LE TROISIÈME LIVRE DES ORACLES SIBYLLINS (§ IV
L'examen du paragraphe 4 du troisième livre nous y découvre d'abord quatre fragments. Le premier (du vers 489 au vers 520) est une fastidieuse apostrophe aux Phéniciens, aux Cretois, aux Thraces, aux peuples de Gog et de Magog, aux Marses, aux Daces, aux Lyciens, aux Phrygiens, aux Mysiens, aux Pamphyliens, aux Lydiens, aux Maures, aux Éthiopiens, aux Cappadociens, aux Arabes, lesquels sentiront les coups delà colère céleste. Le second fragment est beaucoup moins vague :
« .... Une nation barbare fondra sur la Grèce et y apportera le massacre, l'incendie, le pillage; elle emmènera en captivité les femmes et les enfants. Les Grecs, troublés et divisés, contempleront ce désastre sans trouver dans leur âme le courage nécessaire pour y échapper. La Grèce entière subira le joug de l'esclavage. Enfin, Dieu allumera sur la terre un feu qui achèvera de la dévaster et fera périr les deux tiers de ses habitants. 0 Grèce, ô Grèce! pourquoi te confier en des chefs périssables? Pourquoi offrir
m LA SIBYLLE HÉBRAÏQUE.
de vains sacrifices à des idoles mueltes et sourdes? Révère plutôt le Créateur de toutes choses. Que ce nom ne te soit point inconnu ! Il y a quinze cents ans que des princes superbes t'ont entraînée dans l'erreur funeste de l'idolâtrie, cause de tous ces maux. Quand viendra le jour de la colère divine, Grecs, reconnaissez la face du Grand Dieu. Sachez ceci : vous sortirez d'esclavage, vous serez délivrés de la terreur, de la guerre, de la famine, de la peste, quand vous porterez vos victimes au temple du Grand Dieu. Jusque-là, on verra subsister, pendant une longue suite d'années, une race d'hommes impies, dont la chute marquera la fin de ces temps de désolation. Mais, vous n'offrirez point vos sacrifices avant que soit accompli tout ce que le Dieu Unique a résolu. 11 faut nécessairement que tout cela arrive... »
Nous séparons ce morceau de ce qui précède et de ce qui suit, à cause de sa précision, à cause surtout de la pensée spéciale et complète qu'il dévelop*pe. On remarquera que le sibylliste n'assigne pas de date à la chute de l'empire de Rome, comme l'a fait un des oracles précédents, comme le fait un de ceux que nous allons étudier. Il est pourlant vraisemblable qu'il a été composé vers la même époque, soit lors delà guerre de Macédoine (168), soit, un peu plus lard, lors des dernières luttes de la Ligue achéenne. Les quinze siècles supputés depuis les premiers rois grecs, de Cécrops à la mort d'Alexandre, confirment cette indication, qui ressort aussi des événements auxquels il est fait allusion. Nous avons là un type
d'oracle. Toutefois, le début, annonçant l'inspiration divine, est absent ; sans cloute, le compilateur, qui a formé la collection, a dû, dans vingt endroits, supprimer une mention que sa fréquence rendait fastidieuse et vaine. Cet oracle n'en est pas moins un modèle du genre pseudo-érylhréen cultivé à Alexandrie. Conformément aux déductions auxquelles nous ont conduit les témoignages des anciens sur le contenu des oracles du Capitole, nous y trouvons la prédiction de grands désastres et l'indication des moyens propres à les conjurer par le culte rendu à une divinité déterminée. Celte divinité, il est vrai, n'est pas très-clairement désignée : c'est le Grand Dieu, le Grand Roi, le Dieu Unique. Le mystère dont la sibylle l'enveloppe, s'il n'est pas une nécessité de la forme oraculaire, est certainement une habileté. En nommant d'une manière trop expresse le Dieu des Juifs et le temple de Jérusalem, on exposait l'oracle à un discrédit inévitable.
