LE PROŒMIUM ET LE LIVRE IV DES ORACLES
Le Proœminm, qui ouvre la collection des livres sibyllins, se compose de trois fragments similaires, dont voici l'analyse :
« I. — Hommes mortels, qui n'êtes rien qu'un peu de chair, et qui ne regardez pas à la fin de la vie ; vous qui ne craignez pas Dieu, lequel sait et voit toute chose, et dont le doux Esprit réside partout et guide les hommes, écoutez !
« Il n'y a qu'un Dieu, qui, seul, commande à l'univers, seul voit tout et qu'aucune chair ne peut voir. Hommes, faits de chair, d'os et de veines, adorez l'unique régulateur du monde, qui s'engendre lui-même, qui n'est pas engendré. Vous serez châtiés de voire perversité, vous qui avez abandonné le Dieu véritable pour sacrifier aux démons qui sont dans lHadès. »
« II. . — Vous qui marchez dans l'orgueil et la folie, et qui, loin du senlier droit, vous jetez dans les chemins hérissés de rochers et d'épines, mortels, arrêtez, revenez de votre erreur, quittez l'ombre de la nuit, venez à la lumière qui brille à tous les regards, plus douce que celle
du soleil. Écoulez et gravez dans vos cœurs l'oracle de la
sagesse :
« Il n'y a qu'un Dieu : c'est lui qui envoie les pluies, les venls, les tremblements de terre, la famine, la peste, la neige et les glaces. 11 règne au ciel, commande sur la
terre Si les dieux avaient une descendance et restaient
immortels, les dieux seraient aujourd'hui plus nombreux que les hommes et notre race n'aurait pas où mettre le pied... Si tout ce qui est engendré périt, Dieu ne peut être engendré par l'organisme d'un homme et d'une femme.
(( 11 n'y a qu'un Dieu, plus grand que tout : c'est lui qui a fait le ciel, le soleil, les astres, la terre, les mers, les monts, les sources, tous les êtres vivants qui peuplent l'air, les eaux, les forêts. Il a placé l'homme, ouvrage de ses mains, à la tête des créatures. Lui seul peut les connaître dans leur immense variété; lui seul est éternel. Du haut des cieux où il habite, il répand sur les bons ses bienfaits, et envoie aux méchants la guerre, la famine, la peste2 instruments de sa colère. »
« III. — Hommes, pourquoi vous perdre dans les vaines fumées de l'orgueil? Ne rougissez-vous pas de diviniser des chats et des brutes ! L^s êtres qui devraient avoir leur séjour dans les splendeurs du ciel, la rouille les ronge sous vos yeux et l'araignée les enlace de sa (oile* Vous adorez des reptiles, des chiens, des oiseaux, des figures de bois, des images fabriquées de vos propres mains. Insensés, vous adorez toutes choses vaines et d'autres qu'il est honteux de nommer, dieux tr.ompeurs d'un vulgaire ignorait, dieux dont la bouche distille un morlel poison. Devant Celui qui est la vie etl'éternelle lumière, qui verse à l'âme humaine des joies plus douces que le miel, devant Lui seul il faut courber le front. Vous l'avez méconnu, et dans votre colère, saisissant la coupe remplie de la colère de
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Dieu, vous l'avez épuisée ; et vous ne voulez pas sortir de votre ivresse, reprendre vos sens, et reconnaître le Dieu- Roi. C'est pourquoi un orage de feu fondra sur vous ; une flamme éternelle vous consumera. Alors vous songerez avec honte à ces funestes idoles. Mais ceux: qui ont adoré le vrai Dieu auront la vie en partage ; ils habiteront pour l'éternité les riants vergers d'un jardin où ils auront pour nourriture le pain du ciel étoile. »
Ces fragments perdus ont été retrouvés dans les livres à Autolycus, de Théophile, évêque d'Antioche. Un ancien copiste les avait supprimés, estimant sans doute qu'ils constituaient des répétitions inutiles.
Les marques de christianisme que M. Alexandre relève dans le Proœmium appartiennent à chacun des trois fragments. Aux yeux du savant helléniste, ces vers, qu'ils soient ou non de la même main, sont postérieurs à la naissance de Jésus-Christ.
La première marque de christianisme est l'allusion à la doctrine de l'Esprit-Saint, que les chrétiens judaïsants, dit M. Alexandre1, distinguèrent peu de la personne du Fils, dans les premiers temps de l'Eglise.
