête de grandes cornes noires. »
Restons, en fermant le livre, sur cette promesse consolante, qui nous montre l'humanité entière réconciliée avec le Père céleste et jouissant d'une béatitude sans fin après tant de douloureuses épreuves.