Le fragment suivant nous donne, pour la troisième fois, l'éloge de la nation pieuse. A un aulre point de vue, c'est la répétition de l'oracle précédent avec une tendance à la généralité. Ce n'est plus aux Grecs seuls, mais à tous les hommes que s'adresse le prophète :
« ... Il y aura une race d'hommes pieux, fidèles aux desseins du Très-Haut, offrant saintement en holocauste, sur le grand autel, les béliers et les agneaux, pratiquant la justice, vivant heureux, ayant pour guides les prophètes du Dieu Immortel. À eux seuls le Grand Dieu a donné la sagesse, la foi. Ils ne
révèrent point les simulacres, prétendus divins, fabriqués par la main des artisans ; ils n'adorent pas des brutes; ils ne se souillent pas par des amours contre nature, comme font les Phéniciens, les Égyptiens, les Latins et les Grecs. Mais ils lèvent vers le ciel leurs mains chastes. L'Éternel, irrité des crimes de la terre, enverra à tous les hommes des maux effroyables : la famine, la guerre, la peste, tous les fléaux. Éclairé par ces châtiments, le genre humain, honteux de son idolâtrie, cachera ses faux dieux dans le creux des rochers, lorsque régnera Le nouveau roi d'Égypte, le septième qui gouvernera cette contrée depuis les Grecs. Il sortira alors de l'Asie un grand roi qui couvrira la terre de fantassins et de cavaliers, sèmera partout l'épouvante et le deuil, renversera le royaume d'Égypte et emportera ses richesses à travers l'immensité des mers. Alors, les hommes fléchiront avec joie le genou devant le Grand Dieu; les idoles seront brûlées. Le genre humain sera enfin heureux; l'abondance et la paix régneront à jamais; les arbres et les troupeaux produiront à l'envi; il y aura à foison du vin, du miel, du lait et du froment. »
Jl est impossible, croyons-nous, de voir dans cet oracle la suite du précédent. Ils se répèlent, en annonçant le châtiment et la conversion des idolâtres, la prospérité de l'ère messianique. Ils se contredisent, en outre: car l'un accorde de longues années à la domination romaine, et l'autre déclare que la conversion universelle au vrai Dieu, contemporaine de la chute de Rome, aura lieu très-prochainement, sous
le règne de Ptolémée Philométor. Le désordre du lyrisme prophétique peut-il aller jusque-là? Nous ne le pensons pas.
Il reste deux-cents vers dans lesquels nous avouons n'avoir pu isoler des oracles distincts, conservant encore quelques linéaments d'un dessein primitif et les traces d'un plan logique. Ce ne sont que des lambeaux sans lien, tellement enchevêtrés, qu'on désespère de tomber avec certitude sur les points de suture. L'analyse rendra palpable l'incohérence des pensées, le désordre des faits, le pêle-mêle et la répétition des descriptions.
«... Homme versatile et pervers, sans différer, reviens de tes erreurs, apaise Dieu , offre-lui des hécatombes. Peut-être aura-t-il pitié de toi. Lui seul est Dieu, et il n'y a point d'autre Dieu que lui. Pratique la justice, n'opprime personne ; c'est là ce que l'Éternel ordonne aux mortels infortunés !... » . Après cette apostrophe, qui ne se rattache ni à l'oracle précédent, ni aux vers suivants, nous lisons un fragment qui contient, pour la troisième fois, une allusion à la guerre de Macédoine, et nous donne, sur les luttes suprêmes qui précéderont l'ère messianique, des indications en accord avec celles du livre d'Hénoch :
« Fuis le courroux du Grand Dieu, lorsque la peste ravagera la terre, que les nations détruiront les nations, que les rois égorgeront les peuples... Une puissance barbare, saccageant la Grèce entière, épuisera les trésors d'un sol fertile. La terre restera partout sans semence et sans culture jusqu'à ce que,
dans un lointain avenir, les hommes mettent à néant les écus, les boucliers et les lances, La hache alors ne coupera plus le bois du chêne pour alimenter le foyer. Dieu enverra du soleil (de L'Orient) un roi qui pacifiera la terre, après avoir fait périr les uns et imposé aux autres des traités de paix. Ce roi ne fera qu'exécuter les ordres du Grand Dieu. Le peuple saint nagera dans l'abondance de tous les biens. Mais les rois des nations coalisées fondront sur le pays des saints et voudront détruire le temple. Ils s'assembleront autour de la ville. Alors Dieu, de sa grande voix, parlera à ce peuple ignorant et insensé ; sa juslice s'appesantira sur eux. Il les jugera, et tous périront... »
Il ne s'agit plus ici du règne du septième roi lagide ; le grand cataclysme est reculé dans un lointain avenir (-ïcoXXà xpfvcov fiivj*^). Le signe de l'arrivée prochaine du règne de Dieu sera ce fait qu'on brûlera les boucliers et les lances et qu'on n'aura plus besoin du bois de la forêt pour alimenter le foyer. G est une croyance qui a persisté jusqu'à nos jours chez les Israélites, que, durant les sept années qui précéderont l'avènement du Fils de l'Homme, ils se chaufferont avec les débris des armes de leurs ennemis. On verra cette tradition reparaître plus loin, mieux précisée.
