CARACTÈRES ET ORIGINES DE L'ASCÉTISME DES THÉRAPEUTES
On trouve dans le traité de la Vie contemplative la description d'un établissement analogue à ceux dont le moyen âge couvrit l'Europe. Au sein de cette pieuse retraite régnent l'humilité, la charité, l'amour de Dieu, toutes les vertus chrétiennes. C'est une école de science et de perfectionnement moral ; c'est l'asile de la contemplation et de la prière. Le service divin, l'étude des livres sainls, la lutte contre la chair, telles sont les seules préoccupations des solitaires du lac Maria.
Ils condamnent l'esclavage, comme étant contraire au droit naturel; ils ne reconnaissent entre eux d'autre distinction que celle de l'âge, d'aulre supériorité que celle de la vertu. On trouve chez eux l'usage du repas commun, considéré comme l'acte religieux par excellence, et tel à peu près qu'il était pratiqué au sein des premières réunions chrétiennes. Les Thérapeutes se sont donc affranchis du sacrifice sanglant. Ce trait, qui leur est commun avec les Esséniens, leur crée un nouveau lien de parenté avec
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le christianisme. Enfin, leurs chants, leurs prédications, leurs fêtes, leurs ablutions, leurs évolutions chorales, tous les rites qui accompagnent le repas mystique, rappellent de nombreux détails du culte chrétien et du cérémonial de la messe.
Les analogies ne sont pas seulement générales. Il existe dans le langage même de l'historien des Thérapeutes des expressions, des tours de phrase, des termes que l'on trouve plus tard identiques dans les écrits chrétiens. « Les solitaires, dit Philon, viennent dans le couvent du lac Maria mourir au monde et commencer une vie bienheureuse et nouvelle... Pour arriver, par la méditation, à contempler l'Être (car tel est le but suprême de leurs désirs), ils abandonnent tout, patrie, amis, richesses, femmes et enfants... Qu'importent les biens périssables et les affections terrestres à celui qui veut conquérir la souveraine jouissance et boire à la coupe enivrante de V amour divin?,.. Enfermés dans leurs oratoires ou monastères j ils emploient tout le jour à prier, à composer des hymnes pieux, à commenter la Bible, à contempler les infinies et ineffables perfections de Celui qui est. La nuit seulement ils accordent au corps quelques soins et un peu de nourriture. Ils vivent de légumes et de pain; leur boisson est l'eau des sources. Les femmes sont admises à suivre leur règle. La plupart sont âgées. Toutes sont vierges. Bien différentes des prêtresses condamnées chez les Grecs à la chasteté, celles-ci pratiquent la continence par amour de la sagesse. Elles ont renoncé pour jamais aux voluptés du corps ; elles aspirent, non pas à la généra-
tion charnelle, mais à cette génération céleste accordée aux âmes éprises de Dieu. La semence qui les féconde, ce sont les rayons intellectuels du Père <T enhaut... »
Les Thérapeutes et les Thérapeutrides se réunissent au jour du sabbat pour célébrer le repas mystique dont nous avons parlé. Des chants d'un rhythme lent et d'une harmonie religieuse, qui mêlent les voix aiguës des femmes aux accords graves des hommes, des danses sacrées, des commentaires sur l'Écriture, faits à haute voix par l'un des plus instruits et des plus vénérables de l'assemblée, accompagnent ou suivent le banquet. Une décence rigoureuse, un respect profond y président. Le service des tables, fonction tenue à honneur, est confié aux jeunes gens jugés les plus dignes.
Nous prouverons plus loin qu'il n'y a aucun doute à conserver sur le judaïsme de ces ascètes. Leurs mœurs pourtant ne paraissent pas procéder du mosaïsme ; elles s'allient d'ailleurs assez mal au tempérament da Juif, tel que l'histoire nous le révèle à toutes les époques, sous tous les climats. A des préoccupations doctrinales accusées, à un penchant prononcé pour les disputes théologiques, le Juif unit le . sentiment très-net des nécessités matérielles et la pratique positive de la vie. Il peut s'enflammer pour des questions abstraites de dogme ou des querelles de texte, sans perdre de vue son trafic; au besoin, il saura mourir héroïquement pour sa foi, mais dans les circonstances ordinaires on le retrouvera toujours ardenl au négoce et au lucre. D'où vient donc cet
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ascétisme qui paraît étranger à Ja religion primitive et au caractère propre du peuple hébreu?