Aux vers 25 et suivants, on lit l'apostrophe suivante :
« Insensés! cessez d'errer dans les ténèbres de la nuit noire; quittez les ombres de la nuit, et recevez la lumière... ; voici que la douce lumière du soleil brille en haut. »
N'est-ce pas un souvenir évident et une imitation
1 Introd ad Sibyllin., xxv et seqq. —y<tœ ad caltcm, p. 343 et suiv. de la 2e édition.
des expressions du quatrième Évangile : « La lumière a lui dans les ténèbres...? »
Le vers 28, parlant du vrai Dieu, dit :
« Voilà qu'il s'est manifesté à tous dans sa justice. »
Il semble difficile d'entendre cette manifeslation autrement qu'en y voyant une allusion à la prédication de l'Évangile et à l'avènement du christianisme.
Enfin, les derniers vers du Proœmium contiennent sur le jugement dernier, sur le feu de l'enfer, sur l'éternité des peines, sur le pain céleste qui doit servir de nourriture aux élus dans les riants jardins du Paradis, une doctrine si précisément conforme à celle des Évangiles et de la tradition chrétienne, qu'on est obligé d'y reconnaître la main d'un chrétien. Il est vrai que le vers 21 invite les idolâlres à sacrifier au vrai Dieu de saintes hécatombes; mais il ne faut pas oublier, ajoute M. Alexandre, dont nous exposons le sentiment, que tous les chrétiens judaïsants de la primitive Église n'avaient pas pour les sacrifices sanglants l'aversion qui, plus tard, s'établit parmi les disciples de Jésus.
Reprenons un à un les arguments de M. Alexandre. En ce qui touche l'Esprit-Saint, l'oracle dit : « Dieu, qui a mis son doux Esprit en toutes choses, et en a fait le guide de tous les mortels1. » Nous ne ferons pas ici l'histoire du rôle joué dans les doctrines juives et judéo-alexandrines par la première manifestation de Dieu, que le targum d'Onkelos désigne par Memra; qu'Aristobule nomme 2o<p(a (sagesse); quePhilon ap-
07Tic y/D/ù Uv-v/j^ ev âitxcrt
pelle tantôt Acvoç (Verbe), tantôt Ilveu^a (Esprit), tantôt Qebq SeuTepoç (Dieu second). Nous dirons seulement qu'avec le progrès du temps, sous l'influence des allégories et des métaphores, cette manifestation divine acquit une sorte de personnalité, devint une hypostase et prit des aspects diver s. A quel point en était venue la théorie de l'Esprit-Saint chez les judéoalexandrins durant les cinquante ans qui précèdent l'ère chrétienne, il est difficile de le dire précisément; mais on peut affirmer qu'elle existait chez eux, car ils l'ont formulée en termes absolument identiques à ceux qu'emploie l'oracle en question.
« L'esprit de Dieu, dit Philon, visite les prophètes et les remplit de sagesse; il inspirait Moïse; il descendit sur les soixante -dix vieillards pour les rendre supérieurs au reste du peuple. » Le même auteur ajoute que l'Esprit, en se communiquant à plusieurs, ne se divise point et ne s'épuise jamais ; il le compare à la flamme d'un foyer qui allume des torches sans éprouver de diminution. Comparaison curieuse, qui semble pressentir ou rappeler le symbole que les Évangiles attribuent à l'Esprit. Enfin, ce qui est péremptoire pour trancher la difficulté, « cet Esprit, dit encore Philon, est l'être sage, divin, indivisible, qui remplit tout dans l'univers1. » A inoins d'admettre le christianisme du philosophe, ce qui ne peut faire question aujourd'hui, on n'est nullement forcé d'admettre le christianisme du sibylliste qui a écrit les vers 5 et 6 du Proœmium.
1 'EîTt TO CO'fOV, TO dîÏG'J, TÔ aT/AiJTOV, TO àStOÛpZTOV, TO àffTStOV, TO
tt«vtv? SI èUwv lx7rs7r)v7pcou£vov. [De gigantih.)
mï LA SIBYLLE HÉBRAÏQUE.
Il existe, nous en convenons, une analogie d'expression entre le début du quatrième Évangile et le passage de l'oracle qui montre les idolâtres plongés dans l'ombre de la nuit et qualifie de lumière la connaissance du vrai Dieu. Mais, le quatrième évangile a-t-il inventé l'expression dont il s'agit? Non ; les Livres Saints représentent les Gentils comme assis dans l'ombre de la mort, et une antithèse très-naturelle amène le mot lumière quand on veut, dans cet ordre d'idées, désigner le changement qui résulte pour les idolâtres de leur conversion au vrai Dieu. Ce n'est donc ni la sibylle, ni l'évangélislé qui ont les premiers employé celle phraséologie : elle était hébraïque avant d'être alexandrine et de devenir chrétienne. Elle ne prouve donc pas le christianisme de la sibylle.