Au vers 672 commence une description qui se reproduira plus d'une t'ois : elle devait être un des lieux communs de la littérature juive eschatologique, et abonder dons vingt variantes parmi lesquelles le compilateur a choisi celles qui lui ont paru les meilleures. C'est le tableau des phénomènes étranges qui accom-
pagnent les châtiments suprêmes des idolâtres, et annoncent ou marquent les dernières convulsions de la nature. Cette Heur de rhétorique a toutefois été mal placée en cet endroit. Après les mots : Tous périssent (-vmz &Xo5vxat), il semble que tout soit consommé, et qu'il n'y ait plus de vengeance à exercer par Dieu. Le texte de la collection continue pourtant à parler des châtiments célestes.
« Des glaives de feu tomberont du ciel sur la terre. La terre, en ces jours, sera secouée par la main de VÊtemeL Les mers, les poissons, les bêtes, les oiseaux, les hommes, frissonneront d'épouvante devant la face irritée du Seigneur. Il brisera les sommets des montagnes; le noir Érèbe apparaîtra; au haut des collines il y aura des antres pleins de cadavres; le sang suintera des rochers, et formera des fleuves et des lacs. Il descendra du ciel une pluie de soufre et de feu, et tous les quadrupèdes périront. Les hommes, châtiés pour avoir méconnu le vrai Dieu et levé la main contre son temple, reconnaîtront alors ce Grand Dieu, qui juge tout. La terre enlière retentira des gémissements des mourants. C'est le Grand Dieu, l'Éternel, qui m'a ordonné de prophétiser ces choses. Tout cela s'accomplira : l'Esprit de Dieu ne saurait mentir. »
Avec le vers 702 commence un nouveau fragment : « ...Les fils du Grand Dieu vivront paisiblement autour du temple, car Dieu les protégera, les environnant, comme d'un mur, d'un feu brillant; ils seront à l'abri des maux de la guerre. Et alors, les autres hommes, étonnés, diront : « Combien Dieu aime ce
« peuple! Il emploie les astres et la nature entière à « leur secours. En ces jours, la terre sera secouée par « la main de V Étemel. Venez, tombons à genoux, « prions le Roi Éternel ; portons nos offrandes à son a temple; annonçons sa loi, que nous avons méconnue « et violée. Insensés ! nous avons adoré les œuvres de « nos mains, de vaines images d'hommes morts! » Et les saints répondront : « Venez, prosternons-nous ; « célébrons tous ensemble le Dieu Créateur; recueil- « Ions par toute la terre, pour les brûler pendant sept « années, les armes des ennemis, et qu'on ne coupe « plus le bois du chêne pour alimenter la flamme du a foyer. »
Nous proposerions de rattacher ce fragment au passage qui montre les rois ligués assiégeant Jérusalem et exterminés par la colère divine, si nous n'y retrouvions la légende des lances brûlées. Et cela nous avertit que l'apparence d'enchaînement entre deux morceaux n'est pas toujours une preuve solide qu'ils sont tous deux de la même main.
