LE TROISIÈME LIVRE DES ORACLES SIBYLLINS (§ II
Dans le paragraphe 2 du troisième livre des Oracles sibyllins nous distinguons trois fragments : le premier commence au vers 97 et finit avec le vers 162 ; le second commence au vers 165 et finit avec le vers 195 ; le troisième commence au vers 196 et finit avec le vers 294. Pour justifier cetle division nous n'avons pas trouvé de meilleur moyen que de présenter une courte analyse de chaque fragment ; cette analyse donnera d'abord une idée exacte du contenu de ces curieux monuments; elle permettra ensuile d'étudier dans chaque fragment le développement logique de la pensée, et de faire mieux saisir l'absence de liens avec les fragments qui précèdent ou qui suivent.
Les trois fragments du paragraphe 2 ont comme un air de famille ; ils sont historiques. Leur but est
1 Les observations qu'on va lire concernent seulement l'ensemble des paragraphes et les faits principaux qui y sont touchés. Nous renvoyons dès à présent le lecteur aux notes qui accompagnent la traduction que nous donnons plus loin des chants sibyllins; ces notes fournissent tous les éclaircissements nécessaires sur lé texte, l'histoire, la doctrine, la date de composition des divers oracles.
le même : il consiste à faire accepter des Grecs une histoire générale qui accommode les traditions orientales et bibliques avec les traditions helléniques : qui présente les dieux de l'Olympe comme des rois paissants, et fait d'une certaine race, la race d'Abraham, désignée avec quelque réserve, le centre et le pivot du genre humain.
Le premier fragment raconte ce qui suit :
«... Les mortels bâtirent une tour dans le pays assyrien, à Laide de laquelle ils voulaient escalader le ciel. Mais, Dieu commanda aux vents, qui renversèrent la tour, La discorde se mit parmi les hommes qui, jusque-là avaient parlé la même langue, et qui se dispersèrent, emportant des dialectes différents. La terre se peuple de toutes parts. À la dixième génération écoulée depuis le déluge, régnèrent Kronos, Titan et Japet, que les hommes nommèrent Fils de la Terre à cause de leur puissance. »
Puis, vient un long épisode de quarante vers, qui raconte les luttes des Titans contre Saturne et ses fils. « Enfin, dit l'oracle (v. 156), Dieu fit périr les Titans et la descendance de Saturne... Et dans la suite des âges, s'éleva le royaume d'Egypte, ensuite celui des Perses; ensuite vinrent les empires des Mèdes, des Éthiopiens, de Babylone l'Assyrienne, des Macédoniens, des Lagides, des Romains... *
Tout cela s'enchaîne assez bien ; nous tenons là un fragment d'oracle assez considérable, dont le début et la fin manquent. La lacune du commencement, remplie sans doute par l'annonce de l'inspiration divine, le récit de la création, de La corruption du
genre humain et du déluge, cette lacune est clairement indiquée par le vers 109 : « Quand vint la dixième génération écoulée depuis le cataclysme qui atteignit les premiers hommes. » C'est une allusion directe à une mention précédente de ce cataclysme. La fin est mutilée. Ce qui nous autorise à le conjecturer, c'est que nous n'apercevons pas où tend cette histoire et que la thèse relative à l'idolâtrie et aux châtiments qui lui sont réservés, thèse qui est le fonds commun et l'essence même de tout oracle sybillin, y manque. Nous isolons ce passage, d'abord parce qu'il n'entre pas dans l'ordre et le dessein que nous allons reconnaître dans les passages qui suivent, et qu'il présente avec eux plus d'une contradiction, enfin parce que immédia tement après la mention de l'empire romain on lit : « Et alors la voix du Grand Dieu vola dans ma poitrine...» Or, si cette double mention appartenait réellement au même oracle, il en résulterait que le sibylliste trahit naïvement l'époque à laquelle il écrit : c'est au temps où l'empire de Rome s'étend à tout le bassin méditerranéen et après le second empire d'Egypte- Celle maladresse n'est guère admissible..