Le contact prolongé de l'Assyrie avait, sur beaucoup de points, modifié le mosaïsme. L'influence de la grande civilisation sémitico-arienne des bords du Tigre et de TEuphrate s'était fait sentir en Palestine, même avant la conquête et la captivité. La transportation et le séjour d'un très-grand nombre de familles israélites dans l'Asie antérieure mirent en pr es en ce et mélangèrent les éléments divers des religions du peuple conquis et du peuple conquérant.
La conception d'une série de puissances intermédiaires entre Dieu et l'homme, entre le Créateur et l'Univers ; la croyance à un Être très-voisin de Pieu1 qui gouverne ces puissances ou ces génies, médiateur suprême, Démiurge2 qui a présidé à l'œuvre créatrice el tient en ses mains, comme par délégat tion, la foute-puissance et les principaux attributs divins; la distinction de ces génies en deux groupes, pour expliquer, par leur opposition, l'origine et la lutte du bien et du mal ; enfin la doctrine qui met aux prises dans l'homme les deux principes hostiles, proclame le duel des substances dont il est composé, le corps et l'âme, doctrine qui est le fondement de l'ascétisme et conduit directement aux macéralions, tout cela s'était introduit dans les écoles rabbiniques et y avait provoqué un mouvement dont on devine les tendances et dont l'énergie n'est pas douteuse.
1 Philon le nomme Dieu le second.
- Le Mithra des Perses, dont le culte, sous le nom de Jupiter Sabazius, se répandit de bonne heure en Asie Mineure et en Thrace, et rivalisa plus tard de popularité avec le christianisme naissant.
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De là sortirent, dans des directions diverses, la dévotion pharisaïque, la science delà kabbale et l'exégèse des Juifs alexandrins. La lettre de la loi ayant paru trop étroite, on appliqua à son interprétation des méthodes qui descendirent aux subtilités les plus puériles, aux procédés les plus bizarres, pour mettre dans les textes ce qu'on en voulait tirer. L'essénisme paraît tenir, par certains côtés, à ce mouvement ; il est sorti d'une tentative analogue, mais plus hardie et plus efficace, pour affranchir les sectateurs de Moïse d'un joug que saint Pierre, dans le premier concile, déclarait insupportable.
Le judaïsme palestinien s'agitait depuis longtemps sous l'influence assyrienne quand la colonie d'Alexandrie s'en détacha. Sur les bords du Nil, le înosaïsme, isolé de son berceau, se trouva entre deux courants : l'un venait du paganisme gréco-romain, l'autre représentait l'esprit et les traditions mosaïques, plus ou moins déviés déjà de leur essence primitive.
Quand nous lisons dans Eusèbe ce que Ton rapporte de l'érudition du Juif Aristobule dans la littérature grecque; quand nous voyons se réaliser à Alexandrie cette belle entreprise philosophique et philologique qui mil le texte des Écritures aux mains des Grecs ; quand nous trouvons chez Philon une connaissance approfondie des diverses écoles ei les beautés d'un langage qui font de lui un rival de Platon; quand nous constatons que les plus hautes conceptions de la philosophie hellénique obtiennent, en quelque sorte, droit de cité dans le système de l'école
juive d'Alexandrie, nous pouvons déclarer forte et féconde l'influence du courant grec sur le judaïsme alexandrin. Les preuves en abonderont tout à l'heure.
Le caractère de ce judaïsme, qui côtoyait l'hétérodoxie, le rendait propre à opérer le rapprochement des doctrines et des races du monde entier. La situation d'Alexandrie, sur les confins de l'Orient et de l'Occident, la destinait à être le théâtre de ce rapprochement. La condition des Juifs, dispersés dans toutes les provinces, depuis l'Euphrate jusqu'au Tibre, depuis Babylone jusqu'à Rome, celle des Juifs alexandrins surtout, qui eurent le monopole de la navigation du Nil, c'est-à-dire du trafic avec l'extrême Orient, et dont les vaisseaux sillonnaient en tous sens la Méditerranée, celte condition les constituait à l'état de véhicule naturel pour l'échange et la propagation des idées. Leur prosélytisme avait des organes énergiques, et préparés de longue date, dans ces nombreux comptoirs semés sur le littoral méditerranéen, dans ces petites colonies qui pullulaient au sein des villes marchandes de la Grèce, de l'Italie, des Iles, de la Cyrénaïque, de l'Asie. Enfin, le grand travail philosophique, accompli durant trois siècles par l'école d'Alexandrie, armait ce prosélytisme, au cas où il voudrait abandonner les voies étroites du vieux mosaïsme, d'une esthétique élevée, d'une morale pure, d'une métaphysique profonde. C'est ce qui arriva. Le christianisme rencontra dans les écrits de celte école une exégèse biblique toute prête, une large ébauche de théodicée, un vocabulaire parfait et intelligible au monde hellénique. Origène et Clément, les premiers
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etpeut-êlrelesplus illustres Pères de l'Église grecque, sonl les disciples directs de Philon.