Tout à coup, la sibylle réitère l'invitation à la Grèce de se convertir, invitation qui détonne dans le concert de louanges qui monte de la terre, réconciliée avec le ciel.
« Malheureuse Grèce, dépose tes pensées d'orgueil. Adresse tes prières à l'Éternel... » Puis viennent quatre vers remplis d'allusions obscures : «Envoie dans cette ville le peuple irrésolu qui tire son origine de la grande terre sainte. N'agite pas Camarina : il est mieux que Camarina soit tranquille. Ne lire pas le léopard de son sommeil, de crainte que tu ne t'attires quelque
malheur. » Les commentateurs ont cru, non sans raison, entrevoir là de sourdes menaces des Juifs contre les gentils, et une allusion à la situation faite par la guerre des Machabées aux Juifs de la dispersion. Le peuple irrésolu qu'on doit laisser partir pour Jérusalem, ce sont les colonies répandues dans le monde entier, et allant porter secours à leurs frères de Palestine. Le léopard qu'il faut laisser dormir, le lac dont il ne faut pas laisser troubler l'onde, c'est Israël. Telles sont les explications les plus satisfaisantes fournies sur ce passage, qui est peut-être altéré, et après lequel reviennent, non sans monotonie, les invitalions à la conversion et les descriptions du règne messianique.
« 0 Grèce, abaisse ton orgueil; n'engage pointée terrible combat. Sers plutôt le Grand Dieu, afin de participer à ces biens, quand viendra la fin des temps malheureux. La terre alors fournira en abondance les fruits les plus excellents. Du ciel découlera un breuvage plus doux que le miel; les troupeaux se multiplieront à l'infini; il y aura des fontaines de lait. La terre ne redoutera plus le glaive et ne gémira plus dans le trouble. Plus de combats, plus de champs ravagés, plus de famines, plus de fléaux célestes. Une paix profonde régnera c'ans tout l'univers; les rois observeront les traités. Le Dieu Éternel présidera au cours des affaires humaines. Lui seul est Dieu, et il n'y en a point d'autre que lui. »
Les cinq vers suivants répètent servilement ce qui a été dit plus haut (v. 630, 733, 740) : « Gentils, servez le Dieu vivant, fuyez le vol, l'adultère, la
luxure; ne tuez pas vos enfants! Telle est la loi de l'Éternel ! »
Le morceau final est d'an grand éclat : c'est une peinture nouvelle du règne messianique, supérieure à celles qu'on vient de lire, car elle a surtout en vue le côté moral du règne de l'Élu :
« Et alors, Dieu suscitera un règne qui durera éternellement, car, en donnant sa loi aux saints, il leur a promis de leur ouvrir la terre, le monde, les portes des bienheureux, l'accès de tous les délices. De partout on portera à la maison du Grand Dieu l'encens et les prémices; il n'y aura pas d'autre maison à honorer, pour les générations futures, que celle donnée par Dieu à vénérer aux. hommes fidèles; les mortels la nommeront le Fils du Grand Dieu. Eu ce temps-là, on voyagera partout sans danger, sans obstacle. Une paix et une sécurité profondes rempliront l'univers. Les prophètes du Grand Dieu briseront le glaive, car ils seront eux-mêmes les juges et les rois des mortels. Ce sera le jugement et la royauté du Grand Dieu. Réjouis-toi, jeune fille, tressaille d'allégresse; le Créateur du ciel et de la terre t'a donné le bonheur sans fin ; il habitera en toi. A toi la lumière éternelle ! Les agneaux mêlés avec les loups, les chevreaux avec les tigres, paîtront ensemble sur la montagne; les lions, à côté des bœufs, se nourriront de la paille tombée de la crèche, et de tendres enfants les conduiront chargés de chaînes. »
Il y a un passage où le texte offre une grande difficulté : « Les mortels la nommeront le Fils du Grand
Dieu *. » M. Colani2 s'en débarrasse, suivant son procédé ordinaire, en déclarant qu'une main chrétienne a intercalé ici ce vers à propos de rien. Cela est bientôt dit, et n'est pas de nature à satisfaire tout le monde. M. Alexandre, tout disposé qu'il est à admettre les interpolations, n'a pas cru en cette circonstance pouvoir recourir à cet expédient. Au lieu de : fils (utév), le savant helléniste propose délire : le Temple (Nyjov Y.ip)) contrairement à la leçon unanime des manuscrits. Évidemment, M. Alexandre a été porté à proposer cette correction, parce qu'il trouve invraisemblable que les Juifs alexandrins aient appelé le Messie fils de Dieu; — car, en admettant la leçon utov, il faut entendre ce vers de la personne du Messie, par cette autre raison qu'on ne comprend pas que les sibyllistes aient appelé le Temple fils de Dieu. On est ainsi placé entre deux impossibilités apparentes, et il n'y a que le mot viqov qui puisse, ce semble, lirer d'embarras. Notons cependant qu'il fait violence à l'autorité et à l'accord des manuscrits. Cette remarque nous a amené à soumettre les termes du problème à un nouvel examen.