« Voilà qu'il s'est manifesté à tous dans sa justice; voici que la douce lumière du soleil brille en haut. » Il est téméraire de voir dans ce passage une allusion certaine à la prédication évangélique. Durant les trois siècles qui ont précédé celle prédication nous venons de constater que l'opinion s'était établie chez les Juifs palestiniens et alexandrins que le règne du Messie n'arriverait pas avant que se fut opérée la conversion des Gentils, avant que les idolâtres reconnussent le vrai Dieu et envoyassent des offrandes au temple de Jérusalem. Comment devait s'opérer cette conversion 1 II y avait à cet égard un double courant de légendes, les unes sanglantes et terribles, les autres d'une conception morale plus généreuse et plus noble. Les sibyllistes, d'accord avec la tradi-
LA SIBYf LE HÉBRAÏQUE. 285
tion prophétique, indiquent le plus souvent les châtiments de la période suprême comme le moyen dont Dieu se servira pour ouvrir les yeux des Gentils. Au contraire, Philon admet que c'est le peuple juif, qui, par l'exemple de ses vertus et la prédication de ses bonnes mœurs, en sera l'instrument providentiel. L'idée delà conversion des Gentils opérée par la prédication de la vérité se fait jour aussi dans le livre d'Hénoch. Nous la retrouvons dans les Évangiles, et surtout dans les Épêtres , appropriée aux circonstances que l'on connaît : c'est par la prédication des apôtres que cette conversion s'accomplira. Aussitôt que le vrai Dieu aura été annoncé par toute la terre, le règne messianique commencera. Mais il ne faut pas oublier que cette opinion existait bien avant la naissance de Jésus, avant la prédication des apôtres et la rédaction des Évangiles.
Il est donc parfaitement légitime d'admettre que l'auteur ou l'un des auteurs du Proœmium, ayant adopté l'opinion qui faisait dépendre la venue du Messie de la manifestation du vrai Dieu, devant avoir pour conséquence la conversion des Gentils, a cru que cette manifestation était accomplie et que Père messianique était proche. Convaincu de la proximité du règne messianique, le sibyUistè voyait toujours dans les événements contemporains les signes précurseurs qui l'annonçaient. Or l'un de ces signes, le principal, était la manifestation du vrai Dieu à tous les hommes, et l'un des moyens de l'accomplir était la dispersion dans le monde entier de la race sainte. Cent ans avant la naissance de Jésus-Christ,
un Juif alexandrin, emporté par le désir et l'attente,
considérant les mille colonies israélites éparses en tous lieux, a pu croire à l'universalité de la manifestation de Jéhovah et dire de lui ce que l'apôtre disait de rÉvangile : « Il a été prêché par toute la terre. »
On ne saurait le nier, leProœmium nous donne un tableau du jugement dernier, de la vie future, des peines et des récompenses éternelles de cette vie, tout à fait conforme aux croyances chrétiennes. Nous ferons encore la même réponse : ces croyances ont existé avant le christianisme. La rareté des documents relatifs à la période qui précède notre ère, oblige, il est vrai, à beaucoup de réserve; mais la réserve s'impose surtout à ceux qui seraient tentés d'affirmer la nouveauté absolue des doctrines en question.
Les prophéties du livre d'Hénoch, dans lesquelles nous venons de voir éclater la majesté du Fils de l'Homme, s'avançant, au milieu de la multitude des saints et des anges, pour juger les hommes et ouvrant le livre sacré où sont écrits les noms de ceux que sa justice doit épargner ; ces prophéties qui nous peignent les flammes éternelles et vengeresses du Scheol, et nous montrent les anges préposés aux châtiments; d'autre part, les récits concordants de Philon, de Josèphe et de l'auteur des Philosophumena, suivant lesquels la doctrine des Esséniens admettait, longtemps avant le christianisme, la résurrection des morts, le jugement solennel, la conflagration de l'univers, lors de la venue du Messie, et même l'éternité des peines et des récompenses; tout cela, croyons-nous, empêche d'affirmer,
comme Ta fait M. Alexandre, que les vers dans lesquels le sibylliste parle, conformément aux Évangiles, du jugement dernier et de la vie future, n'ont pu être écrits qu'après la venue de Jésus-Christ. La raison, c'est que les Évangiles ont parlé de ces choses conformément à des croyances qui avaient cours depuis deux siècles.