A côté des influences assyrienne et grecque nous ne devons pas oublier de mentionner celles de l'Egypte et de l'Inde, plus obscures ou plus lointaines.
L'institution des Thérapeutes n'est pas un fait anormal sur la terre d'Egypte. Sans aller jusqu'à prétendre que les moines juifs ont copié les rites religieux de ce pays, on peut dire qu'ils y trouvèrent des'pratiques et des tendances conformes aux leurs.
De récentes découvertes ont révélé l'existence d'un cloître dans le Sérapéum de Memphis. Des papyrus grecs, dû deuxième siècle avant notre ère, et qui sont, depuis quelques années seulement, entre nos mains1, attestent qu'il y avait dans le temple de Sérapis des hommes et des femmes, voués au service divin, astreints à la claustration religieuse. Le savant Bernardino Peyrone2 a montré d'une manière évidente que le mot y.aTc/;^, dyabord mal interprété par Reuvens dans le sens d'inspiration, désignait, dans les papyrus, la réclusion volontaire et méritoire3.
MM. Brunet de Presle et Egger ont adopté celte opinion. « Dans le courant de l'an IX de Ptolémée Philométor, disent-ils, enlre 175 et 172, un Grec d'origine macédonienne, nommé Ptolémée, fils de Glaucias, domicilié dans le nome Héracléopolite, vint
1 Grâce au travail de M. Letronne, continué par MM. Brunet de Presle et Egger, inséré au tome XVIII (2e partie) des Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres .
2 Memorie delV Academia di Torîno, t. III. 1841.
3 « Eppero io penso che tal vocabolo pienamente corrisponde al nostro clœusura, che appunto nota una volontaria ditenzione sacra. » (Mémoire précité.)
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s'enfermer dans le Sérapéum de Memphis, d'après une pratique religieuse qui nous a été révélée par la lecture de ces papyrus, et qui parait avoir eu les caractères de la claustration volontaire et méritoire1. »
La conduite de Ptolémée n'avait rien d'insolite : il trouva des compagnons dans le Sérapéum. Il se qualifie, en effet, comme l'un de ceux qui vivent cloîtrés (tôv ovto)v èv vr\ zaTc/Y]). Il nomme un de ses compagnons, Armais, apparemment d'origine égyptienne, si Ton en juge par la physionomie du vocable. Il parle d'un autre, Héphestion, qui avait quitté sa femme Isia et ses enfants, sans doute pour échapper à des embarras domestiques. Héphestion refusa de sortir du Sérapéum, malgré les instances de Pépouse abandonnée et d'un certain Denys.
Il y avait aussi des recluses dans le fameux temple de Memphis. Les pétitions de Ptolémée nous font connaître les noms de deux d'entre elles, Taùs et Taous, qu'on appelle les sœurs jumelles. L'enceinte du cloitre, apparemment la même que celle du Sérapéum, ne pouvait être franchie par les reclus sans une permission extraordinaire, ou peutêtre avant le terme assigné à la claustration soit par la règle religieuse, soit par l'engagement contracté. Sur ce point règne un doute que le mauvais état d'un papyrus n'a pas permis d'éclaircir. Ptolémée reçut, dans un moment de détresse, des secours et des vivres de son frère Apollonius, qui habitait aux environs de la ville. Il demanda et obtint que ce frère
1 Tome XVIII (2e partie) des Mémoires de VAcad. des inscript., p. 201.
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fût enrôlé dans la garnison de Memphis, pour le mettre plus à même de recevoir ses services. Apollonius devint l'agent de Plolémée dans un procès survenu entre l'anachorète païen el des gens qui avaient voulu abuser de sa détention pour lui voler son patrimoine1.