Tout d'abord, nous voyons plus d'une raison d'admettre que les Juifs alexandrins ont pu qualifier le Messie de fils de Dieu. Mais c'est du Temple qu'il s'agit ici, et nous avons trouvé des raisons probantes de croire qu'ils ont pu donner cette qualification au temple. Philon, dans son exégèse subtile, conçoit ainsi les manifestations successives qui, de Dieu, par son Verbe,
1 ïtov yôcp xocliovai fipOTOi fiéy&Xoto &coio.
2 Jésus-Christ et les croyances messianiques, p. 25, note 1.
descendent au dernier degré des êtres. La série en est double et parallèle : d'une part, le Verbe donne naissance au monde i intellectuel et sensible ) : d'autre part, le Verbe créateur donne naissance n l'Homme. L'image matérielle du monde, c'est le Temple, maison de Dieu ; l'image la plus élevée de l'humanité, c'est Israël. Le Verbe est appelé Fils de Dieu; mais, s'il a seul droit à la qualification de Premier-né, d'Ange très-ancien, ses manifestations inférieures et ses symboles partagent avec lui l'honneur d'être appelés Fils de Dieu, Ainsi, le monde est fils de Dieu, Israël est fils de Dieu, le Temple est fils de Dieu1. M. Alexandre a donc eu raison d'entendre ce passage du temple; mais il a eu tort d'admettre que uîév était une mauvaise leçon.
Ce beau fragment nous apporte un écho à peine affaibli des prophètes Isaïe et Zacharie; il contient le passage que Virgile aurait imité dans sa quatrième églogue. Nous l'isolons par ce motif important qu'il suppose une conception du règne messianique différente de ce que nous avons vu ailleurs. Ici, la personne du Libérateur s'efface et se perd dans la grande figure d'Israël, dont il semble n'être qu'un symbole; ce sont les prophètes de Dieu, les saints, les Israélites, qui deviennent les juges et les rois du genre humain. Ce n'est plus le Messie qui règne, c'est le Grand Dieu, ayant pour ministres un peuple de prophètes.
Viennent ensuite trois fragments, chacun d'une dizaine de vers, sans lien entre eux, sans lien avec
1 Philon, De migratiône Abraham, De confusione linguarum, De somniis, De monarchia, De crealione mundi.
ce qui précède. On peut croire qu'à Pépoque de Lactance, le chant sibyllin se terminait au vers où il est question du temple fils de Dieu l.
Entre les vers 795 et 807, il y a un morceau qui énumôre de nouveau, en les complétant, les phénomènes qui accompagneront le cataclysme final (glaives de feu tombés du ciel, rochers suintant du sang, etc.), et les déclare les signes précurseurs de la destruction du monde.