L'auteur des Philosophumena dit, en effet, des Esséniens : « Ils croient à la résurrection; ils pensent que la chair ressucitera et deviendra immortelle, au même titre que l'âme l'est dès à présent. Quant à l'âme, une fois qu'elle est séparée du corps, elle repose, en attendant lejugement, dans un lieu resplendissant, rafraîchi doucement par le souffle des zéphirs ; c'est ce lieu que les Grecs ayant connu par ouï-dire ont appelé les Iles Fortunées. Il y a encore d'autres enseignements de la même secte que les Grecs ont pillés, et qu'ils ont fait servir à la construction de leurs systèmes... Parmi ceux qui ont fait les plus nombreux emprunts aux croyances juives, il faut citer principalement Pythagore, les stoïciens et les écoles égyptiennes qui en dérivent. Les Esséniens affirment, en outre, qu'il y aura un jugement, qu'il y aura conflagraiion de l'univers, et que les méchants seront punis éternellement1.
Il est question dans le Proœmium des riants vergers d'un jardin, d'un jparadis, où séjourneront les bienheureux. Le livre d'Hénoch nous montre aussi les saints jouissant de la félicité dans des bosquets
1 Aiyovat Sk xat xpîaLv zoîadai, y.cà toO -navrà^ Ixtfû^watVj /.ai tous
el des jardins. Un Juif alexandrin a pu parler comme le livre d'Hénoch, un siècle avant notre ère.
Le pain céleste, que mentionne le dernier vers1, n'est-ce pas Jésus?
Quand on éludie le langage mystique, plein de métaphores passionnées, que Philon emploie pour célébrer le pain des âmes, le pain du ciel, figuré par la manne et par cette pierre d'où sortirent l'huile et le miel, on arrive à se persuader que l'expression qui termine le Proœmium peut très-bien n êlre pas une allusion à l'eucharistie.
Voici, en effet, ce que Philon écrivait cent ans avant la rédaction du quatrième évangile :
« Nous sommes un composé d'âme et de corps. Le corps, fait de terre, se nourrit d'aliments terrestres; l'aine, que Dieu a formée avec Téther2, doit user d'aliments divins, éthérés, célestes. L'Écrilure fait allusion à cela dans ce passage : Voici que je vous fais pleuvoir des pains du Ciel (Exod., xvi, 4). Ne vois-tu pas que les alimenls de l'âme ne sont ni terrestres ni corruptibles, el que ce sont les paroles que Dieu fait tomber, comme une pluie, de l'être sublime et pur qu'il a nommé le Ciel 5 ? »
La Bible, racontant les voyages et le séjour des Hébreux dans le désert, dit qu'un matin, quand la rosée fut tombée, ils aperçurent à la surface du sol quelque
1 Aaivû//£vot y/uxùv uprov cctz ohpxvov kiTZpôsvto$.
2 Aîdépoç ïozh qltzôtcIouj lia. dclov. (Livre II des Allégories de la loi, page 08, édition de Genève.)
3 'Il Gjy bpàç, on ou yYjfjotç xcd (pQapTOL$ rpéfàrca r\ '•p^X'^f où-'?
av 0 Ocbi ojj.Qysjç-sj âÔ'/oic, Iy. toc, /jerçxpcLOW y.où /.c/.0c/.pz.c yv7Sw$, :hv oûpx'/ov /.i/.jry i;. Livre II des Allégories de la loi, page 6 < ; édilion de Genève.)