Yoici le résumé du second fragment :
« La parole de Dieu m'inspire et m'ordonne de prophétiser par toule la terre, d'apprendre aux rois l'avenir. Le Dieu Unique m'a révélé l'ordre dans lequel les royautés se succéderont. La maison de Salomon régnera d'abord sur l'Asie, la Phénicie, les îles, la Pamphylie, la Perse, la Carie, la Lydie. Puis, surgira la puissance des Grecs; puis, celle des Macédoniens,*
qui déchaînera sur la terre une guerre terrible et que le Dieu céleste renversera. Puis, surgira de la mer d'occident une autre puissance blanche et à plusieurs lètes. Elle épouvantera et vaincra les rois, ravagera et subjuguera le monde, pillera les cités et s'enrichira de leurs dépouilles; elle s'adonnera aux vices les plus immondes et fera peser sur le genre humain une dure servitude. La Macédoine surtout sera éprouvée. Ces maux dureront jusqu'au septième règne d'un roi d'Egypte de race grecque. Alors s'élèvera la puissance du peuple du grand Dieu, qui montrera au genre humain sa voie. »
Les derniers mots prouvent clairement que l'oracle a été écrit sous le règne de Ptolémée Philométor (181-146), alors que la république romaine était en guerre avec Persée, roi de Macédoine.
L'ordre des empires n'est pas le même que dans le fragment précédent; le sibylliste attribue aux Israélites un rôle bien plus important ; il se préoccupe moins de la vérité historique et de la conciliation des diverses traditions que de la glorification des Juifs ; il va jusqu'à affirmer qu'ils ont régné sur l'Asie entière à une époque très-reculée. Dans l'oracle précédent le sibylliste désigne Rome par son nom; il affecte ici une autre allure et y met plus de mystère. La nation qui doit dominer en dernier lieu apparaît environnée de tous les nuages prophétiques ; elle surgit de la mer d'occident ; elle est blanche et possède plusieurs têtes. Allusion transparenle à la couleur de la toge romaine et au gouvernement d'une assemblée, le Sénat.
Nous trouvons ensuite un lambeau, manifestement égaré en cet endroit, et qui dit en substance:
«... Pourquoi Dieu m'inspire-t-il de prophétiser les malheurs qui fondront successivement sur le genre humain et la sui(e des empires? Dieu renversera les Titans ; il renversera aussi la descendance de Saturne. Puis régneront sur les Grecs des princes cruels, impies, vicieux. La guerre sévit sans relâche; les Phrygiens périssent; le malheur fond sur Troie, puis sur les Perses, sur les Assyriens, sur l'Egypte, l'Ethiopie, la Carie, la Pamphylie, sur tous les mortels.... Mais pourquoi raconter ces choses en détail? A peine un désastre aura-t-il pris fin qu'un autre lui succédera... »
Si Ton cherche à rattacher ce morceau à la fin du premier fragment, au vers 156, que nous lisons de nouveau ici avec une très-légère variante, on verra qu'il s'enchaîne assez bien avec l'épisode racontant la lutte des Titans contre Jupiter. Le compilateur, qui rassemblait ces débris d'oracles, a pu se trouver en présence de plusieurs variantes pour la fin du morceau concernant la tour de Babel et les Titans ; ce lambeau serait l'une de ces variantes et ferait double emploi avec les quelques vers qui suivent la mention de la perte des Titans et contiennent, eux aussi, une énuméralion d'empires.
Le vers 212 est terminé par ces mois : « Je vais célébrer les premiers événements, » qui me paraissent une suture destinée à amener le morceau suivant, fragment très-significatif d'un important oracle. 11 comprend quatre-vingt-deux vers.
«... Les hommes pieux qui habitent autour du grand temple de Salomon seront soumis à de dures épreuves. Ce peuple est issu d'hommes justes. Je vais célébrer ses origines. II existe un État..., habité par une race d'hommes justes, affranchis de toutes les pratiques superstitieuses des idolâtres égyptiens, grecs, chaldéens, qui adorent les créatures, interrogent le vol des oiseaux ou le cours des astres pour prévoir l'avenir ; erreurs coupables qui sont la source de mille maux. Cette nation sainte ne connaît ni l'avarice, mère de tous les fléaux, ni les rapines, ni les contestations, ni les lutles entre le riche et le pauvre; chacun y secourt volontiers le malheureux, et celui qui a abondance de biens en fait largesse à son frère dans le besoin. Elle observe les préceptes du Grand Dieu, qui a voulu que la terre fût commune à tous.