Du vers 808 au vers 817, nous lisons une déclaration, mentionnée par Lactance2, mais qui pourrait bien avoir été ajoutée longtemps après l'époque de Philométor. La sibylle y dit :
« Telles sont les choses que Dieu m'a ordonné de prophétiser. Je suis originaire de Babylone; les mortels m'assigneront une autre patrie, Erythrée. Quelques-uns me diront fille de- Circé et de Gnostos, et m'accuseront de mensonge. Quand l'événement aura justifié mes paroles, on se souviendra de moi; personne alors n'osera plus me traiter de délirante; on me proclamera la grande prophétesse de Dieu. »
Cette sorte d'épilogue a pu être inséré dans un volume contenant les oracles du livre III, à une date postérieure à la naissance de Jésus-Christ, alors que ces oracles circulaient depuis trois siècles en Orient, et avaient acquis une renommée qui les faisait placer par l'opinion commune sous le patronage de la sibylle la plus ancienne et la plus respectée, la sibylle éry-
1 M. Alexandre est disposé à interpréter le passage de Lactance. en ce sens : vers la fin, et non rigoureusement : à la fin.
- Ce passage, dans le volume dont se servait Lactance, pouvait occuper un autre endroit du livre sibyllin.
thréenne. Comment d'ailleurs admettre que ce passage, où la sibylle se dit originaire de Babylone, soit de la même main que cet autre où son origine hiérosolymite ou chaldéenne est. indiquée?
Nous nous bornerons à mentionner les onze vers qui terminent ce paragraphe, et dans lesquels la sibylle, se contredisant de nouveau, lève son masque et déclare qu'elle est femme de l'un des fils de Noé. Cette grossière supercherie est certainement indigne des écrivains habiles qui ont composé les plus anciens oracles de nos deux paragraphes. Ils devaient éviter avec soin ces déclarations , plus capables d'éveiller la défiance que de l'apaiser. Ils se sont gardés de heurter trop vivement l'oreille et l'imagination des Grecs par un langage emprunté sans précaution, sans détour, aux chants de leurs prophètes. Le moule littéraire dans lequel ils jetaient leur pensée les astreignait d'ailleurs à des allures déterminées. Ils ne pouvaient s'affranchir de ces entraves sans manquer leur but, et ils le savaient bien.
On doit remarquer avec quelle réserve les sibyllistes alexandrins désignent généralement les Juifs ; nulle part dans les oracles le mot 'IouSaïot n'est écrit : ce sont les hommes pieux, les fidèles, les saints, les fils du Grand Dieu. Le fragment dans lequel le sibylliste semble se rattacher à la race des hommes pieux, offre une lacune et n'est pas sans ambiguïté
Les mots : OQp XaXSatcov y semblent interpolés. Il ne reste donc de certain que ces lambeaux de
1 ' "Eort nâltç... /.ccrà xBqvqî [Otp Xa/5atwv]
phrase : « Il est un pays [ou une cité]... dans la contrée..,, d'où il me vient une race d'hommes trèsjustes. » Plus haut, le sibylliste désignait assez nettement, sans les nommer toutefois, les hommes pieux, en disant qu'ils habitent autour du temple de Salomon. Cette réserve soutenue ne saurait être le simple effet du hasard, c'est le résultat d'une prudence habile et d'une nécessité de situation. Pour ce motif, nous pensons qu'il convient de voir des interpolations dans les indications trop ouvertes que la sibylle donne sur sa personne et sur son origine.
Par les considérations qui précèdent, nous pensons avoir réussi à rendre au moins acceptable cette opinion, que les deux paragraphes présentés par M. Alexandre, comme homogènes, c'est-à-dire de la même époque et de la même main, renferment, le premier, quatre oracles distincts, plus ou moins complets; le second, un nombre encore plus grand de fragments. Plusieurs de ces oracles font allusion, soit aux guerres de Macédoine (200-168), soit au règne de Ptolémée-Philomélor (181-146), soit à la seconde expédition d'Antiochus contre l'Egypte (170- 169); ils sont contemporains des événements qu'ils mentionnent. Les autres oracles sont-ils antérieurs ou postérieurs à ceux-ci? Il est impossible de le décider, puisqu'ils n'offrent aucun autre indice de leur date que leur doctrine; ce qui ouvre un intervalle de trois siècles environ aux conjectures.