chose comme du givre, formé de grains blancs et ronds, pareils à ceux de la graine de coriandre. « Comprenez-vous, ajoute Philon, qui commenle le livre saint en cet endroit, comprenez-vous quelle est la nourriture de l'âme? C'est le Verbe de Dieu, continu de sa nature, semblable à la rosée, embrassant en cercle toute l'âme et n'y laissant aucune partie privée de ses bienfaits? Ce Verbe toutefois ne paraît point partout, mais seulement dans les lieux déserts, c'est-à-dire dans les âmes vides de passions et de vices1... Les âmes en qui descend le Verbe ressentent parfois des douceurs mystérieuses, indéfinissables. Quelle en est la cause? Elles l'ignorent. Moïse nous l'apprend: C'est le pain, c'est la nourriture que Dieu a donnée à l'âme en produisant sa parole et son Verbe. Car le pain qu'il nous a donné à manger, c'est cette parole2... Dieu l'a proclamé : L'homme fait à l'image ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortie de la bouche de Dieu. »
Tout commentaire affaiblirait la clarté de ces textes, qui nous montrent dans le pain céleste, réservé sur terre aux âmes éprises de Dieu, promis après cette vie
1 Rapprochez ce passage de celui où Hénoch dit que le Mystérieux est la source de sagesse où viennent s'abreuver seulement les âmes auxquelles Dieu a résolu de dévoiler ses secrets. Voici le texte de Philon : 'Opx$ rr^ <bx>xr,z t/so^v oi« lart; Adyos 0âov cuvi-yr^, ioixàç BpÔ70i, xûxAâ) Tra-av TzspisiXrjsàç, xat f/.vjBkif pépoz à/xéro^ov aurov ewv * ycavsrca ùk oh nctVTotzQv b Adyoç ovroç, àll' Itt' èpr,tj.Gv ttocÔwv xccc xaxtwv. (Livre II des Allégories de la loi, page 68; édition de Genève.)
2 OuTO$ êîFTtV 0 V.pTOC, Y) TpO'ff) r,v sow/.sv b 0âÔ5 T(j 'i>vx?<> Kpozîy£yx«c-0at 70 sauroO pyj//.a xcà rov eavTOÛ Adyov. Ojto? yyp b âpros h'-> êiêoixîv payetv, tovto to py/ta. (Livre II des Allégories de la loi, page 68; édition de Genève.)
aux élus comme la plus précieuse récompense et la plus ineffable des voluptés, le Verbe de Dieu. Le vers sibyllin, qui fait allusion au pain céleste des saints du paradis, a donc pu être écrit par un Juif alexandrin, sinon antérieur à Philon, du moins contemporain de ce philosophe. Ce vers ne constitue pas la preuve du christianisme du sibylliste.
En résumé, si Ton ne peut avec certitude fixer la date à laquelle se rapportent les fragments divers du Proœmium, on peut du moins soutenir qu'ils ne contiennent aucun indice de nature à abaisser cette date en deçà de l'ère chrétienne.
Le quatrième livre des Oracles Sibyllins est daté de Tan 80, par les allusions qu'il contient à la prise de Jérusalem, à la ruine du Temple et à l'éruption du Vésuve. C'est un oracle complet et bien conservé. 11 nous semble un peu long : il compte, en effet, près de deux cents vers. En voici l'analyse.
« Écoutez, nations d'Europe et d'Asie, les prédictions inspirées, non par le faux dieu Phébus, mais par le Grand Dieu, qui n'habite point dans les demeures que nous construisons, qui voit tout, a créé tout* etc..
u 11 y aura une race d'hommes saints, détestant les temples, priant avant de boire et de manger, fuyant l'avarice, l'adultère, le vice contre nature. Les hommes pourtant les haïront, les poursuivront de leurs railleries, les accableront d'outrages. Mais un jour viendra où Dieu, jugeant la terre, punira leurs persécuteurs et les comblera de ses biens. Cela arrivera dans le dixième âge. Je vais dévoiler la suite des événements à partir du premier âge. »
Ici se place une énumération d'empires. Les Assyriens
comptent pour six âgés; les Mèdes pour deux ; puis, viennent les Perses. La guerre de Troie, les guerres Médiques, les désastres des villes de Sicile et d'Italie sont mentionnés rapidement. Le dixième âge commence avec la domination des Macédoniens. A eelle-ci succédera l'empire de Rome.
« Jérusalem sera assiégée par les Latins; elle sera prise et le temple détruit. Une éruption volcanique épouvantera l'Italie. Une grande guerre désolera les peuples de l'Occident lorsqu'un prince méchant, échappé de Rome, reviendra en Italie Tépée à la main. Antioche est détruite; l'île de Chypre s'abîme dans les flots ; les villes de la Carie son*ravagées par la famine ; les richesses que Rome avait enlevées à l'Asie lui sont rendues. Enfin, quand la mesure des crimes de l'humanité sera comblée, quand l'audace et le mensonge ne connaîtront plus de frein, Dieu irrité livrera la terre aux flammes.
