LA FIN DU MONDE D'APRÈS L'ÉVANGILE
Avant d'aborder les oracles sibyllins, et afin de donner une idée sommaire et complète du progrès des idées eschatologiques chez les Juifs, nous traduisons le passage de 1 Évangile de saint Matthieu où Jésus- Christ lui-même décrit les signes précurseurs, les péripéties et le dénoûment du drame suprême.
« Jésus s'était assis sur la montagne des Oliviers, ses disciples vinrent à lui en particulier et lui dirent : « Dis-nous quand ces choses arriveront, quel « sera le signe de ta présence et de la fin du siècle? » Et Jésus leur répondit : « Prenez garde que quelqu'un « ne vous égare; beaucoup viendront en mon nom, « disant : « Je suis le Christ, » et ils égareront un « grand nombre d'hommes. Il vous arrivera d'en- « tendre des guerres et des bruits de guerre ; prenez « garde de ne point vous troubler, car il faut que « tout cela s'accomplisse ; mais ce n'est point encore « la fin. Le peuple se dressera contre le peuple, et le « royaume contre le royaume ; il y aura des famines, « des pestes, des tremblements de terre en divers
ce lieux. Tout cela sera le commencement des douce leurs. Alors ils vous livreront pour la tribulalion, « et vous tueront ; vous serez haïs de tous les peu- « pies à cause de mon nom. Et alors beaucoup trébu- « cheront au piège ; ils se livreront et se haïront « entre eux. Et beaucoup de faux prophètes surgiront ce et égareront un grand nombre d'hommes ; et. parce ce que l'iniquité abondera, la charilé de beaucoup se « refroidira. Celui qui persévérera jusqu'à la fin, « celui-là sera sauvé. Et celte bonne nouvelle du règne « sera proclamée dans toute la terre habitée, en témoi- « gnage pour tous les peuples ; et alors arrivera la fin. « Lors donc que vous verrez l'abomination de la dé- « solation, dont le prophète Daniel a parlé, établie « dans le lieu saint (que celui qui lit médite cela !), « alors, que ceux qui sont en Judée fuient vers les ce montagnes, que celui qui est sur la terrasse n'en « descende point pour prendre quelque chose de sa « maison, que celui qui est dons la campagne ne re- « vienne point en arrière pour prendre ses vêtements ! « Malheur aux femmes qui seront enceintes ou qui ce allaiteront dans ces jours. Priez afin que votre fuite « n'arrive point en hiver ni au jour du sabbat. Il y « aura alors une grande tribulation, telle qu'il n'y en « a point eu depuis le commencement du inonde jusce qu'à ce jour, telle qu'il n'y en aura plus. Et si ces « jours n'avaient point été abrégés, aucune chair ne ce serait sauvée ; à cause des élus ces jours seront c< abrégés. Alors, si quelqu'un vous dit : ce Yoici, le « Christ est ici ou là ; » ne le croyez pas. Car beauce coup de faux prophètes et de faux Christs surgiront
(( et donneront de grands signes et prodiges, au point « d'égarer, s'il était possible, même les élus. Voici, « je vous l'ai dit à l'avance. Si donc ils vous disent : « Voici, il est dans le désert ; » ne sortez point. « Voici, il e^t dans la chambre ; » ne le croyez pas. « Car, comme l'éclair sort de l'orient et parait jusce qu'à l'occident, ainsi sera la présence du Fils de ce l'Homme. Partout où se trouvera le cadavre, les « aigles se rassembleront. »
(( Aussitôt après la tribulation de ces jours, lesoce leil s'obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, «les astres tomberont du ciel, et les puissances des eccieux seront secouées. Et alors paraîtra le signe du « Fils de l'Homme dans le ciel ; et alors toutes les va- « ces de la terre seront brisées ; et on verra le Fils de « l'Homme s'avançant sur les nuées du ciel avec une « grande puissance et une gr ande gloire. Et il envoie « ses anges avec un grand son de trompettes ; et ils rasce sembleront ses élus des quatre vents, d'une extréce mité du ciel à l'autre... En vérité, je vous le dis : ce Cette génération ne passera point que tout cela ne « s'accomplisse. Le ciel et la terre passeront, mais ce mes paroles ne. passeront point1...
ce Quand le Fils de l'Homme sera venu dans sa c< gloire, et tous les Anges avec lui, alors il s'assiéra ce sur le trône de sa gloire. Tous les peuples seront rasce semblés devant lui ; il les séparera les uns des autres, ce comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs, ce Et il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa
1 S. Matth., xxiv.
« gauche. Alors le Roi dira à ceux de sa droite : « Ve- « nez, les bénis de mon Père, entrez en possession du « royaume qui vous a été préparé depuis la fondation « du monde. J'ai eu faim et vous m'avez donné à « manger; j'ai eu soif et vous m'avez désaltéré; j'ai (( été étranger et vous m'avez donné l'hospitalité ; « j'ai été nu et vous m'avez vêtu ; j'ai été malade et « vous m'avez visité ; j'ai été en prison et vous êtes « venus vers moi. » Alors les justes lui répondront : « Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu « avoir faim et que nous vous avons donné à manger, « ou avoir soif et que nous vous avons donné à « boire.,.? » Et le Roi leur répondra: « Je vous le dis « en vérité, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de « ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous « l'avez fait. »
« Alors il dira à ceux de sa gauche : « Retirez-vous « de moi, maudits, allez au feu éternel, préparé pour « le tentateur (le diable) et pour ses anges. Car j'ai « eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger; « j'ai eu soif et vous ne m'avez pas désaltéré...» Et ils « lui répondront : « Seigneur, quand est-ce que nous « vous avons vu avoir faim et que nous ne vous avons « pas donné à manger...? » Et il leur répondra : « Je « vous le dis en vérité, chaque fois que vous avez « manqué à le faire à l'un de ces plus petits, c'est à « moi que vous avez manqué à le l'aire. » Et ils s'en iront au châtiment éternel ; et les justes iront à la vie éternelle1. »
1 Malth., xxv.
La résurrection des morts n'est pas mentionnée expressément dans ces passages ; mais elle est clairement sous-entendue, pour quiconque connaît les Évangiles, dans le passage qui nous montre les anges rassemblant les élus des quatre points de l'horizon. Il faut remarquer aussi que la tradition, suivant laquelle la manifestation du vrai dieu à tous les hommes doit précéder la catastrophe suprême, a passé dans l'Évangile, qui dit que la bonne nouvelle du règne sera 'proclamée dans toute la terre, en témoignage à tous les peuples. Conformément à la légende nationale, les peuples reçoivent un châtiment terrible ; et cela nous reporte aux luttes sanglantes dont parlent Hénoch et les sibyllistes.
Le jugement, l'Évangile à cet égard ne laisse aucun doute et confirme Hénoch et les sibylles, le jugement suprême sera accompli par le Messie, et, suivant la belle parole de Daniel, admirablement développée par Jésus, ceux qui auront enseigné la justice à la multitude brilleront comme les étoiles à jamais, ceux qui auront pratiqué la charité envers les pauvres et les affligés auront la vie éternelle. Pour entrer dans le règne il ne suffit donc pas d'être de la race d'Abraham, mais il suffit d'avoir détesté l'iniquité et d'avoir été pitoyable aux misères humaines. Ici s'efface l'antique orgueil de la race élue et apparaît dans sa grandeur sereine et son ineffable beauté l'idée chrétienne, qui fait de l'amour et de la justice les seules conditions pour trouver grâce devant Dieu.
La seconde épître de saint Pierre nous fournit quelques commentaires sur ce passage de l'Évangile.
« Sachez ceci d abord, écrit l'apôtre. A la fin des jours, viendront des imposteurs et des moqueurs qui s'inspireront de leurs propres passions et diront : « Qu'est devenue la prédiction de sa présence ? Car « depuis que nos ancêtres se sont endormis, tout reste « en l'état où il est depuis le commencement de la «création. » Ceux-là veulent ignorer qu'autrefois il y eut des cieux et une terre, faits par le Verbe de Dieu de l'eau et par l'eau ; et c'est pourquoi ce monde d'alors a péri submergé par Peau. Les cieux et la terre d'à présent sont gardés par le Verbe de Dieu et sont réservés au feu pour le jour du jugement et de la perte des hommes impies. Sachez seulement ceci, mes bien-aimés, c'est qu'un seul jour devant le Seigneur est comme mille ans et mille ans sont comme un seul jour. Le Seigneur ne retarde pas la prédiction; ce que quelques-uns considèrent comme un retard est l'effet de sa longanimité envers nous ; il ne veut pas que quelques-uns soient perdus, il veut que tous viennent au repentir. Le jour du Seigneur viendra comme un voleur ; en ce jour, les cieux passeront avec fracas; les éléments consumés se dissocieront; la terre et tous les êtres qu'elle renferme seront brûlés... Et, suivant l'annonce du Seigneur nous attendons des cieux nouveaux et une terre nouvelle où habitera la Justice1. »
Ces termes si précis dans lesquels saint Pierre commente ici l'Évangile et rappelle la promesse du retour de Jésus, lors de la fin des temps, pour juger les vi-
1 IF Epist. S. Pétri, m, 5-13.
vants el les morts, contredisent d'une manière absolue l'opinion de ceux qui, comme M. Colani1 prétendent que Jésus n'a jamais songé à revenir sur terre, que, conformément d'ailleurs à la tradition juive, il ne s'est point attribué le rôle de juge suprême, et qui expliquent par des interpolations les passages embarrassants des évangiles. Nous trouvons cette sorle d'exégèse aussi commode que téméraire. Poser en principe que Jésus ne s'est jamais déclaré juge suprême, qu'il ne s'est jamais prononcé sur l'éventualité ou la nécessité de son retour glorieux, rejeter, en conséquence, comme non authentiques, et inspirés aux évangèlistes par leurs propres opinions messianiques, les passages qui contrarient cette affirmation ; accuser de parti pris ou d'illusion les apôtres saint Pierre et saint Paul, quand ils rapportent sur tous ces points les explications et les promesses du divin maître, c'est, à notre avis, abuser de la conjecture et prétendre redresser avec des hypothèses des témoignages certains, qui s'imposent à l'historien aussi bien qu'au fidèle.
1 Jésus-Christ et les croyances messianiques de son temps, p. 168 et suiv.