On comprend, d'après cela, quelle serait l'erreur d'un critique, lequel trouvant, par exemple, un vers de ces oracles non datés dans un ouvrage supposé
écrit en Tan 205 avant notre ère, conclurait que cet ouvrage est apocryphe, par la raison que les paragraphes 2 et 4 du livre III datent d'une époque postérieure, c'est-à-dire du règne de Philométor et de l'an 169. L'erreur viendrait de l'opinion. qui admet l'homogénéité des deux paragraphes en question, lesquels renferment des oracles qui peuvent être antérieurs de soixante ans, ou postérieurs de plus d'un siècle et demi à la date 169.
Suivant M. Alexandre, quand on relit attentivement, et l'un après l'autre, les deux paragraphes, on s'aperçoit qu'ils s'enchaînent, forment un tout et sont de la même main. Nous savons maintenant ce qu'il faut penser de cet enchaînement; les notes de M. Alexandre lui-même signalent, dans la série de ces oracles, de nombreuses transitions. Ces transitions ne sont autre chose que des sutures et des interpolations, qui souvent, d'ailleurs, font défaut, et dont l'absence rend les hiatus manifestes.
Nous reconnaissons que chacun des paragraphes a son caractère; le premier est historique, le second est eschatologique. L'un déroule sous nos yeux la suite des empires, la succession des peuples et les catastrophes qui doivent engloutir peuples et empires ; l'autre nous entretient des événements qui marqueront la fin des temps, de la royauté du Messie, de la glorification des fils d'Abraham, de la lutte des rois gentils contre le Fils de l'Homme, et du châtiment qui leur est réservé. Cela ne prouve rien contre l'opinion suivant laquelle ces fragments, bien qu'analogues, sont cependant distincts; mais cela prouve,
ce qui est naturel, que les copistes se sont préoccupés de juxtaposer des oracles similaires. C'était le moins qu'ils pussent faire.
Nous avons employé les termes oracles et fragments indifféremment l'un pour l'autre. Yoici pourquoi. Chaque fragment, isolé par nous, appartient à un oiacle dont ce fragment nous offre tantôt le milieu, tantôt le début, tantôt la fin, tantôt des lambeaux incohérents et divers, disjecta membra. De ces oracles je n'en vois- aucun qui soit complet, aucun par conséquent, que Ton puisse offrir comme type. Mais ce type est assez facile à reconstruire. En rapprochant des éléments épars çà et là, on peut sans témérité esquisser les traits principaux de l'oracle sibyllin. Tout d'abord il alléguait l'inspiration divine; sa thèse pouvait être dogmatique, historique ou eschatologique ; elle pouvait réunir ces divers points de vue. L'oracle, après avoir, ou bien défini le Dieu Unique, ou bien refait l'histoire du genre humain et des désastres qui attendent les idolâtres, ou bien prédit le Messie, la conversion de tous les hommes au judaïsme, etc., se terminait par des développements plus ou moins brefs, proclamant le Grand Dieu, le Grand R.oi, le Dieu Unique, l'Éternel, invitant les hommes au repentir, et mettant en perspective la félicité du règne messianique.
L'oracle était assez court : nous lui accordons au moins cinquante vers, au plus deux cents. Un développement plus considérable lui aurait fait manquer son but; il devait s'apprendre, se réciter, se copier aisément et vite. Un morceau de cent ou de cent
cinquante vers se gravait sans trop de difficulté dans la mémoire, et volait de bouche en bouche. Ces conditions étaient indispensables à remplir, quand bien même les habiles auteurs de cette littérature apocryphe n'auraient eu en vue que de favoriser la circulation de leurs écrits; mais ils tenaient par-dessus tout à leur assurer l'autorité des oracles authentiques; et, pour cela, il fallait en imiter la forme et en prendre les proportions. Or les oracles êi ythi éens ne s'étaient jamais, selon toute vraisemblance, produits en longs poèmes.