« Ce peuple, composé de douze tribus, au sortir de l'Egypte, sera guidé dans le désert par une colonne de feu et de fumée ; il aura à sa tête un grand homme, Moïse, qu'une reine avait trouvé, recueilli par pitié, et adopté pour son fils. Moïse, arrivé au mont Sina, reçoit de Dieu et inscrit sur deux tables la loi parfaite et juste destinée à son peuple.
« Nation infortunée, toi aussi, vaincue par l'Assyrien, tu seras par lui traînée en captivité, loin du sol paternel et loin du saint temple. Tu verras tes fils esclaves ; tes richesses et ta puissance s'évanouiront ; tes croyances et tes mœurs t'attireront la haine de tous; ton pays sera désert; l'autel et le temple du Grand Dieu seront abandonnés. Mais, aie confiance; , reste fermement attachée aux commandements du
Grand Dieu. Une gloire immense sera ton partage; un jour viendra où le Très-Haut relèvera tes genoux courbés vers la terre. Dieu enverra du ciel un roi qui jugera chaque homme par le sang et par le feu,
« II existe une tribu royale (Judaj, dont la race est immortelle, qui,' dans la suite des temps, relèvera le temple de Dieu. Les rois perses, avertis par des songes divins, y enverront en présents de l'or, de l'airain et du fer. Le temple sera tel qu'il était auparavant... »
Ici se termine brusquement, ce semble, ce morceau consacré à l'histoire juive, et dont la portée ne saurait échapper. 11 était nécessaire, pour procurer aux Juifs dans le monde grec la haute estime à laquelle ils aspiraient, d'expliquer leurs épreuves, leur faiblesse et la série de leurs servitudes. Tous ces malheurs avaient pour cause la négligence des lois du Sinaï; mais le Grand Dieu ne les châtiait pas comme le reste du genre humain, et les plus hautes destinées attendaient à la fin le peuple élu et chéri du Dieu Unique.
Nous croyons que le début et la fin de l'oracle manquent. En effet, l'inspiration divine n}est pas déclarée, et rien n'amène l'histoire des malheurs des Hébreux ; l'invitation aux idolâtres de se convertir, sous peine d'encourir les plus grands désastres, ne se trouve pas à la fin. M. Alexandre veut voir Cyrus dans le roi céleste, dont il est question ici; c'est, dit-il, ce roi qui concourt au relèvement du temple par Esdras. Le savant critique nous paraît confondre à tort deux événements que l'oracle sépare. Le sibyl-
liste, s'adressant d'abord au peuple juif captif, lui recommande la confiance en Dieu et lui rappelle qu'un jour viendra où le Seigneur lui enverra du ciel (oupavoOcv) un roi qui jugera tous les hommes ; ces traits si précis ne peuvent convenir qu'au Fils de l'Homme, au Messie du livre d'Hénoch, au Juge céleste, au Libérateur1. Après cette promesse, à la réalisation de laquelle il n'assigne pas de date précise, le sibylliste, reprenant la suite des événements, nous montre Esdras relevant le temple et les rois des Perses y envoyant des présents.
1 Cette mention si précise du roi céleste envoyé par Dieu à la fin des temps, et qui jugera l'humanité,- dérange le système de M. Colani (Jésus-Christ et les croyances messianiques, note 1 de la page 25), qui s'obstine à soutenir que dans les légendes juives le Messie n'a jamais revêtu le caractère de juge. c< On pourrait, dit-il, croire qu'il s'agit ici du Messie, mais ce qui suit ramène la pensée à Cyrus. » Oui, sans doute, on est autorisé à croire qu'il s'agit ici du Messie, mais il faut être aveuglé par le parti-pris pour soutenir que les termes de l'oracle peuvent s'appliquer, de quelque façon qu'on les torture, à la personne de Cyrus.