CRITIQUE DES ANCIENS ORACLES SIBYLLINS
Nous abordons maintenant, dans la collection des douze livres d'oracles sibyllins parvenus jusqu'à nous, ceux de ces oracles qui ont été composés par les Juifs d'Alexandrie jusque vers l'an 80 de notre ère. La critique très-autorisée de feu M. Ch. Alexandre a désigné les paragraphes 2 et 4 du troisième livre comme ayan! été composés, environ l'an 170, par un Juif alexandrin maniant bien la langue grecque et parfaitement au courant des mœurs et des traditions helléniques. Après une étude approfondie de ces deux passages, étude commencée sous les yeux et avec les encouragements de M. Alexandre lui-même, il nous a paru utile de présenter des observations sur la date, l'homogénéité supposée, la doctrine et les tendances de ces oracles. Si nous ne nous trompons, il résultera de cette étude une conception nouvelle de l'oracle sibyllin d'Alexandrie, quelques éclaircissements sur plusieurs points restés obscurs, une connaissance plus complète et plus précise du mouvement d'idées, précurseur du christianisme, qui, par
le prosélytisme alexandrin, a remué le monde grécoromain, enfin la preuve de ce fait que divers oracles, réputés jusqu'à ce jour d'origine chrétienne, appartiennent au judaïsme. Tels sont le Proœmium, placé en tête des livres sibyllins, et le quatrième livre tout entier1.
Quand on veut fixer la date et l'origine d'un ouvrage, on interroge en lui trois indices principaux, qui sont: la langue, les doctrines, les événements. Cet examen a été fait, et bien fait, pour les paragraphes 2 et 4 du troisième livre sibyllin. Il suffira d'en rappeler les résultats, acceptés [presque unanimement du monde savant.
La langue est archaïque ; elle paraît remonter aux temps d'Homère. Mais on sait que cet archaïsme vient d'un parti pris de vieillir le document. Cette fraude, constatée aisément par la critique moderne, a dû tromper, il y a vingt siècles, plus d'un esprit cultivé parmi les Grecs et les Latins. Il est vraisemblable que nos deux fragments ont fait partie de la collection d'oracles sibyllins restituée à Rome, vers Pan 75 avant Père chrétienne. Ce sont eux peut-être qui avaient donné cours à l'opinion où l'on était à Rome, au temps d'Auguste et de Tibère, que les peuples de l'Orient se relèveraient de leur oppression et que des gens partis de la Judée feraient la conquête du monde2. Plusieurs pensent enfin qu'ils ont inspiré
1 Cette partie de nos recherches sur les oracles sibyllins a été. lue devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans les séances des 25 et 30 janvier et du 6 février 1874.
2 Persuasum erat in antiquis sacerdotum litteris contineri eo ipso
le début de la quatrième églogue de Virgile. Quoi qu'il en soit de ces vraisemblances et de ces conjectures, il n'est pas douteux que nos fragments ne soient une imitation des fameux oracles érythréens qui circulaient dans le monde grec depuis plus de huit cents ans. On s'explique enfin que cette supercherie ait pu obtenir plein succès auprès de lecteurs saisis tout d'abord par la forme, plus préoccupés de divination que de critique, à une époque où la rareté relative des écrits et des témoignages rendait extrêmement difficile,sinon impossible, le contrôle d'origine et de date que nous exerçons si facilement aujourd'hui.
Mais pourquoi les véritables oracles sibyllins onlils péri, tandis que ceux-ci nous sont parvenus? Sans alléguer les destructions accidentelles ou volontaires, on se rend compte du fait en songeant que les citations des Pères de l'Église ont désigné aux copistes des couvents du moyen âge les oracles qu'il importait de conserver. Or les Pères ont pris exclusivement leurs citations dans des passages qui leur fournissaient des arguments, c'est-à-dire dans les prophéties élaborées par des Juifs,
La doctrine de nos fragments est remarquable à tous égards. Elle proclame le Dieu Unique, l'Éternel, le Grand Roi, dont l'Esprit remplit l'univers, qui a créé le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment. Elle invite les Grecs et les autres nations à abandonner le culte des faux dieux qu'ils adorent après les avoir fabriqués. Il existe un peuple saint, qui, lui, n'a pas
tempore fore ut valesceret Oriens. profectique Judaea rerum potireutur. [Taçit., Annal., v, 8.)
perdu la notion du vrai Dieu ; il faut écouter ses enseignements et suivre ses exemples, il faut porter en son temple les hécatombes destinées à honorer le Très-Haut. A chaque page, presque à chaque vers, l'idolâtrie est flétrie en termes éloquents. Cette méconnaissance du Père suprême est le plus grand des crimes et la plus noire des ingratitudes. C'est ce crime qui attire sur les hommes égarés tous les fléaux: la peste, la guerre, la famine, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre. Des châtiments plus terribles encore attendent les idolâtres; de sombres tableaux passent sous nos yeux et nous présentent la succession et la chute des empires, le fracas des peuples qui se heurtent, lesluttes sanglantes qui signalent ces grands et tragiques événements. La raison de tous ces maux, c'est l'idolâtrie, c'est aussi le manque de respect et d'humanité envers le peuple saint. A la fin, la justice divine éclatera ; un roi venu du ciel ou de l'Orient combattra et vaincra les rois ligués de la terre, et, après un immense cataclysme, établira à jamais le règne de la paix, de l'équité, de la concorde, de la vraie religion. La race sainte sera glorifiée et mise à la tête du genre humain; les bons seront récompensés, les méchants punis. Ce jour fatal du jugement approche; il est temps d'ouvrir les yeux à la lumière et son cœur au repentir.