Les cloîtrés du Sérapéum vivaient des revenus du temple, ou des fondations pieuses dues à la charité des rois et d'autres riches personnages. Probablement les Thérapeutes subsistaient aussi des aumônes et des dons de leurs coreligionnaires. Ils différaient des moines égyptiens en ce qu'ils n'apportaient à l'ermitage du lac Maria qu'un saint enthousiasme pour la contemplation, l'amour des macérations, la haine de la volupté; ils devaient, avant d'y entrer, laissera leurs proches tout ce qu'ils possédaient. Ainsi dépouillés, et n'ayant d'autre occupation que la prière et l'étude, il leur fallait, de toute nécessité, vivre des offrandes venues du dehors. Dans le Sérapéum, les cloîtrés participaient aux fonctions sacerdotales. Il n'en pouvait être ainsi chez les Juifs. Pour les disciples de Moïse, il n'y a qu'un temple, comme il n'y a qu'un Dieu, et c'est dans ce temple seul qu'il est permis de sacrifier. Le sacerdoce n'a de raison d'être qu'à Fentour des parvis sacrés.
L'influence de l'Inde sur le judaïsme (nous parlons
1 Bernardino Peyrone, loc. cit. — On voit, par ces détails, que la claustration du Sérapéum pouvait bien n'être que temporaire et qu'elle n'impliquait pas l'abandon absolu des intérêts du monde. Cette claustration n'était pas non plus aussi rigoureuse que celle des moines juifs et chrétiens, puisqu'elle permettait aux reclus des rapports assez fréquents avec les gens du dehors.
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à peu près exclusivement du judaïsme alexandrin) peut être tenue au rang des probabilités. Les indices de cette influence sont vagues et indirects, mais nombreux et concordants. Les conquêtes d'Alexandre durent la favoriser. Toute l'antiquité grecque a parlé avec admiration des gymnosophistes hindous, qui ne sont autres que les fakirs modernes, Philon vante leur courage et leur profonde sagesse. Dans un travail récent1, où la conjecture prend trop souvent l'aspect du fait démontré, M. Ém. Burnouf a soutenu, par des raisons qui méritent pourtant examen, l'opinion qui attribue une part considérable aux doctrines religieuses et philosophiques de l'Inde dans le développement de l'école juive d'Alexandrie.
Bien que l'histoire soit muette sur les rapports entre l'Inde et FÉgyple, il est difficile, suivant M. Ém. Burnouf, de nier ces rapports. Philon, ajoute-t-il, nomme le Bouddha ; la doctrine des Çramanas était célèbre et appréciée dans Alexandrie et dans toutes les parties orientales de l'empire romain. Le Vêda fut connu dans le monde grec avant la venue de Jésus- Christ. H y a dans les Orphiques des vers qui semblent traduits mot à mot des hymnes du Vêda.
Quoi qu'il en soit, l'analogie entre le monachisme juif et le monachisme bouddhiste autorise à poser la question de savoir si les Esséniens et les Thérapeutes ne sont pas issus d'une imitation des mœurs religieuses de l'Inde. On pourrait peut-être signaler dans les rites des deux sectes juives des détails très-parti-
1 La Science des religions, p. 72 et suiv.
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culiers, complètement étrangers au mosaïsme, et dont l'origine s'expliquerait assez bien par un emprunt fait aux rites hindous. Ajoutons que la conception de Dieu dans Philon offre ceci d'extrêmement remarquable, qu'elle allie au monothéisme moysiaque le panthéisme le plus avéré et le plus voisin de celui des livres religieux de l'Inde. L'influence dont nous parlons paraît, suivant quelques-un-, se manifester avec plus d'éclat encore dans la doctrine et les rites du christianisme; le rituel de nos églises serait en grande partie inspiré par le culte bouddhique. Tout cela appelle des investigations nouvelles ; jusqu'à l'heure présente, on est réduit à de faibles lueurs qui, loin de dissiper les incertitudes, semblent rendre plus visibles les ténèbres de l'histoire.
Ainsi, les origines certaines ou probables du monachisme et de l'ascétisme juifs accusent l'action des Assyriens sur les Hébreux, c'est-à-dire l'influence de la civilisation commune aux Aryas et aux Sémites de l'Asie antérieure sur les Sémites chananéens. Elles montrent ou laissent entrevoir l'influence des Aryas de la Grèce et de l'Inde sur les Sémites occidentaux, notamment sur le groupe alexandrin. Cette filiation des idées, ce mélange des doctrines et des traditions, nous apparaissent comme la plus haute expression historique de l'unité de l'espèce humaine dans la variété des races.