« Ah! malheureux humains, convertissez- vous ; laissez là les guerres homicides, purifiez-vous dans les fleuves, et levez vers le ciel des mains chastes et suppliantes* Dieu se laissera toucher à vos prières. Des glaives flamboyants autour du soleil levant, un bruit formidable de trompettes, de vastes mugissements souterrains, tels seront les signes précurseurs de la catastrophe suprême. La terre périra dans un immense embrasement. Puis, Dieu tirera l'huma* nité entière de cette cendre ; il rendra aux morts leur corps ; et tous seront soumis au jugement qui décidera de leur sort^ précipitera les méchants dans les profondeurs de la terre et les ténèbres duTartare, et assurera aux bons une félicité parfaite. Heureux l'homme qui jouira de cette béatitude ! »
Tel est, en substance, le plus ancien des oracles chrétiens, selon M. Alexandre. Nous y voyons, quant
à nous, le dernier des oracles judéo-alexandrins. Les prétendues traces de christianisme que M. Alexandre y relève sont au nombre de trois.
1° Le sibylliste (vers 24-30) fait l'éloge des saints qui adorent le grand Dieu, prient avant le repas et se détournent avec horreur des temples. Ces saints ne sauraient être autres que les disciples de Jésus, dit M. Alexandre. Mais nous savons que les Esséniens et les Thérapeutes pratiquèrent avant les chrétiens l'usage de prier avant de manger et de boire ; nous savons qu'ils n'étaient pas partisans du sacrifice sanglant et qu'ils n'attribuaient point au temple l'importance traditionnelle.
2° Aux vers H 7 et suivants, il est fait mention de la fuite de Néron en Asie et de son retour prochain en Italie. Cette légende est, dit-on, chrétienne. Sans doute; mais elle n'est pas exclusivement propre aux chrétiens. Ceux-ci l'adaptèrent à la personne de l'antechrist. Si Néron nous était présenté par l'oracle sous les traits de Tantechrist, on ne pourrait réfuter l'opinion de M. Alexandre ; mais la croyance du sibylliste, à savoir que Néron, supposé mort, se tenait caché dans le royaume des Parthes, était alors partagée par beaucoup de gens étrangers au judaïsme et au christianisme.
3° Le vers 164 invite les Gentils à se convertir, à se purifier en se lavant le corps entier clans les fleuves. N'est-ce pas là, dit-on encore, une allusion au baptême chrétien? N'est-ce pas là, répondrons-nous, une allusion au baptême pratiqué par des sectes juives antérieures au christianisme ?
Pas plus dans ce livre que dans le Proœmium nous ne voyons des doctrines ou des croyances propres au christianisme. Au contraire, nous constatons que le Messie est complètement absent de l'oracle ; il ne figure ni dans les combats qui soumettent la terre révoltée, ni dans le jugement suprême qui sépare les justes des impies. Il serait vraiment étrange que le sibylliste, qui songe au baptême et aux rites religieux du repas, oublie de mettre en scène, dans la catastrophe suprême, Jésus ressuscité, venant sur les nuées du ciel juger les vivants et les morts.
A notre avis, le livre IV appartient à cette époque de transition entre le judaïsme et le christianisme, qui commence en l'an 65 avec la prédication de saint Marc à Alexandrie, et se prolonge jusque vers Tan 90. L'auteur de ce livre n'est pas encore chrétien. Qui sait s'il ne le devint pas?
Les notes qui accompagnent notre traduction de ce livre, et auxquelles nous renvoyons le lecteur, mettront en lumière toutes les questions soulevées par cet intéressant document; on y verra notamment de quelle manière les sibyllistes mêlaient à leurs propres prédictions des lambeaux de vers érythréens1, devenus populaires, et réussissaient de la sorte à donner de l'autorité à leurs chants. On y signalera un indice curieux qui confirme la conjecture émise sur l'origine de plusieurs oracles sibyllins, et les présente comme l'œuvre des Thérapeutes. On trouvera aussi ailleurs dans nos commentaires les
1 Ces vers consistent généralement en prédictions courtes sur diverses villes grecques d'Asie Mineure ou d'Italie, et sur les îles.
m LA SIBYLLE HÉBRAÏQUE.
raisons qui nous ont fait admettre parmi les oracles judéo-alexandrins antérieurs au christianisme deux passages du paragraphe 1 du livre III1.
1 II nous paraît que le paragraphe III du troisième livre contient aussi un grand nombre de vers érythréens, jetés pêle-mêle avec des oracles juifs de diverses époques, et dont plusieurs semblent avoir été composés après la destruction du temple de Jérusalem, L'allusion à l'empereur Hadrien (vers 388-400), que M. Alexandre croit y reconnaître, est contestable, et nous aurions pu, à la rigueur, si le paragraphe avait plus d'intérêt, le comprendre dans notre traduction.