Tout cela est exprimé dans le beau langage traditionnel de la poésie prophétique des Grecs. La sibylle hébraïque, cela est évident, a commencé par faire un assez long apprentissage aux côtés de l'antique
sibylle d'Erythrée; elle connaît l'idiome, la mythologie, l'histoire, les institutions et les mœurs de la Hellade et de ses colonies; elle adapte la légende des Titanides à celle de la tour de Babel, et rapproche les Titans des anges rebelles ; elle remplace le Scheol par l'Érèbe ou l'Hadès; chez elle enfin, l'allure un peu désordonnée, la métaphore étrange et hardie des Voyants d'Israël, s'atténuent et se concilient avec le génie de la littérature et de la poésie hellénique.
Si Ton veut dégager de ces faits l'origine et la date des oracles qui nous occupent, le problème se pose ainsi : A quelle époque et dans quelles circonstances l'hellénisme et le judaïsme se sont-ils rencontrés et combinés ? La réponse nous est facile. On sait qu'Alexandrie a été, durant les trois siècles qui ont précédé notre ère, le théâtre d'un mouvement philosophique et religieux, qui a rapproché dans une agitation féconde la Judée et la Grèce. On sait aussi qu'avant et durant celte période le judaïsme â subi des impressions profondes, nées de la domination assyrienne et de la transportation d'une grande partie du peuple juif dans la Mésopotamie, la Perse et la Médie, et aussi produites par les luttes désespérées et les malheurs publics qui ont désolé la Palestine sous les Séleucides, puis sous les Romains. La foi ardente dans l'antique promesse d'un libérateur, d'un roi puissant, dont les triomphes vengeraient Israël des dédains du genre humain et le consoleraient de la honte d'une longue servitude ; l'attente d'un grand cataclysme au milieu duquel on verrait apparaître ce Messie victorieux, venu pour juger les
nations, tels sont les traits qui dominent dans le judaïsme des trois siècles que nous venons d'indiquer. Si Ton cherche à préciser davantage cette indication chronologique, on est conduit à accorder pour l'éducation grecque du groupe judéo-alexandrin un laps de temps de soixante à quatre-vingts ans ; ce qui fait descendre les premiers essais des sibyllistes sortis de ce groupe, jusque vers le dernier quart du troisième siècle avant notre ère.
Les événements auxquels il est fait allusion dans nos fragments et qui forment, en quelque sorte, la limite de l'horizon visuel du prophète achèvent d'enfermer la date de composition dans un cercle de quelques années. Toutefois, la désignation des événements peut être vague ; elle peut autoriser des interprétations diverses qui appliquent les mêmes vers à des faits séparés par un intervalle de cent, de cent cinquante ans. 11 en résulte, dans ce cas, des incertitudes difficiles à dissiper.
L'allusion directe ou indirecte aux croyances chrétiennes, si elle se rencontrait dans nos fragments, fournirait une raison péremptoire pour les rejeter du cycle alexandrin. Ici encore, il est plus aisé de formuler la règle que de l'appliquer. Il est arrivé, nous le verrons plus loin, que des érudits ont vu en certains passages des doctrines dont l'éclosion était postérieure à la naissance de Jésus-Christ, et qu'ensuite un examen plus approfondi, éclairé par des documents ignorés ou négligés, a montré que ces mêmes doctrines existaient avant le christianisme.
C'estune excellente inspiration quipoussaM. Alexan-
dre à rechercher si les livres sibyllins, sous la forme où nous les possédons, ne contiennent pas des fragments très-divers par leur âge et leur origine. La science dut à cette recherche, accomplie avec une immense érudition et une sagacité rare, ce qu'on peut appeler la découverte de nos deux fragments : leur antiquité est à cette heure incontestée, leur signification et leur valeur historique n'ont plus besoin d'être mises en lumière.
M. Alexandre a-t-il poussé assez loin la division des livres sibyllins en général, et plus spécialement la division des paragraphes 2 et 4 du troisième livre? Nous ne le pensons pas. Nous croyons au contraire qu'il y a manifestement, dans ces fragments, réputés homogènes, des lacunes, des répétitions, du désordre, des contradictions. Nous croyons aussi qu'on ne saurait attribuer ce désordre aux conventions de la forme prophétique. Tout en s'inspirant de la parole des anciens Voyants d'Israël, les sibyllistes ne pouvaient, en imiter complètement les allures : ils écrivaient en grec; ils s'adressaient à des Grecs; ils se servaient d'un genre littéraire ayant des règles. C'étaient là autant de raisons pour enchaîner rigoureusement leurs pensées, et soumettre l'enthousiasme à la réflexion. Nous en avons la preuve dans les grands morceaux un peu homogènes (l'épisode de la tour, le IVe livre tout entier) qui nous sont parvenus, et dans lesquels le lyrisme s'accorde toujours avec Tordre et la suite des idées.