Suivant l'opinion d'un philosophe hébraïsanf, M. Franck, le monachisme juif s'expliquerait par l'influence combinée du pythagorisme grec et de lascétisme palestinien. « Je ne me refuse pas, dit
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M. Franck1, à reconnaître l'originalité des sectes des Esséniens et des Thérapeutes, que certains savants ont à tort révoquée en doute. Mais pourquoi leur chercher des racines au fond de l'Orient quand on trouve dans le pythagorisme et le judaïsme la raison suffisante de leur existence et le secret de leur origine? C'est un fait incontestable qu'après la conquête macédonienne de l'Egypte et de la Syrie, les doctrines pythagoriciennes se sont répandues en Orient avec la civilisation grecque, et y ont obtenu une grande faveur. Elles ont exercé une visible influence sur la description que nous donne Philon des mœurs et des croyances des Esséniens et des Thérapeutes. Il n'est pas moins cerlain que le courant d'idées qui a créé en Palestine l'institution du nazirat est très-ancien, puisqu'il se révèle déjà dans certains passages du Pentateuque. Le nazirat s'est organisé, en quelque sorte, et a pris de l'extension à une époque rapprochée de l'ère chrétienne, mais il existait bien auparavant, puisque la législation de Moïse s'efforce de lui imposer des limites. Le Nazir nous offre les principaux traits de l'Essénien et du Thérapeute : il s'interdit les jouissances physiques, se voue au célibat, pratique de nombreuses austérités et pousse la ligueur jusqu'à s'abstenir des soins mêmes de la propreté, Les Esséniens et les Thérapeutes ont sans doute des caractères qui les distinguent de ces vieux ascètes. On peut dire cependant qu'ils constituent un développement régulier de l'institution du nazirat. Ce
1 Séances et travaux de V Académie des sciences morales et politiques, t. XXVII, 5e série, p. 099 et suivi
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développement s'est accompli surtout parla création du couvent ou par la vie ascétique praliquée en commun. »
Avec lé savant professeur du Collège de France, nous reconnaissons dans le nazirat un antécédent du monachisme juif. Il n'y a entre lui et nous, sur ce point, qu'une question de mesure. Nous doutons que le simple développement du nazirat ait suffi à produire les couvents d'Hébron et le monastère du lac Maria l, Nous pensons qu'il faut y faire intervenir l'influence de divers courants extérieurs, sans nous prononcer toutefois sur l'efficacité et l'énergie de chacun d'eux.
Si certains critiques se refusent à admettre le monachisme dans le judaïsme, il y en a qui vont trèsloin dans la revendication pour le judaïsme des doctrines et des mœurs des ascètes alexandrins et des cénobites d'Hébron. Suivant ces derniers, il y a une profonde distinction à établir entre les mots judaïsme et mosaïsme, trop souvent pris jusqu'ici pour synonymes. Le mosaïsmereprésenîe, disent-ils, le système d'une école de théologiens-philosophes, qui ont eu l'influence la plus forte et la plus décisive sur les dcslinées de la nation israélite, mais ne sont jamais parvenus à étouffer complètement les croyances et les aspirations populaires, qui constituent, à proprement parler, le judaïsme. L'histoire, ajoutent-ils, nous montre, durant de longs siècles, une lutte
1 Nous verrons, plus loin, dans l'organisation et dans les rites des Thérapeutes, des traits qui manifestement révèlent l'influence du py* thagorisme et des mystères importés d'Asie en Grèce.
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acharnée entre le mosaïsme et le judaïsme. Tantôt vaincu, tantôt vainqueur, libre ou refoulé, le courant d'idées nationales n'en subsiste pas moins. Il finit par triompher, grâce au concours que lui apportent les influences assyrienne et grecque. Tandis que la secte des Sadducéens exprime les doctrines du mosaïsme, les sectes des Pharisiens et des Esséniens, qui professent sur la nature de l'âme et sur la vie ultra-terrestre des opinions contraires à celles du mosaïsme, sont les produits directs du vieil esprit national des Hébreux1.
Ce point de vue est généralement conforme à une saine interprétation des faits de l'histoire juive; mais il est peut-être incomplet, en ce sens qu'il n'accorde point une part suffisante aux influences, très-complexes d'ailleurs, venues du dehors, soit de la Perse et de l'Assyrie, soit de l'Egypte, soit du monde grec. Ces influences ont modifié d'une manière très-sensible le judaïsme, et quelques-unes, les influences helléniques, s'accusent nettement, comme nous en aurons la preuve, dans le monachisme alexandrin.
1 Mélanges d'épigraphie et d'archéologie sémitiques, par M. Joseph Halévy. Chez Maisonneuve. Paris, 1874.